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    Le Devoir de philo - «Il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir»

    Ce principe, central à la fête de Noël et à la philosophie de Jésus, permet de lutter contre le problème des inégalités sociales

    24 décembre 2012 08h25 |André Gagné | Le Devoir de philo
    Deux à trois fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

    Pour la plupart des gens, Noël est maintenant une fête strictement commerciale. Elle semble dépourvue de toute signification religieuse. De moins en moins de gens fréquentent la messe de minuit d’antan, et très peu méditent sur le sens profond de cette célébration chrétienne. L’intérêt est plutôt du côté des derniers gadgets électroniques, des partys de bureau ou des préparatifs en vue des rencontres de famille. 
     
    Mais dans tout ce tourbillon des fêtes, avons-nous oublié pourquoi nous célébrons Noël? Pour les chrétiens, Noël parle de la venue du Christ dans le monde. C’est la commémoration des récits de l’enfance de Jésus, telle que racontée dans les Évangiles de Mathieu et de Luc. Même si les deux histoires de la naissance de Jésus de Nazareth ne concordent pas parfaitement, elles s’accordent pour dire qu’un Sauveur s’est manifesté dans le monde pour conduire l’humanité vers une meilleure destinée. Mais il y a peu d’égard pour cette tradition de nos jours, elle est complètement tombée dans l’oubli comme le reste de l’héritage chrétien.
     
    Le sens profond de l’histoire de Noël 

    Connaissons-nous vraiment le sens de l’histoire de Noël? Il se résume essentiellement à cette idée: il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir. Ce principe semble à contre-courant des valeurs de bien des sociétés passées et présentes. 
     
    Mais à quel philosophe attribue-t-on ce fameux dicton? Jésus de Nazareth, prophète juif au tournant de notre ère — qui est aussi reconnu comme le Christ par des milliers de chrétiens de par le monde —, pourrait bien être à l’origine de ce principe philosophique. Cette parole de Jésus, uniquement rapportée par l’auteur du livre des Actes des apôtres, récit théologique des origines du christianisme ancien, servait à inviter les premiers croyants à venir en aide aux plus démunis. Les premiers chrétiens pensaient pouvoir régler la crise sociétale de l’époque par le simple partage de leurs biens. Mais est-ce qu’une telle philosophie peut vraiment contribuer à la création d’une société plus équitable?
     
    Il y a dix ans, rappelle le Collectif pour un Québec sans pauvreté, l’Assemblée nationale du Québec adoptait à l’unanimité la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Depuis lors, le taux de pauvreté est toujours trop élevé malgré les multiples campagnes de sensibilisation, telle la Grande Guignolée des médias. Toujours au Québec, plus de 750 000 personnes ne réussissent pas à couvrir leurs besoins de base. Ces inégalités économiques conduisent inévitablement à l’exclusion sociale. L’écart entre riches et pauvres se fait particulièrement sentir au vu des scandales liés à la collusion et la corruption. 
     
    À cela nous pouvons ajouter la crise des institutions financières et le climat incertain de l’économie mondiale. Mais de tels problèmes sociaux ne datent pas d’hier. En temps de doute et de désespoir, peut-on trouver un certain réconfort dans l’histoire de Noël que racontent les textes sacrés du christianisme ancien?
    ​L’enfance de Jésus de Nazareth: un temps de crise sociale

    Les courants sectaires judéens de la période du second Temple de Jérusalem (530 av. notre ère–70 de notre ère) attendaient avec impatience la venue d’un libérateur. Tous souhaitent la mise en place d’une réforme de la société judéenne sur la base des idéaux prescrits dans leur propre tradition culturelle. La secte de Qumrân, groupe à qui on attribue la rédaction de certains des manuscrits de la mer Morte, était elle-même dans l’attente d’un Messie politique et d’un Messie religieux. Au tournant de notre ère, le monde de Jésus de Nazareth était aussi aux prises avec de sérieux problèmes économiques, sociaux et politiques. 
     
    Cette réalité est d’ailleurs exprimée par les auteurs des Évangiles de Mathieu et de Luc au moyen de deux versions de la naissance de Jésus. Ces récits mythiques servent non seulement à présenter l’homme de Nazareth comme un personnage exceptionnel — à la manière des histoires de conception extraordinaire des figures royales du monde gréco-romain —, mais sont aussi une critique de la crise sociétale de l’époque.
     
    Une reconstruction historique rigoureuse laisse entrevoir que Jésus serait issu de la Galilée, lieu d’exclusion sociale et de révoltes contre l’ordre établi, plutôt que de Bethléem, en Judée. La mention de la ville de Bethléem serait une référence théologique, ayant pour but d’établir un lien direct entre l’homme de Nazareth et la figure du roi David, personnage mythique du peuple judéen né dans ladite cité. Une telle construction théologique — qui est en réalité un positionnement politique de la part des auteurs chrétiens — sert à présenter Jésus comme le Messie (mot qui, en grec, est synonyme de Christ) annoncé par les prophètes. 
     
