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    Le Devoir de philo - Pierre Bourdieu porterait un carré rouge

    Le sociologue nous permet de comprendre que l'institution scolaire peut perpétuer des inégalités sociales

    3 mars 2012 |Caroline Dawson, Maxime Marcoux-Moisan | Le Devoir de philo
    Maxime Marcoux-Moisan et Caroline Dawson. «Dans l’analyse bourdieusienne, les inégalités que perpétuent les universités commenceraient dès la prime enfance. Tout au long du processus de socialisation, par l’intermédiaire entre autres de l’éducation reçue, les enfants apprennent et maîtrisent un certain nombre de savoir-faire qui marqueront leur façon de penser et d’agir.»
    Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Maxime Marcoux-Moisan et Caroline Dawson. «Dans l’analyse bourdieusienne, les inégalités que perpétuent les universités commenceraient dès la prime enfance. Tout au long du processus de socialisation, par l’intermédiaire entre autres de l’éducation reçue, les enfants apprennent et maîtrisent un certain nombre de savoir-faire qui marqueront leur façon de penser et d’agir.»
    Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d'histoire et d'histoire des idées le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.
    Alors que le gouvernement Charest refuse de revenir sur sa décision de hausser les droits de scolarité des études universitaires, des milliers d'étudiants prennent des votes de grève et se rassemblent dans la rue pour contester le bien-fondé de cette augmentation. L'opposition entre le gouvernement libéral et les étudiants du Québec ne date pas d'hier.

    La question revient périodiquement depuis au moins trois décennies. Au printemps 2007, la ministre Michelle Courchesne avait mis en place une loi sur le dégel des droits de scolarité, exigeant une contribution étudiante haussée de 100 $ par année de 2007 à 2012.

    Cette hausse récurrente n'a pas conduit les étudiants à la grève générale. Mais avec le budget Bachand de 2010, qui poursuit dans la même veine l'augmentation des droits de scolarité, le débat a été réanimé. Si la volonté gouvernementale l'emporte, la facture des étudiants universitaires grimpera dès l'automne 2012 de 325 $ par année, et ce, pour cinq ans, signifiant une hausse totale de 1625 $. À ce rythme, elle atteindra annuellement 3793 $ en 2017.

    Le gouvernement considère qu'il s'agit là d'un effort raisonnable demandé aux étudiants, compte tenu de «l'investissement» que supposent ces droits, les diplômés universitaires bénéficiant de revenus substantiels une fois sur le marché du travail. Des milliers d'étudiants — toujours plus nombreux — s'opposent à la logique comptable intrinsèque à la hausse des droits de scolarité.

    Il y a fort à parier, et même il nous semble évident, que Pierre Bourdieu (1930-2002) se rangerait derrière les étudiants du Québec et arborerait, comme eux, un carré rouge, symbole de la mobilisation étudiante.

    Le sociologue français, dont c'est le 10e anniversaire du décès cette année, est reconnu pour ses travaux sur l'accessibilité à l'éducation supérieure, lesquels permettent d'aller, sur cette question, au-delà d'une simple guerre de chiffres.

    Bourdieu appuierait les revendications étudiantes en se référant notamment aux théories et concepts développés dans ses ouvrages Les héritiers (1964) et La reproduction (1970).

    Socialisés à penser

    Dans l'analyse bourdieusienne, les inégalités que perpétuent les universités commenceraient dès la prime enfance. Tout au long du processus de socialisation, par l'intermédiaire entre autres de l'éducation reçue, les enfants apprennent et maîtrisent un certain nombre de savoir-faire qui marqueront leur façon de penser et d'agir.

    Les expériences vécues au moment de la construction de leur identité s'accumulent, s'intériorisent et laissent des traces indélébiles. Celles-ci les forment et les transforment.

    Et elles finissent par constituer un habitus, que Bourdieu définit comme un ensemble de dispositions intériorisées construisant les agents sociaux et agissant comme schèmes d'appréciation et d'évaluation des situations qui génèrent des façons de faire et des manières d'être.

    Ces différentes inculcations conditionnent un rapport au monde déterminant des capacités de perception et de jugement. À partir de celui-ci, une perception des ressources et des capacités de chacun s'installe. Les étudiants définissent leur parcours scolaire selon cet habitus qui traduit leur position dans leur classe sociale.

