Le Devoir de philo - La Rochefoucauld et notre perte de confiance dans la classe politique
Le recueil d'aphorismes du moraliste dépeignant la nature humaine, les Maximes, est toujours d'actualité
Nous revenons aujourd'hui avec Le Devoir de philo qui, une fois par mois, propose à des professeurs de philosophie ou d'histoire, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever le défi de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant.
Au cours des derniers mois, des scandales de toutes sortes ont éclaté à tour de rôle, chars tonitruants d'une triste parade qui a éclaboussé notre classe politique, tant fédérale que provinciale et municipale. Les rumeurs de favoritisme dans le secteur de la construction, de même que dans les garderies, pour ne nommer que deux domaines où la main de la corruption a, selon toute vraisemblance, posé ses doigts souillés, ont alimenté le sentiment de trahison dans la population.
Ne sont pas rares ceux qui pensent que nos politiciens, particulièrement ceux au pouvoir, jouent double: d'un côté, les discours, de l'autre, les actions intéressées. L'apparence serait trompeuse. Naguère encore, beaucoup présumaient de la bonne volonté, de la bonne foi de ces hommes et femmes maintenant associés aux divers scandales, d'où la surprise dont naissent une frustration et une colère grandissantes.
Mais pourquoi cette surprise? Sans nier que cette indignation et cette colère aient aussi à leur source de bons sentiments et des exigences morales qui dépassent celles de plusieurs représentants du peuple, nous pouvons nous étonner de la surprise des colériques, étant donné les enseignements de l'histoire et le témoignage de certains écrivains comme Nicolas Machiavel (1469-1527); on a pu voir des parallèles troublants entre les recommandations de l'auteur du Prince et le comportement d'hommes politiques canadiens et québécois dans le remarquable film de Denys Arcand, Le Confort et l'Indifférence, centré sur le référendum de 1980.
On peut également penser aux écrits du jésuite espagnol Baltasar Gracián (1601-1658), mais aussi, côté francophone, du moraliste François VI, duc de La Rochefoucauld (1613-1680).
Issu de la très ancienne noblesse française, le duc fut d'abord et avant tout un homme d'action et d'intrigue: quand une partie de la noblesse française se souleva contre un pouvoir royal qui se voulait, à son détriment, absolu, il se joignit à la révolte (c'est l'épisode de l'histoire de France qu'on appelle la Fronde) contre Anne d'Autriche (1601-1666), alors régente du royaume (son fils Louis XIV étant encore trop jeune pour régner), et son puissant ministre le cardinal Mazarin (1602-1661).
En outre, ce frondeur écrivit une oeuvre au sein de laquelle son recueil d'aphorismes moraux dépeignant la nature humaine, les Réflexions ou sentences et maximes morales (que nous nous contenterons d'appeler les Maximes), occupe la place centrale et est toujours d'actualité.
Le triomphe de l'amour-propre
Les 504 maximes de l'édition définitive du recueil brossent, à l'aide de brefs coups de pinceau aphoristiques, un portrait moral de l'être humain qui se veut concordant avec la réalité. L'ouvrage offre, non sans humour, un regard pénétrant sur les comportements humains, dans un style raffiné qui peut donner, même au lecteur qui en désapprouverait le propos, un certain plaisir littéraire.
Les Maximes peuvent facilement passer pour pessimistes en débutant ainsi: «Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou que notre industrie sait arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont chastes» (1re maxime). Autrement dit plus loin, et plus clairement encore: «Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer» (171e maxime).
Les hommes n'agissent que par intérêt pour satisfaire leur amour-propre, un amour de soi-même qui nous fait désirer ou dédaigner les choses toujours par rapport à nous-mêmes. Cet amour-propre, «le plus grand de tous les flatteurs» (2e maxime), est le moteur de toutes nos actions.
De cette idée, le duc de la Rochefoucauld déclinera une série d'aphorismes qui devinrent célèbres. Bien sûr, les Maximes couvrent aussi d'autres sujets, mais malgré quelques aphorismes lumineux qui en eux-mêmes traitent d'un thème précis, il arrive souvent que les autres thèmes, les passions, l'orgueil, l'amour, l'amitié, la vanité, l'esprit, le mérite, etc., soient directement parents de ce thème central.
