Le Devoir d'histoire - Denis-Benjamin Viger marcherait avec les manifestants le 22 avril prochain
Pour le politique, «les Canadiens français ont raison de se plaindre qu'on vende leur sol à des agioteurs qui le revendent ensuite par parties, beaucoup plus cher»Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d'histoire et d'histoire des idées le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.
Le 22 avril prochain, une grande marche est organisée à Montréal pour manifester, entre autres, contre la manière dont le gouvernement Charest utilise notre territoire et les ressources qui s'y trouvent.
Insatisfaits de la façon dont nos richesses naturelles sont exploitées, les signataires de la déclaration veulent faire un énorme rassemblement «pour dénoncer [...] les modèles actuels de développement minier et forestier, les risques liés à l'exploitation du gaz de schiste [...], pour dire au monde que nous avons à coeur la terre riche [...] que nous habitons [...] parce que nous croyons que l'utilisation de nos richesses naturelles doit se faire en accord avec les populations [...] au profit de tout le monde [...].»
Or les signataires de cette déclaration et les milliers de personnes qui vont participer à la marche du 22 avril ne sont pas les premiers à revendiquer, au nom du peuple, la possession du territoire qu'ils habitent et à s'indigner de la façon dont le pouvoir en dispose.
Nos contemporains ont parfois la fâcheuse habitude de penser que notre passé canadien-français d'avant 1960 ne recèle que des élites «déconnectées» de la population qui se seraient toutes reconnues dans la manière dont Maurice Duplessis dilapidait nos richesses naturelles.
Or rien n'est plus faux, et ce passé qui est le nôtre renferme également des individus, nos ancêtres, qui, guidés par des valeurs morales et civiques, oeuvraient pour atteindre ce qu'ils jugeaient être le bien commun.
Voilà un peu plus de 170 ans, Denis-Benjamin Viger revendiquait, au nom du peuple canadien d'origine française, la possession du territoire du Bas-Canada (Québec) et l'utilisation de ce territoire au profit de la population qui l'habitait et non de ceux qui le convoitaient uniquement pour en retirer du profit. À la lecture de quelques-uns de ses écrits, tout porte à croire que Viger, s'il était toujours en vie, ferait partie des manifestants qui marcheront dans les rues de Montréal ce 22 avril.
Une carrière bien remplie
Avocat, seigneur et homme politique, Denis-Benjamin Viger est l'un des plus grands intellectuels canadiens de la première partie du XIXe siècle. Cousin du premier maire de Montréal, Jacques Viger, mais aussi du chef patriote Louis-Joseph Papineau, il fait partie des leaders du mouvement patriote jusqu'en 1837.
À la suite de l'échec des rébellions de 1837-1838 et du rapport Durham qui préconise d'assimiler progressivement les Canadiens d'origine française, l'Acte d'Union est adopté en 1840 et le Haut et le Bas-Canada sont rassemblés en une union législative. Durant cette période morose pour la nationalité, Viger poursuit sa lutte politique et continue de défendre ses idées afin de servir son peuple du mieux qu'il le peut. Il meurt en 1861, après une carrière politique et intellectuelle bien remplie.
Comme l'a démontré Louis-Georges Harvey dans son ouvrage Le printemps de l'Amérique française, Viger, à l'instar de plusieurs patriotes de son époque, est profondément influencé par l'humanisme civique qui est enseigné dans les collèges canadiens.
Cet humanisme issu de l'héritage gréco-romain se caractérise par l'accent qu'il met sur la participation du citoyen à la vie politique, participation qui relève du devoir de servir sa communauté et qui présuppose que le peuple rassemblé accomplissant son devoir citoyen est davantage vertueux et susceptible de mener vers le bonheur commun, face aux intérêts particuliers qui gravitent dans les hautes sphères de la société.
Le régime politique inspiré de cet humanisme doit donc favoriser des institutions démocratiques dans lesquelles le citoyen prend une part active à la vie de la polis.
Cet humanisme civique se distingue de l'humanisme libéral. Ce dernier met l'accent sur le bonheur de l'individu et sur ses droits, alors que le civique met la priorité sur le bonheur commun et les devoirs du citoyen.