    Autrement dit, le niveau d'études désiré s'élabore selon une logique propre, influencée par un ensemble de facteurs que Bourdieu conceptualise sous les appellations de «capital culturel» (par exemple, le niveau d'étude des parents), de «capital économique» (le revenu des parents, etc.) et de «capital social» (le réseau qui contribue à la socialisation). Les enfants seront donc socialisés selon le volume et le type de capital économique, culturel et social dont disposent les parents. Ils apprendront ainsi à se percevoir aptes ou non à des études universitaires.

    L'élaboration du choix du niveau d'aspiration scolaire s'expliquerait surtout par un ensemble de dispositions (attitudes, jugements, motivations) et de pratiques qui a été enraciné au sein des jeunes. Ce bagage intériorisé génère des façons de faire et d'agir qui permettent à ceux-ci d'échafauder des aspirations scolaires résultant, pour Bourdieu, de la médiation de l'habitus.

    Les individus seraient donc largement déterminés par cet habitus qui guide «naturellement» et de façon inconsciente le choix du niveau d'études. Selon le sociologue, les ressources dont dispose la famille dans laquelle évolue l'étudiant font justement ressortir l'inégale répartition des jeunes à l'université parce qu'elles influencent leur capacité à se percevoir aptes à s'inscrire et à réussir des études universitaires ou non.

    Contrairement aux théories du choix rationnel, Bourdieu refuse donc d'expliquer la décision personnelle d'aller ou non à l'université comme étant fondée sur le mérite. À ses yeux, ce choix ne dépend pas seulement du travail assidu et de l'investissement de soi. Il ne dépend pas tellement non plus de l'espoir d'atteindre un avenir lucratif.

    Pour le sociologue, les aspirations vécues comme «réalistes» par les étudiants, surtout celles en lien avec la réussite scolaire, sont intimement liées aux ressources (capitaux) que procure la classe sociale d'appartenance.

    En d'autres termes, plus on vient d'un milieu favorisé, plus les chances sont grandes que l'on fasse sien le «choix» de s'orienter vers la sphère universitaire, car cela garantira la perpétuation de notre classe sociale d'origine.

    Pierre Bourdieu s'opposerait ainsi, sans aucun doute, à la vision de la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, qui répète que l'existence de droits de scolarité au niveau universitaire doit être vue comme un «investissement personnel» dont le bénéficiaire principal est le diplômé lui-même.

    Au contraire, pour l'auteur de la théorie de l'habitus, les êtres humains ne sont pas de simples agents économiques rationnels déterminés par le calcul de leurs chances d'obtenir le profit escompté dans les lois du marché actuel.

    Aux yeux de Bourdieu, les visions réductrices comme celle du gouvernement occultent le fait crucial selon lequel la compétence économique permettant de bien évaluer les meilleures stratégies possibles pour son avenir est très inégalement répartie dans la population et les classes sociales... «Comme l'esprit d'entreprise, l'information économique est fonction du pouvoir sur l'économie: parce que la propension à l'acquérir dépend des chances d'utilisation réussie et que les chances de l'acquérir dépendent des chances de l'utiliser avec succès.»

    Des aspirations «réalistes»

    De cette manière, le choix «logique» d'un étudiant issu d'un milieu plus pauvre, en matière de capital social, culturel et économique moins favorisé, est de s'auto-éliminer du parcours universitaire. C'est ce que Bourdieu appelle l'«intériorisation des conditions objectives».

    Plus fort que n'importe quelle loi, ce phénomène fait en sorte que les individus s'en tiennent à des aspirations qui leur apparaissent comme étant «réalistes» pour leur catégorie sociale.

    Ainsi, «les étudiants sont d'autant plus modestes dans leurs ambitions scolaires et d'autant plus bornés dans leurs projets de carrière [lorsqu'ils] appartiennent à des catégories dont les chances scolaires sont les plus faibles».

    Selon Bourdieu, l'exclusion individuelle du milieu universitaire dépendrait ainsi directement des conditions objectives devant lesquelles l'individu est placé pour juger des chances qu'a réellement sa classe sociale d'accéder à ce milieu: on décide de ne pas s'inscrire à l'université parce qu'on a l'impression que, de toute façon, «ce n'est pas pour nous». Les individus acceptent, voire légitiment ainsi le rapport de domination qui les place dans cette position d'infériorité.

    En ce sens, augmenter les droits de scolarité constitue une façon très concrète de réduire, de manière objective, les probabilités d'accessibilité à l'éducation supérieure en décourageant toute identification avec le milieu universitaire, milieu pour lequel il faudra désormais «investir» pour y accéder.

    Ce «réalisme» structure le sens de la réalité et des réalités. Il fait que, par delà le rêve, chacun tend à vivre conformément à sa condition. En maintenant sa décision de hausser les droits de scolarité, le gouvernement s'assure d'exacerber davantage l'effet dissuasif d'accéder un jour au monde universitaire.

