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Le Devoir de philo - Emmanuel Levinas s'opposerait à l'euthanasie

Thomas De Koninck   17 octobre 2009  Le Devoir de philo
Depuis février 2006, deux fois par mois, Le Devoir propose à des professeurs de philosophie ou d'histoire, mais aussi à d'autres auteurs passionnés d'idées, d'histoire des idées, de relever un défi: décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un penseur marquant. Cette semaine, au moment où le débat sur l'euthanasie revient à l'avant-plan, échange avec le professeur Thomas De Koninck.

À partir d'un sondage effectué auprès des médecins spécialistes, on affirmait cette semaine que 75 % d'entre eux seraient favorables à la légalisation de l'euthanasie. Pour vous, ce mot a une consonance avec un adjectif terrifiant, « nazi ». Et ce, même si les deux mots n'ont aucune racine commune.

Thomas De Koninck. Aucune parenté lexicale, en effet. Mais la consonance, comme vous dites, nous rappelle que le nazisme a réintroduit en Occident la pratique euthanasique: le procès de Nuremberg a révélé que, de 1939 à 1941, les nazis ont supprimé plus de 70 000 personnes en alléguant que leur vie était « sans valeur ».

Il ne faut pas manquer de lire à ce sujet le désormais classique ouvrage de Vivien Spitz sur les médecins nazis, Doctors from Hell. Par la même occasion, il faudrait se demander pourquoi, en revanche, le serment d'Hippocrate est si clairement opposé à l'euthanasie: « Jamais je ne remettrai du poison, même si on me le demande, et je ne conseillerai pas d'y recourir. »

- Les nazis, au fait, ont emprisonné Emmanuel Levinas (1905-1995), dont la conception de la mort, selon vous, pourrait en faire un opposant à l'euthanasie.

Oui. On ne parle pas seulement d'euthanasie aujourd'hui, mais de « suicide assisté ». Or que dit Levinas du suicide? Il soutient que c'est « un concept contradictoire ». Pourquoi? C'est toute sa conception de la mort qui est en cause ici. Il y a, selon lui, une « impossibilité d'assumer la mort ». Plusieurs auteurs estiment que la mort est « néant ». Justement, pour Levinas, « le néant est impossible ».

L'angoisse n'est donc pas de mourir, mais bien plutôt de ne pas mourir. « Le maintenant, c'est le fait que je suis maître, maître du possible, maître de saisir le possible. La mort n'est jamais maintenant », écrit-il. À ses yeux, Hamlet, de Shakespeare, est un « long témoignage » de l'impossibilité d'assumer la mort. « "To be or not to be" est une prise de conscience de cette impossibilité de s'anéantir. » Levinas alla jusqu'à prononcer cette phrase magnifique: « Il me semble parfois que toute la philosophie n'est qu'une méditation de Shakespeare. »

Philosophie du visage

- Si je comprends bien, je ne connaîtrai ma mort que lorsque, vivant toujours, je mourrai — dans l'instant même de ma mort — mais la conscience de la mort ne peut autrement être que celle d'autrui.

C'est une bonne façon de le résumer. D'ailleurs, Levinas a su mettre admirablement en relief la dimension éthique des rapports proprement humains; à l'instar de la beauté, la vulnérabilité de l'humain en tant que tel, oblige. Cela apparaît avant tout dans la saisie du visage humain. Son premier grand ouvrage, Totalité et infini, parle longuement du visage, qui est donné à la vision d'autrui, jamais à soi. Je ne verrai jamais mon propre visage, sinon en des reflets. Notre propre corps est tourné d'emblée vers l'autre.

Ce « face-à-face » démontre aussi bien qu'autrui est celui ou celle que je ne peux pas inventer. Il résiste de toute son altérité à sa réduction « au même que moi ». À proprement parler, envisager n'est pas fixer du regard le front, le nez, la bouche, le menton, etc., mais c'est fixer avant tout les yeux; et plus exactement leur centre, la pupille, et ainsi le regard de l'autre, qui est au-delà de la perception. L'accès au visage ne se réduit justement pas à la perception sensible. Le regard y voit un regard invisible qui le voit.