Misant moins sur la participation de celui-ci à la vie politique et imposant un cens pour voter aux élections, le régime politique inspiré de l'humanisme libéral, au XIXe siècle, est davantage associé au courant idéologique permettant de légitimer le capitalisme et l'accumulation de richesses par les individus.
La tension entre les deux courants est particulièrement palpable dans la première moitié du XIXe siècle canadien. Devant la montée de l'humanisme d'inspiration libérale, Denis-Benjamin Viger se situe en défenseur d'un humanisme civique, alors que, tout en reconnaissant le droit de chacun de posséder une propriété individuelle, il limite le droit de cette propriété pour l'intérêt et l'égalité de l'ensemble des citoyens de la collectivité.
Face à l'immigration croissante provenant des îles britanniques et à l'arrivée de nombreux capitalistes qui convoitent le potentiel d'enrichissement que constituent ces nouvelles contrées inexploitées, la propriété qui préoccupe particulièrement Viger est celle du territoire bas-canadien.
Le droit naturel sur son territoire
C'est dans une série d'articles parus dans le journal L'Aurore des Canadas, en octobre 1840, que Viger disserte sur le rôle et les limites du pouvoir souverain à l'égard des sujets et du territoire qu'il dessert.
En fait, Viger s'oppose au fait que la Couronne britannique ait distribué des milliers d'acres de terre à de riches Britanniques et au clergé anglican, particulièrement dans les Townships. Ceux-ci laissent ces terres en friche sans les distribuer au peuple, en attendant que leur valeur marchande monte pour faire un maximum de profit, ou alors ils exigent des rentes exorbitantes aux petits paysans.
Précisons que ces articles de Viger sont écrits à une période où la population canadienne-française manque passablement de terres à cultiver et commence à s'exiler en masse aux États-Unis. Pour Viger, préoccupé par la situation des siens, la possession des terres du Bas-Canada ne relève point de la «puissance publique temporelle», en l'occurrence la Couronne britannique, mais elle constitue pour les Canadiens français «un bien commun [sur lequel] nous avons des droits réels et (in)aliénables».
Viger appuie sa démonstration sur les écrits d'Hugo Grotius, un penseur néerlandais du XVIIe siècle. Pour Grotius, le territoire n'appartient pas au pouvoir souverain mais s'inscrit plutôt au sein du pacte qui lie le peuple à ce pouvoir souverain. Grotius, l'un des premiers théoriciens du droit international, prétendait qu'un souverain ne pouvait céder un de ses territoires habités à un autre souverain sans le consentement du peuple de ce territoire, concédant de fait un droit naturel au peuple.
Suivant l'interprétation que fait Viger des écrits de Grotius, les Canadiens d'origine française sont les propriétaires de leur sol depuis l'époque de la Nouvelle-France. La cession de ce territoire à la Grande-Bretagne par la France, en 1763, n'a fait que changer le pouvoir souverain chargé d'administrer et de protéger le territoire. En aucun cas la Couronne britannique n'est devenue propriétaire, selon Viger. Elle n'est que l'administratrice de ce territoire selon la volonté et les besoins du peuple canadien-français qui, fort de son «droit naturel», est le propriétaire légitime. Selon lui, «la puissance publique temporelle [...] est établie pour distribuer et diviser les terres aux citoyens qui en ont besoin».
En ce sens, pour lui, les Canadiens français «ont raison de se plaindre qu'on vende leur sol à des agioteurs qui le revendent ensuite par parties, beaucoup plus cher». Alors que le peuple s'appauvrit et manque de terres, la Couronne ne répond pas à ses besoins et n'intervient aucunement pour obliger le clergé anglican ou les riches spéculateurs britanniques à céder des terres à la population. Devant cet état de fait, Viger s'interroge sur la question de savoir si la Couronne avait la légitimité de distribuer ces terres aux fins de spéculation: «A-t-on consulté les Canadiens pour toutes ces innovations? Non, assurément.»
Les limites de la propriété individuelle
La dissertation de Viger pose le problème de la moralité au sein du régime capitaliste libéral reposant sur la propriété individuelle, à laquelle aucune limite n'est imposée. Est-ce moral que des individus s'enrichissent, concentrent les richesses entre leurs mains et spéculent tandis que des citoyens sont dans le besoin? Ne devrait-il pas y avoir une limite à l'accumulation de la richesse entre les mains de quelques-uns alors que la société est si inégalitaire?