Les Maximes sont de ces écrits qui mettent en évidence l'hypocrisie, le double discours de ceux qui prétendent à la vertu, alors qu'au fond ils se prosternent devant leur propre personne comme une idole. Les vertus ne sont que des apparences qui cachent une essence corrompue, l'homme à l'état naturel maquillé par la civilisation et ses artifices.
La clé de la compréhension des maximes reste néanmoins une énigme: s'agit-il purement d'un regard désabusé porté sur le genre humain? Plusieurs le prétendent. La Rochefoucauld serait alors une sorte de psychologue.
D'autres prétendent qu'il a voulu dépeindre l'état de l'homme sans Dieu, sans l'apport de la foi chrétienne qui lui permettrait d'atteindre la vertu convoitée et de faire des gestes désintéressés.
Enfin, d'autres encore, comme Jacques Truchet dans son excellente introduction aux oeuvres de La Rochefoucauld (Collection La Pochothèque / Classiques Garnier), a choisi délibérément l'ambiguïté: nous ne saurons peut-être jamais si La Rochefoucauld était fervent chrétien ou non, mais nous pouvons apprécier l'oeuvre sans catégoriser l'auteur.
Le comportement de nos élites politiques
En parcourant les Maximes, d'aucuns auront l'impression de s'offrir une lecture clairvoyante du comportement de nos élites politiques. Et pour ceux qui ne voient dans le mot «vertu», utilisé dans les citations précédentes, qu'un concept caduc appartenant à des temps anciens, il suffit de le remplacer par une expression plus à la mode souvent employée dans un sens analogue, «comportement éthique», pour actualiser le sens de plusieurs aphorismes.
La poursuite de la lecture nous convainc tout autant: «L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé» (39e maxime)... Pour satisfaire leurs intérêts (pécuniaires, entre autres), nombre d'individus seraient des acteurs aux multiples personnages. Le jeu du désintéressement voilerait les motifs réels des hommes.
Comment ne pas penser aux députés et ex-ministres David Whissell et Tony Tomassi et à la controverse qu'ils ont causée, avant qu'ils ne doivent, dans le premier cas, démissionner de son poste de ministre du Travail après que les médias eurent révélé qu'il avait des parts dans une entreprise ayant obtenu des contrats du gouvernement sans appel d'offres; et dans l'autre cas, quitter le gouvernement Charest à la suite de nombreuses allégations de favoritisme et de la révélation d'informations gênantes, comme l'utilisation de la carte de crédit d'un entrepreneur pour régler des factures personnelles pendant son mandat?
Comment ne pas soupçonner non plus quelque intérêt dissimulé dans le refus répété du premier ministre de déclencher une enquête publique sur la construction?
De plus, songeant aux défections de députés de l'ADQ pour le Parti libéral, certains souriront à la lecture de celle-ci: «Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que nous; et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié. Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir» (85e maxime).
Un député impliqué de près ou de loin dans de telles controverses plaidera sa bonne foi et arguera que l'apparence de conflit d'intérêts ne prouve en rien l'existence d'un tel conflit ou de pratiques malhonnêtes.
Qu'à cela ne tienne, échaudée par toutes ces révélations scandaleuses, l'opinion publique, pendant une période plus ou moins longue, ne le croira pas.
Cependant, une lecture préalable de La Rochefoucauld aurait peut-être pu contribuer à nous infuser une dose appréciable de réalisme en cette matière et, plus exigeants envers nos politiciens, nous aurions pu demander plus tôt et avec plus de fermeté des mécanismes transparents visant à réduire les risques que les fonds publics soient dilapidés...
Sans justifier moralement les comportements de ceux qui ont contourné les règles, la lecture des Maximes les éclaire de façon telle que nous les comprenons plus facilement; nous aurions été vaccinés, non contre la désapprobation de ces dernières, du moins contre une colérique surprise à voir s'évaporer la bonne foi que nous leur aurions présumée!
Il faudrait cependant éviter de caricaturer et de réduire à l'absurde le propos des Maximes en interprétant toutes les actions humaines comme le produit de nos vices et de notre perversité. Si l'intérêt sert l'amour-propre, cet amour-propre ne se nourrit pas que des projets qui requièrent l'obscurité pour échapper aux lois. Même si «le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent étouffé par le moindre intérêt» (275e maxime), «l'intérêt que l'on accuse de tous nos crimes mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions» (305e maxime).
C'est donc dire que nous pouvons éviter une généralisation excessive et qu'il est légitime d'espérer l'apport de politiciens motivés par l'intérêt, certes, mais d'une façon qui sera bénéfique à tous (là où l'intérêt général coïncide avec l'intérêt particulier, pourrait-on dire).
