Le Devoir de philo - Après Newtown, retour à Hobbes
La pensée du grand philosophe anglais nous fait mieux comprendre la nécessité d’un contrôle strict des armes à feu aux États-Unis
Les récentes fusillades aux États-Unis - dont celle de jeudi - y ont ravivé le débat sur le contrôle des armes à feu. La tragédie de Newtown notamment, où un homme lourdement armé a tué 26 personnes, dont 20 enfants, a particulièrement marqué les esprits.
Faut-il exercer un contrôle plus strict de la vente et de la détention d’armes ? Le Congrès doit-il voter une loi pour interdire les fusils d’assaut et les armes semi-automatiques ?
Le président Obama a quant à lui reconnu, au lendemain de la tuerie du Connecticut, qu’il n’y a « pas d’excuse pour l’inaction ».
Les Américains sont-ils à un tournant ? S’obstiner à ne pas limiter la vente et la détention d’armes a toutes les allures d’un choix à la fois moralement indéfendable et irrationnel. En effet, la liberté de posséder une arme place tous les Américains dans un problème d’action collective à grande échelle, c’est-à-dire une situation où des individus agissant selon leur propre intérêt (dans ce cas-ci, jouir de la liberté de posséder une arme) produit une situation qui leur est collectivement désavantageuse : un individu peut, à un moment ou un autre, user de cette liberté pour répandre la mort au hasard mais avec beaucoup d’efficacité, enclenchant ainsi « une course aux armements » qui forcera les membres de la société à investir, malgré eux, davantage de temps et de ressources pour assurer leur sécurité personnelle.
Le philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679) est le premier à avoir bien compris toute l’importance de ce type de problème. Selon lui, à l’état de nature, étant parfaitement libre et plutôt asocial, l’homme peut tout faire pour satisfaire ses désirs et assurer sa survie. Parce qu’il craint pour sa vie, parce qu’il voit son prochain comme un rival potentiel et aussi pour défendre son amour-propre, « un homme, écrit Hobbes dans le Léviathan (1651), n’a pas d’autre moyen aussi raisonnable que l’anticipation pour se mettre en sécurité, autrement dit se rendre maître du plus grand nombre possible de gens ». Ainsi, cette liberté sans limites et cette asociabilité naturelle rendent impossible la vie civile et conduisent inévitablement à une situation de « guerre de tous contre chacun » et à une vie « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ».
Il est commun de présenter Hobbes comme la figure du pessimiste à l’égard de la nature humaine. Mais il ne suppose pas que les êtres humains sont fondamentalement mauvais, bien que plusieurs passages du Léviathan montrent qu’il a rejeté l’illusion rassurante du « bon Sauvage ». Son idée maîtresse est plutôt que la paix et la vie confortable ne peuvent émerger sans que les individus renoncent à l’individualisme extrême, restreignent volontairement leur liberté et acceptent de confier à l’État le rôle de la contraindre par des normes et des sanctions.
Les défenseurs du libre marché des armes à feu pourraient rétorquer que le contrôle de la vente et de la possession d’armes constitue une « attaque contre la liberté » et s’inscrit dans une logique antidémocratique. Après tout, Hobbes s’est fait le défenseur de la monarchie absolue, où la liberté du sujet réside dans les seules choses non réglementées par l’État.
C’est vrai, la solution hobbesienne à la guerre perpétuelle est l’absolutisme. Mais ce pessimisme, qui s’explique en partie par le fait que Hobbes écrivait dans un contexte de guerre civile, ne devrait pas nous faire perdre de vue sa contribution novatrice pouvant être résumée ainsi : parce que les désirs des individus sont naturellement conflictuels, la liberté totale conduit inexorablement à l’absence de liberté. Accepter certaines contraintes pour neutraliser nos conflits est donc rationnel.
À noter que Hobbes fournit une justification « neutre » de l’intervention de l’État. Il fut en effet l’un des premiers à suggérer l’idée d’un « législateur séculier » qui dirige et sanctionne, non sur la base d’un accord sur une conception particulière du bien, mais seulement en cherchant la plus grande efficacité.
Une course vers l’abîme
Au fond, l’état de nature hobbesien est une situation dans laquelle les individus s’embourbent dans des problèmes d’action collective, problèmes qui continuent d’intriguer les philosophes, politologues et économistes, des nobélisés John Nash à Elinor Ostrom en passant par Mancur Olson. Dans cet état de nature, les êtres humains ne font que poursuivre leurs intérêts individuels et égoïstes. Pour parler en langage plus contemporain, ce sont de purs « maximisateurs » incapables de coopérer. Mais en dépit du fait qu’ils agissent de façon à promouvoir leurs propres intérêts, ils se retrouvent cependant moins bien nantis que s’ils avaient agi d’une autre manière, plus coopérative.
Bien des processus collectifs sont adéquatement décrits comme des « courses aux armements ». Lorsque votre voisin est armé, vous achetez aussi une arme plus puissante, ce qui incitera celui-ci à faire de même, etc. La même dynamique est à l’oeuvre dans les pratiques de consommation ostentatoire. Votre voisin a une impressionnante voiture ? Il vous en faut une plus grosse et spectaculaire ; ce qui l’incitera à répliquer à son tour, etc. Résultat ? Des voisinages surarmés et ridiculement dangereux. Remplis de Hummer.