- C'est donc cette philosophie du visage qui le rendrait rétif à l'euthanasie et au suicide assisté.

Je le crois, car pour lui, il y a dans le visage une « pauvreté essentielle ». Il est nu et dénué, exposé et menacé — dépendance qu'on essaie parfois de masquer en prenant des poses ou en tentant de se donner une contenance. Il n'empêche que le visage a un sens à lui seul. Dans les yeux sans défense de l'autre se lit le commandement « Tu ne tueras point », interdiction qui ne rend pas le meurtre impossible, certes, car il s'agit d'une exigence éthique, mais qui explique pourquoi le meurtrier est incapable de regarder sa victime dans les yeux.

Responsabilité pour autrui

- On invoque aujourd'hui des raisons humanitaires pour justifier l'euthanasie. Au fond, c'est par altruisme qu'on donnerait la mort. J'ai l'impression, en vous écoutant, que Levinas verrait les choses autrement.

Ça me semble clair. Soulignons que la responsabilité pour autrui est un des thèmes principaux du dernier grand ouvrage de Levinas, Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (titre qui renvoie expressément au VIe livre de La République, où Platon déclare que le bien est « au-delà de l'essence »). Ce thème va de pair avec celui du visage et revêt lui aussi, aujourd'hui, une pertinence accrue du fait des débats actuels et à venir autour de l'euthanasie et du suicide assisté.

- Je ne suis pas certain de comprendre. Pouvez-vous expliquer davantage le lien que vous faites?

Dans l'optique de Levinas, la prise de conscience de ma responsabilité première découle de l'analyse du visage. Dès lors qu'autrui me regarde, au sens que je viens de décrire, j'en suis responsable; bien plus, « la responsabilité est initialement un pour autrui », écrit-il dans Éthique et infini.

La relation entre nous est même asymétrique: « Au départ peu m'importe ce qu'autrui est à mon égard, c'est son affaire à lui; pour moi, il est avant tout celui dont je suis responsable » (Entre nous, p. 123). C'est à partir du visage, de ma responsabilité pour autrui, qu'apparaît la justice, ou, mieux, l'équité — chaque autrui étant unique — et que se révèle, plus profondément encore, « la sagesse de l'amour ».

Être responsable, le mot l'indique, c'est répondre « de », mais c'est d'abord répondre « à ». Autrement dit, je suis obligé de répondre à l'appel du visage de l'autre, à son autorité, à sa commande, tout particulièrement à travers la souffrance.

n Justement, si la souffrance de l'autre devant moi est intolérable, si sa vie n'est plus que souffrances et que son visage dit qu'il veut en finir, que faire?

Oh, chez Levinas, le regard interdit le meurtre. Même chez celui ou celle qui demanderait qu'on soulage sa souffrance en le ou la faisant mourir, son regard dirait le contraire.

Il ne faut pas conclure que c'est une optique qui ignore la souffrance, bien au contraire. Levinas marque avec force le fait que « la souffrance physique, à tous ses degrés, est une impossibilité de se détacher de l'instant de l'existence », et qu'il y a dans la douleur et la souffrance une « absence de tout refuge », une « impossibilité de fuir et de reculer ».

Je crois qu'on peut voir ici toute la portée de la remarque suivante de Levinas, en parfaite cohésion avec les précédentes: « L'épreuve suprême de la liberté n'est pas la mort, mais la souffrance » (Totalité et infini, p. 216). C'est à cette épreuve de la souffrance que médecins, infirmières ou infirmiers et toute personne humaine concernée ont à répondre, en réalité.

- En somme, selon vous, dans une perspective lévinassienne: d'accord pour soulager les souffrances, mais certainement pas en donnant la mort.

Tout à fait. La douleur peut avoir des effets aliénants, on le sait. En atténuant les souffrances sans toutefois rendre inconscient, les soins appropriés peuvent procurer une détente psychique et organique propice à une meilleure présence à soi (et aux autres) en cet instant crucial.