Se lire soi-même grâce aux Maximes
Bien que les maximes permettent d'effectuer une lecture intéressante et moins naïve du comportement des élus, ne perdons pas de vue qu'elles ne parlent pas que des gens au pouvoir, mais de l'humanité en général. Et leur mérite ne réside pas seulement dans cette connaissance du monde qu'elles offrent (et que nous avons voulu manifester plus haut), mais aussi dans la connaissance approfondie de nous-mêmes qu'elles rendent possible.
Certes, lorsque nos politiciens feront des aveux bien calculés pour se faire pardonner par l'opinion publique, nous y verrons à merveille l'application d'une maxime telle que: «Nous avouons nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort qu'ils nous font dans l'esprit des autres» (184e maxime); mais qui ne se reconnaît pas au moins un peu dans cette phrase? Qui n'y «lit» pas un commentaire très juste sur quelques scènes de sa propre vie? Et qui ne comprend pas un peu mieux le comportement de tel ou tel individu, qui fait l'étalage de ses faiblesses et de ses erreurs de crainte d'être jugé ou de subir pire punition?
Les Maximes pourraient être lues comme le manuel du désabusement ou comme une énumération de sarcasmes et, pour ces raisons, rejetées à tort comme un ancêtre des manifestations modernes d'un dégoût qui ruinerait toute confiance dans le genre humain.
Ce serait faire fausse route: si elles offrent une description du comportement humain et nous montrent une certaine logique du coeur, il n'en tient qu'à nous de les mettre à profit, comme d'une connaissance pratique. Moins de naïveté, plus de rigueur, moins de bonnes intentions annoncées, plus d'actions intègres, voilà peut-être un résultat envisageable.
Si, en lisant ces aphorismes (dont nous avons à peine exploré la richesse), nous nous réfugions dans une interprétation réductrice qui condamne à jamais l'homme, tant le concept que tous les individus concrets — y compris notre propre personne —, nous jouerons les misanthropes dédaigneux tentés par le repli sur soi; nous ferons individuellement preuve d'une mélancolie joliment suspecte: «Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent» (232e maxime).
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Au cours des derniers mois, des scandales de toutes sortes ont éclaté à tour de rôle, chars tonitruants d'une triste parade qui a éclaboussé notre classe politique, tant fédérale que provinciale et municipale. Les rumeurs de favoritisme dans le secteur de la construction, de même que dans les garderies, pour ne nommer que deux domaines où la main de la corruption a, selon toute vraisemblance, posé ses doigts souillés, ont alimenté le sentiment de trahison dans la population.
Ne sont pas rares ceux qui pensent que nos politiciens, particulièrement ceux au pouvoir, jouent double: d'un côté, les discours, de l'autre, les actions intéressées. L'apparence serait trompeuse. Naguère encore, beaucoup présumaient de la bonne volonté, de la bonne foi de ces hommes et femmes maintenant associés aux divers scandales, d'où la surprise dont naissent une frustration et une colère grandissantes.
Mais pourquoi cette surprise? Sans nier que cette indignation et cette colère aient aussi à leur source de bons sentiments et des exigences morales qui dépassent celles de plusieurs représentants du peuple, nous pouvons nous étonner de la surprise des colériques, étant donné les enseignements de l'histoire et le témoignage de certains écrivains comme Nicolas Machiavel (1469-1527); on a pu voir des parallèles troublants entre les recommandations de l'auteur du Prince et le comportement d'hommes politiques canadiens et québécois dans le remarquable film de Denys Arcand, Le Confort et l'Indifférence, centré sur le référendum de 1980.
On peut également penser aux écrits du jésuite espagnol Baltasar Gracián (1601-1658), mais aussi, côté francophone, du moraliste François VI, duc de La Rochefoucauld (1613-1680).
Issu de la très ancienne noblesse française, le duc fut d'abord et avant tout un homme d'action et d'intrigue: quand une partie de la noblesse française se souleva contre un pouvoir royal qui se voulait, à son détriment, absolu, il se joignit à la révolte (c'est l'épisode de l'histoire de France qu'on appelle la Fronde) contre Anne d'Autriche (1601-1666), alors régente du royaume (son fils Louis XIV étant encore trop jeune pour régner), et son puissant ministre le cardinal Mazarin (1602-1661).