Dans un article intitulé «L'abolition du régime seigneurial et l'idée de propriété», l'historien Fernand Ouellet a montré que, pour Viger, le droit à la propriété devait être subordonné à l'impératif d'atteindre une relative égalité sociale entre les citoyens. Non pas qu'il réclamât d'abolir la propriété individuelle, comme le prônent les collectivistes, mais il s'agissait de la répartir équitablement afin que tous puissent subvenir à leurs besoins et de limiter l'accumulation afin d'éviter des inégalités trop importantes entre les citoyens. Car, inévitablement, ces inégalités nuisaient au bien commun en concédant trop de pouvoir à une minorité.
Bien sûr, certains pourraient faire valoir que Viger, lui-même seigneur, ne s'opposait pas au régime seigneurial ou aux terres appartenant à l'Église catholique. À ses yeux, la possession de leurs terres ne se faisait pas selon une logique capitaliste dont l'unique but est d'en retirer du profit, mais plutôt selon une logique paternaliste, à l'instar d'un bon père de famille qui se faisait un devoir de prendre soin et de distribuer ses biens équitablement à ses enfants.
D'ailleurs, une loi datant de l'époque de la Nouvelle-France, les arrêts de Marly de 1711, obligeait le seigneur français à concéder ses terres vacantes à un paysan prêt à les cultiver et à payer une rente à un taux convenu. En échange, le seigneur s'engageait à entretenir sa seigneurie et les installations communes, comme le moulin.
C'est ce qui fait dire à Viger que «le seigneur et le censitaire lui-même sont propriétaires, le premier des prestations stipulées, le second de sa terre». En tant que parties intégrantes de la nation canadienne d'origine française et en travaillant à établir une relative égalité entre les habitants, les institutions seigneuriales oeuvraient pour le bien commun, selon Viger.
L'exploitation de notre territoire aujourd'hui
Que penserait Viger du fait que notre gouvernement distribue à bas prix les ressources de notre territoire à des multinationales avides de les revendre sur le marché mondial? Selon nous, il s'opposerait à cette manière de procéder et se ferait un devoir de descendre dans la rue le 22 avril. En effet, Viger s'opposerait sans aucun doute à ce que le pouvoir souverain, simple administrateur de la propriété territoriale du peuple, cède à bas prix l'exploitation des ressources que contient ce territoire à des entreprises privées avant tout guidées par la recherche de profits. Du moins, il exigerait que le gouvernement consulte le peuple et que tout soit fait pour que le maximum de bénéfices revienne à la population.
Le Québec peine à payer pour ses services publics, comme l'éducation et la santé, et il compte encore beaucoup de pauvreté et d'inégalités. Sans doute que Viger prônerait une exploitation du territoire qui permettrait de pallier ces lacunes et qui profiterait aux habitants de la nation, avant de profiter à ce qu'il considérerait comme une poignée «d'agioteurs».
Selon Viger, si le pouvoir persiste à disposer du territoire à l'encontre des intérêts du peuple qu'il dessert, ce même peuple doit crier à l'injustice et réclamer que justice soit faite. L'esprit de la marche du 22 avril conviendrait donc très bien à sa philosophie. Même que Viger, pourtant reconnu pour sa modération, poursuit avec un avertissement au pouvoir britannique: «À Dieu ne plaise que je conseille jamais la révolte; mais appuyé sur l'histoire des siècles passés, je dis que plus les souverains accumulent d'injustices, moins ils sont en état de résister aux arrêts de ce tribunal sacré de la conscience publique.»
Si la participation à la manifestation du 22 avril s'avère massive, le gouvernement Charest devra sans doute réfléchir à cette phrase de Denis-Benjamin Viger: «La plus grande preuve qu'une loi est mauvaise est le soulèvement général qu'elle excite.»
***
Martin Lavallée - L'auteur rédige actuellement un mémoire de maîtrise à l'UQAM sur la pensée politique de Denis-Benjamin Viger durant la première décennie de l'Union (1840-1850).