    Bourdieu s'opposerait ainsi au discours voulant que l'étudiant doive contribuer aux coûts de sa formation puisque, de toute façon, il s'approprierait, à long terme, la plus grande partie du rendement de son investissement.

    Plus encore, le sociologue dirait sans doute que c'est précisément ce type de discours qui contribue à boucher encore davantage les horizons des étudiants issus des milieux les moins favorisés et des classes les plus démunies, en présentant comme don naturel et mérité ce qui constitue dans les faits une simple sanction de l'héritage culturel et social transmis dans les classes les plus favorisées.

    Faire la grève

    On objectera que les études de Bourdieu ont reçu leur lot de critiques. La notion d'habitus a été assimilée à un déterminisme trop strict et implacable. D'autres pourraient faire remarquer que ces mêmes études datent de plus de 40 ans et qu'elles ont été effectuées dans un univers social particulier, celui de la France des années 1960. Or, dans l'Hexagone, à l'époque (comme aujourd'hui), les droits de scolarité étaient inexistants.

    Dans le contexte du Québec actuel où des frais d'accès à l'université existent et sont appelés à augmenter, revenir à Bourdieu nous semble très instructif. Malgré la distance géographique et temporelle, on saisit mieux tout le poids du social dans ses plus insidieuses manifestations.

    On comprend mieux aussi que les mécanismes d'élimination excluant certains élèves du système scolaire agissent encore plus puissamment lorsqu'on ajoute des obstacles dissuasifs comme des droits de scolarité élevés. D'autant plus qu'on les présente comme étant objectivement légitimes.

    Il faut aussi admettre que Bourdieu incarne une antithèse de sa propre thèse. Bien qu'il n'ait pas hérité d'un important «capital culturel» de ses parents d'origine modeste, d'un père facteur, il est devenu l'un des plus jeunes chercheurs à accéder au Collège de France et l'un des intellectuels les plus cités au monde.

    Malgré tout, il a marqué le monde de l'éducation. Encore aujourd'hui, sa théorie de la reproduction est constamment mise à l'épreuve dans le milieu de l'éducation, mais même ses plus farouches détracteurs reconnaissent l'apport de l'«habitus» dans l'inégalité des chances, notamment scolaires.

    L'inaccessibilité aux cycles supérieurs

    Malgré toutes les critiques, donc, Bourdieu nous fait comprendre que les probabilités d'accéder à l'éducation supérieure ne sont pas le simple résultat d'une sélection méritocratique parmi les plus doués. Bien au contraire, le sociologue nous dit qu'il est de notre devoir de présenter le fonctionnement actuel de l'institution scolaire tel qu'il est.

    Notamment dans sa fonction de conservation sociale, ce qui la conduit à vouloir perpétuer l'inaccessibilité aux cycles supérieurs, entre autres par les droits de scolarité élevés.

    Bourdieu est inspirant enfin par le fait qu'il s'est longuement battu contre toutes les formes de domination, non seulement de manière théorique, mais aussi directement dans la rue, en accompagnant des grévistes et en participant à plusieurs manifestations, notamment lors des grèves de 1995.

    Nous voulons suivre ses pas afin de nous opposer à cet effet qu'a l'école de perpétuer les inégalités sociales. Celles que, précisément, par la hausse des droits de scolarité, le gouvernement Charest semble aujourd'hui légitimer.

    ***

    Caroline Dawson et Maxime Marcoux-Moisan, Professeurs de sociologie, elle au collège Édouard-Montpetit et lui au collège Montmorency

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    Des suggestions, des commentaires? Écrivez à Antoine Robitaille: arobitaille@ledevoir.com.
    Maxime Marcoux-Moisan et Caroline Dawson. «Dans l’analyse bourdieusienne, les inégalités que perpétuent les universités commenceraient dès la prime enfance. Tout au long du processus de socialisation, par l’intermédiaire entre autres de l’éducation reçue, les enfants apprennent et maîtrisent un certain nombre de savoir-faire qui marqueront leur façon de penser et d’agir.» «Il y a fort à parier que Pierre Bourdieu (1930-2002) se rangerait derrière les étudiants du Québec et arborerait, comme eux, un carré rouge, symbole de la mobilisation étudiante. Le sociologue français est reconnu pour ses travaux sur l’accessibilité à l’éducation supérieure, lesquels permettent d’aller, sur cette question, au-delà d’une simple guerre de chiffres.»












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