    On croyait que le Messie promis exercerait son règne sur le peuple judéen, puisqu’il devait être un descendant du plus grand roi d’Israël. L’Évangile selon Mathieu rapporte spécifiquement la manière dont l’enfant Jésus a dû échapper aux attaques d’Hérode le Grand, roi des Judéens au début du premier siècle, qui voyait le petit enfant de Nazareth comme une menace à son autorité royale. Il est clair que les premiers chrétiens espéraient l’établissement du royaume de Dieu, où toutes les inégalités sociales et injustices seraient résolues. D’ailleurs, l’histoire des mages de l’Orient illustre aussi le même propos: un jour, les rois et les nations de la terre rendront hommage au Christ, l’élu de Dieu. 
     
    L’Évangile selon Luc, pour sa part, annonce que la venue du Messie présage un temps de paix et de prospérité pour l’humanité entière. L’histoire de Noël est donc le message d’espoir des premiers chrétiens. Au milieu de l’incertitude politique, économique et sociale du premier siècle, les récits de l’enfance de Jésus de Nazareth ont servi à nourrir l’espérance de ceux et celles qui envisageaient la possibilité d’un monde meilleur.
     
    Une vie engagée

    Les spécialistes s’entendent donc pour dire qu’il est possible, sur le plan historique, que le mouvement de Jésus se soit constitué en Galilée. On pourrait penser que le contexte social du personnage aurait informé sa vision du monde, et que le banditisme aurait pu influencer son comportement. 
     
    Mais tout donne à penser que le contraire s’est produit! Les récits de sa vie publique sont rapportés comme des actes de générosité exceptionnels. Au beau milieu d’une culture patriarcale, il ose compter parmi ses disciples des femmes, dont une certaine Marie de Magdala, qui, selon les récits chrétiens, deviendra le premier témoin de la résurrection du Christ. Ce Jésus de Nazareth poursuit sa destinée en restituant la dignité aux exclus de la société judéenne. Il porte attention aux malades physiques ou psychologiques, et s’oppose à l’ordre établi — religieux et politique — en offrant à tous les marginalisés l’espoir d’une société plus équitable. Par son exemple, il mène, en quelque sorte, une révolution sociale. En tant que prophète, il appelle au changement et exige des autorités en place de rendre compte de leur administration. 
     
    Mais ce mouvement protestataire n’est pas violent et ne cherche pas à imposer sa volonté par la force. Nous sommes bien loin de la pratique de certains nouveaux mouvements religieux où des prédicateurs cherchent à convertir les gens à coups de versets bibliques visant à imposer leur propre vision du monde. Plus près de chez nous, l’agir de l’homme de Nazareth ne ressemblait guère à la violence de certaines manifestations étudiantes et des répressions policières qui suivirent — toutes en vue d’une société plus équitable! Jésus prêche plutôt par l’exemple et se consacre à une seule cause: celle du plein épanouissement de l’humanité; c’est d’ailleurs ce que constitue le véritable «salut». 
     
    Cet idéal d’une vie consacrée au bien-être des autres, habituée à donner plutôt qu’à recevoir, est présenté de façon magistrale sous les traits d’une parabole, que Mathieu l’évangéliste met dans la bouche de Jésus. Selon la parabole du Jugement dernier, seuls ceux qui auront appris le don de soi pourront jouir d’un monde meilleur: «Alors le Roi dira à ceux de droite: Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir.» Mais la quête du changement social, où toutes les inégalités sont anéanties, coûte parfois la vie!
     
    L’héritage philosophique du prophète de Nazareth

    Cette générosité la plus complète finira par déranger les autorités politiques et religieuses de l’époque. L’accusation portée contre le prophète de Nazareth sera celle d’insurrection; on l’exécutera alors pour avoir troublé l’ordre public et pour s’être soi-disant approprié le titre de «roi des Juifs». Mais il aura tout de même maintenu ses convictions jusqu’à la fin. Mourir devient alors pour lui l’ultime don de soi. Cette philosophie donnera naissance à un mouvement (comparable, à ses débuts, à une école philosophique), qui à l’origine, marchait sur les traces de son fondateur.
     
    En ce temps des fêtes, il importe au moins de comprendre les raisons de l’existence de Noël. Nul besoin d’adhérer ou de croire à la religion chrétienne pour apprécier la signification profonde de cette fête et de la philosophie qui la sous-tend. Noël nous apprend que l’espoir peut émerger des endroits les plus sombres, où règnent le doute et le désespoir (comme ce fut le cas de la Galilée au premier siècle de notre ère). Il n’est pas nécessaire de se laisser façonner par les circonstances actuelles; tout individu peut s’élever contre les inégalités sociales en refusant l’inertie devant les bouleversements économiques et politiques actuels. Rappeler le sens de Noël est une manière de redonner à notre société espoir en un monde meilleur. 
     
    Plusieurs groupes chrétiens d’aujourd’hui croient être l’aube du second avènement du Messie, selon une interprétation littérale de certaines prophéties de la Bible. Mais l’attente d’une telle figure messianique se fait depuis plus de 2000 ans! Au point où nous en sommes, au lieu d’espérer la venue d’un libérateur qui aurait pour tâche de régler tous nos problèmes actuels, c’est plutôt à nous de prendre nos responsabilités et de travailler à l’établissement d’une société plus juste et équitable, de construire en ce monde ce que les chrétiens appellent le royaume de Dieu.

    André Gagné - est professeur agrégé aux départements d’études théologiques et des sciences des religions - Université Concordia, Montréal
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