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Robert Musil et le phénomène Jackass - La bêtise professionnelle et le nouveau désarroi panique des États-Uniens

Une scène du film Jackass the Movie (2006).<br />
Photo : Ben Zo Paramount Pictures Une scène du film Jackass the Movie (2006).
Une fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie et d'histoire, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.

Qu'est-ce que la bêtise? Jouer au baseball avec son pénis comme bâton et une balle de ping-pong; un étron propulsé en l'air au ralenti, la paire de fesses en cause déguisée en montagne verte et cachée dans un décor champêtre avec train électrique; boire la sueur générée par un obèse morbide après une séance d'exercice pour provoquer, chez le cascadeur-buveur, des spasmes vomitifs copieux?

Ces scènes, parmi plusieurs autres du même type, qui se retrouvent dans le dernier film de la série Jackass, cette fois-ci en 3D, montrent-elles de la bêtise pure, du divertissement, de l'art contemporain? Selon nous, un peu des trois. Car qui peut juger de la bêtise des autres sinon quelqu'un qui se dit intelligent, donc un peu bête puisque conforté par sa propre vanité apaisante.

Depuis peu, il est possible de voir en 3D les énormités scatologiques et adolescentes de l'équipe des Jackass. Il s'agit d'un quatrième film tiré de l'émission de télévision du même nom, qui a fait les beaux jours de MTV et qui a été diffusée pour la première fois sur ce réseau en 1999. En argot anglophone, le titre lui-même, Jackass, signifie plus ou moins «crétin», «bougre d'âne», et sur la page Facebook de Jackass 3D, qui compte, soit dit en passant, 3 727 372 fans, on indique bien que l'aficionado y trouvera un florilège de stupidités.

Réfléchir sur la bêtise n'est pas le sport favori des philosophes. En quelque sorte, on voudrait croire qu'ils en sont prémunis ou qu'ils la négligent.

Quand est venu le temps de trouver un texte philosophique traitant de ce problème, nous nous sommes buté à la maigreur du corpus. Il y avait bien une citation d'un tel ou d'un tel, un texte introuvable de Jean-Luc Nancy, une étude d'Avital Ronell intitulée Stupidity et un merveilleux ouvrage de Georges Picard qui a pour titre De la connerie et que je vous incite à lire en guise de supplément.

Mais, heureusement, nous sommes tombé par hasard sur un merveilleux texte de Robert Musil, écrivain d'abord, mais philosophe aussi, ayant complété en 1908 une thèse sur le grand positiviste Ernest Mach, Pour une évaluation des doctrines de Mach, laquelle brosse un portrait global du sujet. Son projet romanesque gigantesque, comparable à l'ampleur d'À la recherche du temps perdu, qui a pour titre L'homme sans qualités, n'a pas été complété, mais Musil avait comme idée de saisir à travers cette oeuvre tous les aspects significatifs de son époque trouble.

Bref, De la bêtise, publié en plaquette aux éditions Allia en 2006, dans l'élégante traduction de Philippe Jaccottet, est un exposé brillant qui présente le phénomène. Il faudrait ajouter, et ce n'est pas négligeable, que ce texte a été écrit en 1937, un an avant l'anchlüss, et qu'on pourrait y lire, sans trop déformer la pensée de l'auteur, une réaction au climat politique totalitaire du moment.

Il y a une première question à se poser: qui sont ces gens? Elle nous vient spontanément à l'esprit devant les cascades stupides de Jackass 3D mettant en vedette les fèces, l'urine, le vomi, les pets, des pénis de toutes sortes, une flopée de trous du cul et tous les autres liquides corporels que les membres du groupe sécrètent.