En outre, ce frondeur écrivit une oeuvre au sein de laquelle son recueil d'aphorismes moraux dépeignant la nature humaine, les Réflexions ou sentences et maximes morales (que nous nous contenterons d'appeler les Maximes), occupe la place centrale et est toujours d'actualité.
Le triomphe de l'amour-propre
Les 504 maximes de l'édition définitive du recueil brossent, à l'aide de brefs coups de pinceau aphoristiques, un portrait moral de l'être humain qui se veut concordant avec la réalité. L'ouvrage offre, non sans humour, un regard pénétrant sur les comportements humains, dans un style raffiné qui peut donner, même au lecteur qui en désapprouverait le propos, un certain plaisir littéraire.
Les Maximes peuvent facilement passer pour pessimistes en débutant ainsi: «Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions et de divers intérêts, que la fortune ou que notre industrie sait arranger; et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants, et que les femmes sont chastes» (1re maxime). Autrement dit plus loin, et plus clairement encore: «Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves se perdent dans la mer» (171e maxime).
Les hommes n'agissent que par intérêt pour satisfaire leur amour-propre, un amour de soi-même qui nous fait désirer ou dédaigner les choses toujours par rapport à nous-mêmes. Cet amour-propre, «le plus grand de tous les flatteurs» (2e maxime), est le moteur de toutes nos actions.
De cette idée, le duc de la Rochefoucauld déclinera une série d'aphorismes qui devinrent célèbres. Bien sûr, les Maximes couvrent aussi d'autres sujets, mais malgré quelques aphorismes lumineux qui en eux-mêmes traitent d'un thème précis, il arrive souvent que les autres thèmes, les passions, l'orgueil, l'amour, l'amitié, la vanité, l'esprit, le mérite, etc., soient directement parents de ce thème central.
Les Maximes sont de ces écrits qui mettent en évidence l'hypocrisie, le double discours de ceux qui prétendent à la vertu, alors qu'au fond ils se prosternent devant leur propre personne comme une idole. Les vertus ne sont que des apparences qui cachent une essence corrompue, l'homme à l'état naturel maquillé par la civilisation et ses artifices.
La clé de la compréhension des maximes reste néanmoins une énigme: s'agit-il purement d'un regard désabusé porté sur le genre humain? Plusieurs le prétendent. La Rochefoucauld serait alors une sorte de psychologue.
D'autres prétendent qu'il a voulu dépeindre l'état de l'homme sans Dieu, sans l'apport de la foi chrétienne qui lui permettrait d'atteindre la vertu convoitée et de faire des gestes désintéressés.
Enfin, d'autres encore, comme Jacques Truchet dans son excellente introduction aux oeuvres de La Rochefoucauld (Collection La Pochothèque / Classiques Garnier), a choisi délibérément l'ambiguïté: nous ne saurons peut-être jamais si La Rochefoucauld était fervent chrétien ou non, mais nous pouvons apprécier l'oeuvre sans catégoriser l'auteur.
Le comportement de nos élites politiques
En parcourant les Maximes, d'aucuns auront l'impression de s'offrir une lecture clairvoyante du comportement de nos élites politiques. Et pour ceux qui ne voient dans le mot «vertu», utilisé dans les citations précédentes, qu'un concept caduc appartenant à des temps anciens, il suffit de le remplacer par une expression plus à la mode souvent employée dans un sens analogue, «comportement éthique», pour actualiser le sens de plusieurs aphorismes.
La poursuite de la lecture nous convainc tout autant: «L'intérêt parle toutes sortes de langues, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé» (39e maxime)... Pour satisfaire leurs intérêts (pécuniaires, entre autres), nombre d'individus seraient des acteurs aux multiples personnages. Le jeu du désintéressement voilerait les motifs réels des hommes.
Comment ne pas penser aux députés et ex-ministres David Whissell et Tony Tomassi et à la controverse qu'ils ont causée, avant qu'ils ne doivent, dans le premier cas, démissionner de son poste de ministre du Travail après que les médias eurent révélé qu'il avait des parts dans une entreprise ayant obtenu des contrats du gouvernement sans appel d'offres; et dans l'autre cas, quitter le gouvernement Charest à la suite de nombreuses allégations de favoritisme et de la révélation d'informations gênantes, comme l'utilisation de la carte de crédit d'un entrepreneur pour régler des factures personnelles pendant son mandat?