Comme dit Tolstoï dans La Mort d'Ivan Illich, « l'importance de cet instant est définitive ». Car il s'agit de l'instant où l'on peut encore tout accepter et se réconcilier, ou tout rejeter, selon le cas; l'instant de la toute dernière chance de reconnaître, voire de donner, en son for intérieur, un sens définitif à sa vie, quoi qu'il paraisse à l'extérieur.

Ma responsabilité pour autrui atteint son point culminant devant sa mort, ce dernier acte de la vie humaine qui appartient à l'ensemble de celle-ci et détermine tout ce qui a précédé, en bien ou en mal. De sorte qu'on ne devrait jamais empêcher qui que ce soit de le vivre aussi librement que possible, et qu'on doit au contraire favoriser du mieux qu'on peut l'exercice de cette liberté.

- Malgré tout, vous ne diriez sûrement pas que les partisans contemporains de l'euthanasie sont des nazis? En tout cas, dans le monde actuel, avec les technologies dont nous disposons, avec les procédures strictes pour s'assurer du consentement du souffrant, l'euthanasie est-elle encore un meurtre?

Il ne faut pas craindre de reconnaître aux mots leur sens exact. Euthanasier, c'est donner la mort. Le suicide assisté, comme le suicide tout court, est un homicide. En se tuant, seul ou se faisant aider, on tue un être humain.

Il est vrai que la demande d'euthanasie sous l'empire de la douleur et de la souffrance est un appel à la responsabilité pour autrui. Mais justement, cela impose d'interpréter correctement cette demande. Et ce n'est pas facile. Je crois que, la plupart du temps, cela appelle autre chose que la fin de la vie.

Pensons à la fable de La Fontaine, La Mort et le bûcheron, reprise d'Ésope, où il décrit un malheureux qui appelle « la mort à son secours », mais qui n'en veut plus du tout aussitôt qu'elle se montre. « Plutôt souffrir que mourir » sera son dernier mot. Or un mémoire sur l'euthanasie et le suicide assisté, présenté par un groupe de médecins le 27 août dernier, va dans le même sens. On y lit que « la pratique de la médecine nous enseigne que les patients qui expriment le désir de mourir le font le plus souvent parce qu'ils ont besoin de réconfort, qu'ils sont déprimés ou que leurs symptômes ou leurs douleurs ne sont pas bien contrôlés. [...] Les patients qui demandent à mourir changent aussi souvent d'idée avec le temps. »

- Malgré ce risque, plusieurs estiment que l'euthanasie permet de mourir dans la dignité.

Comme si quelqu'un de souffrant avait perdu sa dignité. Non, celle-ci est inaliénable. Le visage humain et la responsabilité qu'il engage obligent au contraire au respect absolu de cette dignité de tout être humain, quel qu'il soit, à tout instant de sa vie.

Sans compter qu'il faudrait être bien naïf pour ne point entrevoir les abus auxquels la légalisation de l'euthanasie donnerait lieu. Quelle belle façon de se débarrasser de quelqu'un afin d'accélérer un héritage, par exemple, que de prétendre qu'il ou elle nous a supplié de faire le beau geste humanitaire de soulager sa souffrance en l'euthanasiant — d'autant plus désintéressé que ce fut à sa demande expresse! Comment ne pas anticiper la pente glissante vers la barbarie où conduit, une fois légalisée, la possibilité d'éliminer en douce, le regard clair, celles et ceux que la faiblesse, la pauvreté, les handicaps vouent à une vie jugée désormais « sans valeur » par les puissants qui en décideront.

Vous invoquiez plus tôt la technologie. Notre monde actuel, si riche en techniques, est taraudé par une grave incapacité de donner un sens à la souffrance et à la mort, de donner, à vrai dire, un sens à la vie humaine elle-même, pour soi-même et pour les générations qui suivent.