Or ces courses aux armements ne sont pas des courses « vers le haut », mais bien vers l’abîme. Dans une logique hobbesienne, il est tout à fait rationnel de se « sortir » de cet « état de nature » en renonçant collectivement à celles-ci.
Mais il est loin d’être évident que tous s’engagent à le faire, votre voisin ayant intérêt à faire cavalier seul. C’est pourquoi il faut bien souvent des mesures coercitives, contraignant l’ensemble des citoyens à coopérer. L’intervention de l’État permet de neutraliser nos problèmes d’action collective en nous forçant tous à faire un certain nombre de choses et en nous interdisant d’en faire certaines autres, comme porter des armes. L’État nous force à la coopération, car sans elle les affaires humaines tendent au désastre (c’est ce que nos collègues David Robichaud et Patrick Turmel ont bien montré dans leur essai La juste part, 2012).
L’idée, si présente dans l’imaginaire américain, de s’armer de façon à garantir un « droit de révolte » obéit à une logique de la course vers l’abîme. Des citoyens armés forcent nécessairement le gouvernement à s’armer davantage, ce qui amène les citoyens à se pourvoir d’un arsenal encore plus sophistiqué, et ainsi de suite.
Un moment politique
Dans le cas qui nous intéresse, la « course aux armements » n’est pas que métaphorique. Elle est bien réelle. Elle force les Américains à investir inutilement dans leur sécurité personnelle (on annonçait cette semaine la hausse des ventes d’armures pour les enfants), investissements dont les bénéfices semblent intangibles, mais dont les effets pervers sont manifestes.
Dans les moments suivant des tragédies comme celle de Newtown, il est commun, et compréhensible, de dire que « ce n’est pas le moment de faire de la politique ». Pourtant, comme le faisait valoir le journal Le Monde en éditorial, « si l’Amérique veut éviter que de telles tragédies se reproduisent, il faudra faire de la politique » (16 et 17 décembre). Il faudra bien poser un geste politique, légiférer et ainsi imposer un contrôle plus strict de la vente et de la détention d’armes, peut-être même envisager leur interdiction complète. En fait, il faudra un moment législatif hobbesien, visant à mettre un terme à cette absurde course vers l’abîme dans laquelle s’embourbent nécessairement les membres d’une société dont les individus sont armés.
Évidemment, comme les membres de la NRA se plaisent à le rappeler, « ce sont les gens qui tuent, pas les armes ». Les meilleures lois et contraintes n’élimineront jamais le mal de la surface de la Terre. Hobbes le pessimiste serait le premier à le reconnaître, mais ce n’est pas une excuse pour l’inaction. Certes, ce sont les gens qui tuent, mais les gens désarmés tuent beaucoup moins ! Sans fusil d’assaut, l’assassin de Newton n’aurait pas pu tuer aussi rapidement et efficacement. Les forces policières auraient eu au moins une chance de prévenir l’hécatombe.
Changer la culture?
La philosophie hobbesienne éclaire les raisons justifiant un contrôle strict des armes à feu. Elle montre bien en quoi un « saut » politique et législatif sera nécessaire. Si le port d’armes nous conduit à une course vers l’abîme, il est avantageux de renoncer collectivement à notre droit de porter des armes.
Cela dit, l’approche de Hobbes est assez peu féconde pour penser, décortiquer et critiquer les effets néfastes d’une certaine « culture » des armes dans une société comme les États-Unis.
Bien sûr, un hobbesien espérera que des changements dans la législation provoqueront des changements dans les moeurs. Tout comme des changements dans les lois peuvent miner la culture de la cigarette, un contrôle agressif des armes à feu pourrait miner peu à peu les bases de cette culture des armes à feu.
Mais il ne faudrait pas pécher par excès d’optimisme. La ridicule course aux armements aux États-Unis est alimentée par les moeurs et les valeurs de la société américaine, mais également par les préjugés et l’ignorance, par une méfiance puérile à l’égard de l’État fédéral ainsi que par d’étranges et désuètes associations entre les armes à feu et la virilité. Il est également permis de penser qu’une culture de la défiance, de grandes inégalités socioéconomiques et un manque cruel de solidarité ne font rien pour arrêter les violences. Et certaines de ces violences (notamment domestiques) sont beaucoup moins spectaculaires et donc peu exposées. Modifier les lois et instaurer un contrôle des armes ne changeront pas tout cela. Au-delà du travail du législateur, tout un travail de critique sociale et de déconstruction de certains mythes et préjugés s’avérera nécessaire.
D’ailleurs, après leur moment législatif hobbesien, peut-être les États-Unis devraient-ils procéder à une séance thérapeutique avec Jean-Jacques Rousseau. Autrement dit, en plus d’accepter des lois plus contraignantes, les Américains devraient aussi accepter de remettre en question certains fondements de leur culture et de leur société.
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