***
Des suggestions, des commentaires? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com. Les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d'histoire: www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo.
Le 22 avril prochain, une grande marche est organisée à Montréal pour manifester, entre autres, contre la manière dont le gouvernement Charest utilise notre territoire et les ressources qui s'y trouvent.
Insatisfaits de la façon dont nos richesses naturelles sont exploitées, les signataires de la déclaration veulent faire un énorme rassemblement «pour dénoncer [...] les modèles actuels de développement minier et forestier, les risques liés à l'exploitation du gaz de schiste [...], pour dire au monde que nous avons à coeur la terre riche [...] que nous habitons [...] parce que nous croyons que l'utilisation de nos richesses naturelles doit se faire en accord avec les populations [...] au profit de tout le monde [...].»
Or les signataires de cette déclaration et les milliers de personnes qui vont participer à la marche du 22 avril ne sont pas les premiers à revendiquer, au nom du peuple, la possession du territoire qu'ils habitent et à s'indigner de la façon dont le pouvoir en dispose.
Nos contemporains ont parfois la fâcheuse habitude de penser que notre passé canadien-français d'avant 1960 ne recèle que des élites «déconnectées» de la population qui se seraient toutes reconnues dans la manière dont Maurice Duplessis dilapidait nos richesses naturelles.
Or rien n'est plus faux, et ce passé qui est le nôtre renferme également des individus, nos ancêtres, qui, guidés par des valeurs morales et civiques, oeuvraient pour atteindre ce qu'ils jugeaient être le bien commun.
Voilà un peu plus de 170 ans, Denis-Benjamin Viger revendiquait, au nom du peuple canadien d'origine française, la possession du territoire du Bas-Canada (Québec) et l'utilisation de ce territoire au profit de la population qui l'habitait et non de ceux qui le convoitaient uniquement pour en retirer du profit. À la lecture de quelques-uns de ses écrits, tout porte à croire que Viger, s'il était toujours en vie, ferait partie des manifestants qui marcheront dans les rues de Montréal ce 22 avril.
Une carrière bien remplie
Avocat, seigneur et homme politique, Denis-Benjamin Viger est l'un des plus grands intellectuels canadiens de la première partie du XIXe siècle. Cousin du premier maire de Montréal, Jacques Viger, mais aussi du chef patriote Louis-Joseph Papineau, il fait partie des leaders du mouvement patriote jusqu'en 1837.
À la suite de l'échec des rébellions de 1837-1838 et du rapport Durham qui préconise d'assimiler progressivement les Canadiens d'origine française, l'Acte d'Union est adopté en 1840 et le Haut et le Bas-Canada sont rassemblés en une union législative. Durant cette période morose pour la nationalité, Viger poursuit sa lutte politique et continue de défendre ses idées afin de servir son peuple du mieux qu'il le peut. Il meurt en 1861, après une carrière politique et intellectuelle bien remplie.
Comme l'a démontré Louis-Georges Harvey dans son ouvrage Le printemps de l'Amérique française, Viger, à l'instar de plusieurs patriotes de son époque, est profondément influencé par l'humanisme civique qui est enseigné dans les collèges canadiens.
Cet humanisme issu de l'héritage gréco-romain se caractérise par l'accent qu'il met sur la participation du citoyen à la vie politique, participation qui relève du devoir de servir sa communauté et qui présuppose que le peuple rassemblé accomplissant son devoir citoyen est davantage vertueux et susceptible de mener vers le bonheur commun, face aux intérêts particuliers qui gravitent dans les hautes sphères de la société.
Le régime politique inspiré de cet humanisme doit donc favoriser des institutions démocratiques dans lesquelles le citoyen prend une part active à la vie de la polis.
Cet humanisme civique se distingue de l'humanisme libéral. Ce dernier met l'accent sur le bonheur de l'individu et sur ses droits, alors que le civique met la priorité sur le bonheur commun et les devoirs du citoyen.
Misant moins sur la participation de celui-ci à la vie politique et imposant un cens pour voter aux élections, le régime politique inspiré de l'humanisme libéral, au XIXe siècle, est davantage associé au courant idéologique permettant de légitimer le capitalisme et l'accumulation de richesses par les individus.