Au contraire, grâce à des pensées comme celle de Levinas, on retrouve une définition de la philosophie très ancienne: meletê thanatou (Platon, Phédon, 81 a 1), ce qui signifie « méditer sur » ou « s'exercer à la mort ».

***

Thomas De Koninck est professeur à l'Université Laval et est titulaire de la Chaire « La philosophie dans le monde actuel ». Dernier ouvrage paru: Aristote, l'intelligence et Dieu, Paris, Presses universitaires de France, 2008.
 
 
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  • Salenson Jacqueline
    Inscrite
    samedi 17 octobre 2009 06h01
    contre des amalgames mensongers
    un état républicain ne doit-il pas être laïque? c'est-à-dire laisser les gens libres de leur opinion, dès lors qu'elle ne porte pas tort aux autres?
    non, l'euthanasie n'était pas la mort choisie par les nazis, les nazis ont tué violemment, contre leur gré, des gens qui n'étaient pas au seuil de la mort, cela ne s'appelle pas "euthanasie" (mort douce et belle, que l'on voudrait possible, non obligatoire bien évidemment, sur demande expresse uniquement, lorsque la personne souffre et n'en finit pas de mourir...)
    la barbarie nazie s'appelle génocide, eugénisme...aucun rapport avec la demande actuelle d'euthanasie, suite aux acharnements de ceux qui veulent nous empêcher de mourir, au pouvoir médical et pharmaceutique
    pour moi, la souffrance n'a pas de sens et n'en aura pas, elle est supportable lorsqu'on sait qu'elle est provisoire, insupportable lorsqu'on sait qu'elle ne sert plus à rien, que la mort arrive inexorablement, ou que les médecins vont nous imposer une vie de "survie", une non-vie, pour des accidentés ou des malades incurables mais que la technique maintient en vie artificiellement: tant mieux lorsque ceux là souhaitent prolonger une vie à tout prix, mais c'est une torture imposée à ceux qui ne le veulent pas...
    sens de la mort: pour moi: tout simple: la fin de la vie, inexorable dès la naissance, la loi de la nature... s'y opposer est pour moi ridicule, le mieux est de l'accepter, de s'y préparer: terminer une belle vie par une belle mort, quoi de meilleur?
    ceux qui ont peur de la mort sont souvent ceux qui la refusent, et qui ont mal vécu, alors ils espèrent qu'un peu de vie en plus leur permettra de vivre mieux, de réaliser des rêves jamais réalisés...
    vivez bien, profitez de la vie, faites le bien autour de vous et vous n'aurez aucune raison d'avoir peur de la mort, c'est mon avis...
    tout autre avis est possible, bien sûr, mais ne faites pas des amalgames mensongers, dommageables aux idées de nos contemporains, aucun rapport entre la liberté de l'être et les violences nazies
    quant à la dignité, si certains pensent qu'elle est inaliénable parce qu'elle vient d'un Dieu qui nous la confère...d'autres, très raisonnables ne partagent pas cette opinion, athées et religieux aussi
    le sentiment de ma dignité vient de l'idée que j'ai de moi-même, et de nul autre, de ma philosophie de vie, chacun a une notion différente de sa dignité, c'est un sentiment personnel qui n'a rien à voir avec le regard des autres
    toutes les croyances et opinions sont respectables, les miennes aussi et la loi d'un état républicain est de respecter toutes les croyances et philosophies, dès lors qu'elles ne mettent pas la société en danger.
    Et autoriser les quelques-uns qui le réclament à mourir quelques mois plus tôt pour leur éviter trop de souffrances ne mettrait sûrement pas l'état en danger.
    un peu moins d'argent à gagner chez les "marchands de mort", peut-être? ils pourraient gagner leur vie dans d'autres domaines que la maintenance en survie de morts en puissance?

  • Yvon Bureau
    Abonné
    samedi 17 octobre 2009 07h39
    Vous en dites quoi, vous M Robitaille ?
    Vous faites parler les autres sur la fin de la vie, l'euthanasie...
    Vous, vous en dites quoi? Osez écrire votre position.