Comment ne pas soupçonner non plus quelque intérêt dissimulé dans le refus répété du premier ministre de déclencher une enquête publique sur la construction?
De plus, songeant aux défections de députés de l'ADQ pour le Parti libéral, certains souriront à la lecture de celle-ci: «Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que nous; et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié. Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir» (85e maxime).
Un député impliqué de près ou de loin dans de telles controverses plaidera sa bonne foi et arguera que l'apparence de conflit d'intérêts ne prouve en rien l'existence d'un tel conflit ou de pratiques malhonnêtes.
Qu'à cela ne tienne, échaudée par toutes ces révélations scandaleuses, l'opinion publique, pendant une période plus ou moins longue, ne le croira pas.
Cependant, une lecture préalable de La Rochefoucauld aurait peut-être pu contribuer à nous infuser une dose appréciable de réalisme en cette matière et, plus exigeants envers nos politiciens, nous aurions pu demander plus tôt et avec plus de fermeté des mécanismes transparents visant à réduire les risques que les fonds publics soient dilapidés...
Sans justifier moralement les comportements de ceux qui ont contourné les règles, la lecture des Maximes les éclaire de façon telle que nous les comprenons plus facilement; nous aurions été vaccinés, non contre la désapprobation de ces dernières, du moins contre une colérique surprise à voir s'évaporer la bonne foi que nous leur aurions présumée!
Il faudrait cependant éviter de caricaturer et de réduire à l'absurde le propos des Maximes en interprétant toutes les actions humaines comme le produit de nos vices et de notre perversité. Si l'intérêt sert l'amour-propre, cet amour-propre ne se nourrit pas que des projets qui requièrent l'obscurité pour échapper aux lois. Même si «le bon naturel, qui se vante d'être si sensible, est souvent étouffé par le moindre intérêt» (275e maxime), «l'intérêt que l'on accuse de tous nos crimes mérite souvent d'être loué de nos bonnes actions» (305e maxime).
C'est donc dire que nous pouvons éviter une généralisation excessive et qu'il est légitime d'espérer l'apport de politiciens motivés par l'intérêt, certes, mais d'une façon qui sera bénéfique à tous (là où l'intérêt général coïncide avec l'intérêt particulier, pourrait-on dire).
Se lire soi-même grâce aux Maximes
Bien que les maximes permettent d'effectuer une lecture intéressante et moins naïve du comportement des élus, ne perdons pas de vue qu'elles ne parlent pas que des gens au pouvoir, mais de l'humanité en général. Et leur mérite ne réside pas seulement dans cette connaissance du monde qu'elles offrent (et que nous avons voulu manifester plus haut), mais aussi dans la connaissance approfondie de nous-mêmes qu'elles rendent possible.
Certes, lorsque nos politiciens feront des aveux bien calculés pour se faire pardonner par l'opinion publique, nous y verrons à merveille l'application d'une maxime telle que: «Nous avouons nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort qu'ils nous font dans l'esprit des autres» (184e maxime); mais qui ne se reconnaît pas au moins un peu dans cette phrase? Qui n'y «lit» pas un commentaire très juste sur quelques scènes de sa propre vie? Et qui ne comprend pas un peu mieux le comportement de tel ou tel individu, qui fait l'étalage de ses faiblesses et de ses erreurs de crainte d'être jugé ou de subir pire punition?
Les Maximes pourraient être lues comme le manuel du désabusement ou comme une énumération de sarcasmes et, pour ces raisons, rejetées à tort comme un ancêtre des manifestations modernes d'un dégoût qui ruinerait toute confiance dans le genre humain.
Ce serait faire fausse route: si elles offrent une description du comportement humain et nous montrent une certaine logique du coeur, il n'en tient qu'à nous de les mettre à profit, comme d'une connaissance pratique. Moins de naïveté, plus de rigueur, moins de bonnes intentions annoncées, plus d'actions intègres, voilà peut-être un résultat envisageable.
Si, en lisant ces aphorismes (dont nous avons à peine exploré la richesse), nous nous réfugions dans une interprétation réductrice qui condamne à jamais l'homme, tant le concept que tous les individus concrets — y compris notre propre personne —, nous jouerons les misanthropes dédaigneux tentés par le repli sur soi; nous ferons individuellement preuve d'une mélancolie joliment suspecte: «Quelque prétexte que nous donnions à nos afflictions, ce n'est souvent que l'intérêt et la vanité qui les causent» (232e maxime).
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