La tension entre les deux courants est particulièrement palpable dans la première moitié du XIXe siècle canadien. Devant la montée de l'humanisme d'inspiration libérale, Denis-Benjamin Viger se situe en défenseur d'un humanisme civique, alors que, tout en reconnaissant le droit de chacun de posséder une propriété individuelle, il limite le droit de cette propriété pour l'intérêt et l'égalité de l'ensemble des citoyens de la collectivité.
Face à l'immigration croissante provenant des îles britanniques et à l'arrivée de nombreux capitalistes qui convoitent le potentiel d'enrichissement que constituent ces nouvelles contrées inexploitées, la propriété qui préoccupe particulièrement Viger est celle du territoire bas-canadien.
Le droit naturel sur son territoire
C'est dans une série d'articles parus dans le journal L'Aurore des Canadas, en octobre 1840, que Viger disserte sur le rôle et les limites du pouvoir souverain à l'égard des sujets et du territoire qu'il dessert.
En fait, Viger s'oppose au fait que la Couronne britannique ait distribué des milliers d'acres de terre à de riches Britanniques et au clergé anglican, particulièrement dans les Townships. Ceux-ci laissent ces terres en friche sans les distribuer au peuple, en attendant que leur valeur marchande monte pour faire un maximum de profit, ou alors ils exigent des rentes exorbitantes aux petits paysans.
Précisons que ces articles de Viger sont écrits à une période où la population canadienne-française manque passablement de terres à cultiver et commence à s'exiler en masse aux États-Unis. Pour Viger, préoccupé par la situation des siens, la possession des terres du Bas-Canada ne relève point de la «puissance publique temporelle», en l'occurrence la Couronne britannique, mais elle constitue pour les Canadiens français «un bien commun [sur lequel] nous avons des droits réels et (in)aliénables».
Viger appuie sa démonstration sur les écrits d'Hugo Grotius, un penseur néerlandais du XVIIe siècle. Pour Grotius, le territoire n'appartient pas au pouvoir souverain mais s'inscrit plutôt au sein du pacte qui lie le peuple à ce pouvoir souverain. Grotius, l'un des premiers théoriciens du droit international, prétendait qu'un souverain ne pouvait céder un de ses territoires habités à un autre souverain sans le consentement du peuple de ce territoire, concédant de fait un droit naturel au peuple.
Suivant l'interprétation que fait Viger des écrits de Grotius, les Canadiens d'origine française sont les propriétaires de leur sol depuis l'époque de la Nouvelle-France. La cession de ce territoire à la Grande-Bretagne par la France, en 1763, n'a fait que changer le pouvoir souverain chargé d'administrer et de protéger le territoire. En aucun cas la Couronne britannique n'est devenue propriétaire, selon Viger. Elle n'est que l'administratrice de ce territoire selon la volonté et les besoins du peuple canadien-français qui, fort de son «droit naturel», est le propriétaire légitime. Selon lui, «la puissance publique temporelle [...] est établie pour distribuer et diviser les terres aux citoyens qui en ont besoin».
En ce sens, pour lui, les Canadiens français «ont raison de se plaindre qu'on vende leur sol à des agioteurs qui le revendent ensuite par parties, beaucoup plus cher». Alors que le peuple s'appauvrit et manque de terres, la Couronne ne répond pas à ses besoins et n'intervient aucunement pour obliger le clergé anglican ou les riches spéculateurs britanniques à céder des terres à la population. Devant cet état de fait, Viger s'interroge sur la question de savoir si la Couronne avait la légitimité de distribuer ces terres aux fins de spéculation: «A-t-on consulté les Canadiens pour toutes ces innovations? Non, assurément.»
Les limites de la propriété individuelle
La dissertation de Viger pose le problème de la moralité au sein du régime capitaliste libéral reposant sur la propriété individuelle, à laquelle aucune limite n'est imposée. Est-ce moral que des individus s'enrichissent, concentrent les richesses entre leurs mains et spéculent tandis que des citoyens sont dans le besoin? Ne devrait-il pas y avoir une limite à l'accumulation de la richesse entre les mains de quelques-uns alors que la société est si inégalitaire?