  • Thomas de Koninck
    Abonné
    samedi 17 octobre 2009 10h49
    Génocide et euthanasie
    Les Nazis ont éliminé six millions de Juifs et de Slaves en les déclarant des Untermenschen («sous-hommes») ou des «non-hommes» (Unmenschen). C'est cela le génocide auquel fait référence Salenson Jacqueline. L'euthanasie de 70,000 personnes dont il est question dans l'entrevue ne doit pas être confondue avec ce génocide, comme elle le fait.

  • Jacques Julien
    Inscrit
    samedi 17 octobre 2009 11h05
    Difficile discussion
    je suis très content de cet appel à Lévinas. je le trouve admirable et sa philosophie donne une hauteur pourtant très humaine au débat. cependant, ce texte montre déjà les difficultés de la discussion. d'une part, oui, la méditation de Lévinas. d'autre part, des insinuations (faire rimer euthanasie et nazi est abominable), des affirmations gratuites du genre: «je sais mieux que le malade ce qu'il veut me dire dans son regard» et des épouvantails: «imaginez ce qui pourrait arriver».
    Je concède cependant que cela est représentatif d'un débat de société. la philosophie, la sagesse, la raison ne sont pas les voix dominantes ni décisives.

  • Gilbert Talbot
    Abonné
    samedi 17 octobre 2009 13h01
    Philosophisme
    Ça me surprend de trouver dans ce texte deux erreurs majeures d'argumentation - qu'on appelle aussi sophisme en philosophie classique - de la part d'un éminent professeur comme Thomas de Koninck.

    Premièrement, l'association entre euthanasie et nazisme fait partie de ce qu'on appelle la condamnation par association, ou l'alarmisme : Jacqueline Salensson montre bien cette fausse association dans son commentaire.

    Deuxièmement, confondre euthanasie et suicide assisté est un autre sophisme : alors que le sondage et les commentaires des médecins entendus cette semaine dans les médias ont tout fait pour dissocier les deux concepts, monsieur De Koninck continue à les mettre sur le même pied.

    Par ailleurs, on vit aujourd'hui la fin de l'époque ou la morale judéo-chrétienne dominait les conscience de gré ou de force. La mort peut être vu comme une libération d'un corps vivant mais en dépérissement. L'angoisse de la mort venait beaucoup de la peur de l'enfer - et même du purgatoire dans le cas du père de Hamlet - mais si on ne croit ni au jugement particulier ni général après la mort, si on ne croit plus à une autre vie après celle-ci, ou si on croit plutôt à la ré-incarnation, comme tous ceux qui se suicident présentement aux Indes, parce qu'ils veulent renaître dans une vie meilleure, on est libre de le faire et l'État devrait reconnaître non seulement le droit à la vie, mais aussi ce droit à la mort que réclame tous ceux et celles qui ont perdu toute qualité de vie.

    L'existentialisme athée est aussi un humanisme, a déclaré Jean-Paul Sartre, après la seconde guerre mondiale. On peut donc considéré d'autres approches morales aujourd'hui qui nous sortent de l'enfermement judéo-chrétien.

    Petite suggestion : J'aimerais bien lire et commenter parfois des approches philosophiques orentales dans cette chronique : ex ; la philosophie arabe, hindou ou chinoise.

  • Yvon Bureau
    Abonné
    dimanche 18 octobre 2009 08h04
    Trop près des dieux et trop loin des humains en fin de vie
    Monsieur De Koninck,
    Je fais partie du Cercle des échanges philosophiques, 3e âge, de l'Université Laval, depuis 5 années. S'approcher le plus possible du réel, de la réalité, de la vérité, en étant attentif au plus grand nombre possible de philosophes, voilà notre objectif.

    Vous en tenir à seulement un philosophe pour parler de la fin de la vie, venant de toute une époque et de toute une tendance de vision, me paraît manquer de respect à la recherche de la Vérité, du Réel, du Maintenant et du Ici.