Car il s'agit d'un groupe constitué d'individus qui ont tous plus ou moins leur spécialité de cascadeur du sordide: Steve-O (Facebook: 141 433 fans) se spécialise dans les vomissures; Johnny Knoxville (Facebook: 585 260 fans), le fondateur du groupe, l'image de Jackass, se déguise en vieillard lubrique ou insane pour effrayer les badauds et adore les cascades dans lesquelles des animaux ou des êtres humains le frappent ou l'assomment; Bam Margera (Facebook: 575 800 fans), skater professionnel, hipster, s'est fait connaître en jouant des tours à ses parents, un gros bouffi (Phil) et une ménagère (April) qui fait semblant d'être dupe, et il a aussi abondamment montré son pénis; Preston Lacy, le tendre obèse de la bande, accepte, lui, de recevoir une diversité phénoménale de projectiles sur les fesses ou sur le ventre, quelquefois un ballon de football sur la tête, la plupart de ces attaques consenties étant filmées en accéléré, ce qui permet une diffusion au ralenti qui montre ses chairs ballotter, trembler, s'agiter de façon chaotique; Jason «wee-man» Acuna est le nain de service, on le scotche, dans le cas de Jackass 3D, avec de la colle contact, sur le ventre de Preston Lacy, dans la position 69; sans oublier Ryan Dunn, souvent associé aux frasques de Bam Margera; Chris Pontius, Dave England, celui qui n'a qu'une couille; Ehren McGhehey, Raab Himself (cousin de Matt Damon) et Brando DiCamillo. Toutes ces personnes participent, depuis dix ans, au succès extraordinaire des films Jackass.

Bêtise et incapacité


«Si la bêtise ne ressemblait pas à s'y méprendre au progrès, au talent, à l'espoir ou au perfectionnement, personne ne voudrait être bête.» La remarque de Musil, qui amorce ainsi sa conférence, prête à réflexion.

L'appât de la gloire fait monter sur scène une bonne quantité d'imbéciles qui croient à leur talent, au côté provocateur et inusité de leur art, à l'espoir d'être adulé, reconnu, mentionné. C'est devenu une banalité de citer Warhol et sa prédiction au sujet de la démocratisation du vedettariat, mais, il faut le reconnaître, l'avènement de YouTube en 2005 a donné une véridicité supplémentaire à ses paroles prophétiques.

Mais en quoi peut-on reconnaître la bêtise au juste? Musil s'interroge et avance qu'il y a plusieurs sortes de bêtises, que chaque type d'intelligence et de circonstance peut être associé à une forme de bêtise en particulier. Par contre, ce qu'il remarque d'emblée, ce que toutes ces marques de bêtise ont en commun, c'est qu'elles indiquent une incapacité, une insuffisance, soit d'intelligence, soit de tact, d'empathie ou d'un mélange particulier de ces deux côtés de la médaille humaine, une mixture unique d'idiotie et d'individualisme égotiste primaire.

Certes, on ne peut, même avec un parti pris aveugle, découvrir quoi que ce soit de véritablement intelligent dans les sketchs-cascades du groupe Jackass. Ce serait aller trop loin dans la complaisance que d'épingler le mot «intelligence» à quelque place dans ce fouillis étêté, débile, moins irrévérencieux qu'imbécile, qui caractérise la teneur des idées scénaristiques (si on peut parler de scénario; parlons plutôt ici de lazzi bêtes) réalisées dans le cadre de ce film.

Cela dit, il est fort compréhensible que ce mode d'expression choque, perturbe, laisse perplexe et écoeure. Il était à prévoir qu'un sénateur états-unien demande qu'on retire l'émission de MTV, ce qui fut entrepris en 2001 par Joseph Lieberman, démocrate centriste aux allégeances ambiguës. Succès de scandale supplémentaire, les dirigeants de la chaîne et les membres de cette fratrie clownesque ne s'en sont que mieux portés.

Car il est entendu qu'existe un marketing du scandale, bien balisé, histoire de cas étudiés sans doute par bon nombre d'étudiants en administration dans le monde, qui sévit au même titre que plusieurs autres stratégies marketing inventives et retorses. Nous vivons à une époque pancommunicationnelle où tout doit être communiqué, transmis, sous tous les formats. L'important étant d'atteindre un public massif, quelle qu'en soit la manière. Dans cet univers hyperfragmenté, il ne suffit plus d'avoir du talent, il faut trouver le moyen, coûte que coûte, de se démarquer.

Bêtise et désarroi

L'auteur de L'homme sans qualités parle de «camelote culturelle», de ce qui prend le sens de «marchandise "incapable"», pour qualifier tout ce qui ne conviendrait pas à notre baromètre d'estime culturelle légitime, sorte d'extension conceptuelle des incapacités inhérentes à la bêtise humaine. Nous ne sommes pas loin de l'injure et il est fort probable que ce film a été reçu en ces termes par une majorité de personnes qui ne veulent surtout pas s'abandonner devant ces nouvelles idioties issues de la culture pop.