Dans un article intitulé «L'abolition du régime seigneurial et l'idée de propriété», l'historien Fernand Ouellet a montré que, pour Viger, le droit à la propriété devait être subordonné à l'impératif d'atteindre une relative égalité sociale entre les citoyens. Non pas qu'il réclamât d'abolir la propriété individuelle, comme le prônent les collectivistes, mais il s'agissait de la répartir équitablement afin que tous puissent subvenir à leurs besoins et de limiter l'accumulation afin d'éviter des inégalités trop importantes entre les citoyens. Car, inévitablement, ces inégalités nuisaient au bien commun en concédant trop de pouvoir à une minorité.
Bien sûr, certains pourraient faire valoir que Viger, lui-même seigneur, ne s'opposait pas au régime seigneurial ou aux terres appartenant à l'Église catholique. À ses yeux, la possession de leurs terres ne se faisait pas selon une logique capitaliste dont l'unique but est d'en retirer du profit, mais plutôt selon une logique paternaliste, à l'instar d'un bon père de famille qui se faisait un devoir de prendre soin et de distribuer ses biens équitablement à ses enfants.
D'ailleurs, une loi datant de l'époque de la Nouvelle-France, les arrêts de Marly de 1711, obligeait le seigneur français à concéder ses terres vacantes à un paysan prêt à les cultiver et à payer une rente à un taux convenu. En échange, le seigneur s'engageait à entretenir sa seigneurie et les installations communes, comme le moulin.
C'est ce qui fait dire à Viger que «le seigneur et le censitaire lui-même sont propriétaires, le premier des prestations stipulées, le second de sa terre». En tant que parties intégrantes de la nation canadienne d'origine française et en travaillant à établir une relative égalité entre les habitants, les institutions seigneuriales oeuvraient pour le bien commun, selon Viger.
L'exploitation de notre territoire aujourd'hui
Que penserait Viger du fait que notre gouvernement distribue à bas prix les ressources de notre territoire à des multinationales avides de les revendre sur le marché mondial? Selon nous, il s'opposerait à cette manière de procéder et se ferait un devoir de descendre dans la rue le 22 avril. En effet, Viger s'opposerait sans aucun doute à ce que le pouvoir souverain, simple administrateur de la propriété territoriale du peuple, cède à bas prix l'exploitation des ressources que contient ce territoire à des entreprises privées avant tout guidées par la recherche de profits. Du moins, il exigerait que le gouvernement consulte le peuple et que tout soit fait pour que le maximum de bénéfices revienne à la population.
Le Québec peine à payer pour ses services publics, comme l'éducation et la santé, et il compte encore beaucoup de pauvreté et d'inégalités. Sans doute que Viger prônerait une exploitation du territoire qui permettrait de pallier ces lacunes et qui profiterait aux habitants de la nation, avant de profiter à ce qu'il considérerait comme une poignée «d'agioteurs».
Selon Viger, si le pouvoir persiste à disposer du territoire à l'encontre des intérêts du peuple qu'il dessert, ce même peuple doit crier à l'injustice et réclamer que justice soit faite. L'esprit de la marche du 22 avril conviendrait donc très bien à sa philosophie. Même que Viger, pourtant reconnu pour sa modération, poursuit avec un avertissement au pouvoir britannique: «À Dieu ne plaise que je conseille jamais la révolte; mais appuyé sur l'histoire des siècles passés, je dis que plus les souverains accumulent d'injustices, moins ils sont en état de résister aux arrêts de ce tribunal sacré de la conscience publique.»
Si la participation à la manifestation du 22 avril s'avère massive, le gouvernement Charest devra sans doute réfléchir à cette phrase de Denis-Benjamin Viger: «La plus grande preuve qu'une loi est mauvaise est le soulèvement général qu'elle excite.»
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Martin Lavallée - L'auteur rédige actuellement un mémoire de maîtrise à l'UQAM sur la pensée politique de Denis-Benjamin Viger durant la première décennie de l'Union (1840-1850).
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Des suggestions, des commentaires? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com. Les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d'histoire: www.ledevoir.com/societe/le-devoir-de-philo.