Néanmoins, nous pensons que se profile là un symptôme caractéristique de notre monde occidental contemporain, des nouveaux États-Unis. Musil dresse un parallèle qui nous semble judicieux, dans sa conférence, sur le lien indéfectible qu'entretiennent la panique et le manque d'intelligence. Il écrit: «Les psychologues estiment qu'il se produit, dans la panique, une suspension d'activité de l'intelligence et, plus généralement, des fonctions supérieures de l'esprit auxquelles se substitue un mouvement psychique plus primitif.» Cette forme d'action, il la nomme l'absolu désarroi. Il précise que son plan «consiste à remplacer la qualité des actions par leur quantité, et son astuce, qui n'est pas médiocre, se fonde sur la probabilité que, sur cent tentatives aveugles, loin de la cible, il y en ait une qui la touche».

En ce sens, l'équipe de Jackass accumule les tentatives de toucher, provoquer, communiquer, en mettant en avant une espèce d'art-désarroi panique. Sans dire nécessairement que ces performances s'approchent du body art, nous saurions toutefois y voir une vague parenté avec les outrances corporelles mises en oeuvre par Orlan, les performances contestataires de Valie export (qui faisait toucher ses seins recouverts d'un castelet), ou, à un degré inatteignable, la castration sur scène, tragique, d'un artiste comme Rudolph Schwartzkögler.

Pour être plus juste, Jackass perpétue, en version body art et sur un mode spectaculaire, le cynisme de potache qui est devenu une nouvelle forme d'expression populaire aux États-Unis depuis l'avènement des Simpsons, South Park, Beavis and Butt-Head (personnages imbéciles qui ouvrent d'ailleurs le film Jackass 3D), Family Guy et autres dessins animés du même type.

Cette communauté pourrait avoir en quelque sorte comme père spirituel le cinéaste et écrivain John Waters, qui a justement mis en scène Knoxville dans A Dirty Shame, en 2004. N'y a-t-il pas, dans cette forme d'ironie ostentatoire, d'idioties consacrées, de bêtises célébrées, de nonchalance cruelle, une version atrophiée, déconstruite, cynique et révisionniste du rêve américain?

Ces adolescents éternels qui brisent, souillent, détruisent leur corps et le grand mobilier des États-Unis, qui ne respectent pas les biens de consommation et font des concours de masochisme afin d'épater la galerie, ne s'engagent-ils pas sous le drapeau d'un cynisme suprême qui, radicalement, a choisi comme arme la destruction ludique de tout ce qui a fait la gloire du passé et du présent des États-Unis?

Nous voyons dans ces formes d'art extatiques, scatologiques, imbéciles, un symptôme de l'absolu désarroi panique qui habite la psyché de toute une génération d'États-Uniens.

Au début et à la toute fin du film, un avertissement apparaît en grosses lettres à l'écran: «Ne tentez pas de reproduire ces cascades à la maison, ce serait dangereux; toutes celles que vous allez voir dans ce film ont été réalisées par des professionnels.»

Ergo, ces artistes d'un cirque cynique débridé sont des professionnels. Allons jusqu'au bout de notre pensée et parlons ici du nouveau concept de «bêtise professionnelle».

La bêtise professionnelle ne serait-elle pas une nouvelle façon d'exprimer, tout en restant adulé, envié et célébré, ce cynisme radical qui trouve ses fondements dans le désarroi absolu de cette nouvelle forme d'existence panique que vivent une majorité d'États-Uniens?

***

Bertrand Laverdure
Poète, romancier et journaliste littéraire pigiste, l'auteur a publié plusieurs livres, dont les plus récents sont les romans J'invente la piscine (La Courte Échelle, 2010) et Lectodôme (Quartanier, 2008). Amateur de philosophie et d'art contemporain, il termine présentement la rédaction d'un prochain roman portant sur le problème sidérant de la liberté, qui, selon Tolstoï, ne serait que le résultat de notre ignorance des lois naturelles de la nécessité.
Une scène du film Jackass the Movie (2006).<br />
Les acteurs Johnny Knoxville et Bam Marjera avec le directeur Jeff Tremaine, à la première du film Jackass 3D à Berlin, le 25 octobre dernier. <br />
 
 
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