    Ça me paraît un manque de savoir-dire pour les mots justes, dirait Confucius :
    - Quand les mots ne sont pas exacts, les jugements ne sont pas clairs, les oeuvres ne prospèrent pas, les sanctions tombent à faux, et le peuple ne sait plus où il en est
    - Le noble ne souffre pas la moindre imprécision dans ses discours
    - Tant de choses germent qui ne fleurissent point, tant de choses fleurissent et ne mûrissent point. Hélas cela arrive.
    - Mourir le soir venu, ce n'est pas un mal.

    Vive une fin de vie accompagnée de compassion et respectueuse de la liberté et de la dignité de chaque personne, terminant SA vie. Et cela sera porteur de vie et de santé pour les accompagnants. Les impacts psychosociaux seront nombreux et souvent fort positif. Lire la suite.


    Le Collectif Mourir digne et libre a écrit ce qui suit au CA du CMQ.

    «... Nous vous invitons aussi à vous dire favorables à la recommandation de votre Groupe de travail «L'euthanasie pourrait faire partie des soins appropriés dans certains cas particuliers». À près de 80%, sondage après sondage, année après année, la population est favorable à une aide médicale active pour mieux mourir, si librement voulue. Deux personnes sur trois, recevant des soins palliatifs, aimeraient également avoir cette opportunité au cas où... L'AFÉAS y est favorable. Les médecins spécialistes du Québec, à 75 %, sont aussi favorables à une aide médicale à mourir.

    Afin que vous osiez, voici certains impacts fort positifs qui en découleront :
    - diminution du nombre élevé des suicides chez les personnes âgées et très âgées, et chez les personnes avec des maladies dégénératives
    - diminution du nombre des meurtres par compassion et des aides au suicide, toujours dramatiques et douloureux
    - augmentation de la sérénité tant chez les finissants de la vie que chez les proches, les soignants et les établissements de santé et des services sociaux
    - augmentation de la confiance dans la relation patient/médecin-équipe soignante
    - en soins palliatifs, diminution des douleurs et des souffrances incontrôlables, souvent accompagnés d'une succession de situations humiliantes, dégradantes et indignes
    - les finissants de la vie vivront plus longtemps et augmenteront leur qualité de vie
    - le désir des aînés, soit celui de mourir chez soi, sera davantage possible...»

    Parfois la théologie et aussi la philosophie nous approchent trop des dieux et nous éloignent de réalité, de notre humanité et de notre humanisme.

  • Thomas de Koninck
    Abonné
    dimanche 18 octobre 2009 15h33
    La dimension humaine du mourir
    Cher Monsieur Bureau,
    Je suis en accord avec vous sur plus d'un point. Si je m'en suis tenu à un seul philosophe dans cette entrevue, c'est que la formule du «devoir de philo» y oblige. On me reproche parfois de citer trop, au contraire. Vous pourrez le constater dans les articles suivants : À propos de «dignité», in Les Cahiers de soins palliatifs, volume 3, numéro 1, automne 2001, p. 3-17 ; Vivre sa mort, in Les Cahiers de soins palliatifs, vol. 6, no. 2, 2005, p. 21-42; et La maladie peut-elle priver un être humain de toute dignité ? Can Illness Deprive a Human Being of all Dignity? in Suffering and Dignity in the Twilight of Life (ed. B. Ars), The Hague, Kugler, 2004, p. 143-161.
    Dans une autre page de la même livraison du Devoir, on vous cite déclarant que les soins de fin de vie doivent rester «centrés sur la personne». J'abonde dans le même sens. J'irais jusqu'à dire que l'être humain en tant que personne est en l'occurrence la valeur qu'on pourrait qualifier de normative. Toutes les cultures, à toute époque, ont du reste témoigné du fait que «quelque chose est dû à l'être humain du seul fait qu'il est humain», selon les mots si justes de Paul Ricoeur. (Pour des références détaillées aux diverses cultures, voir mon livre De la dignité humaine, Paris, PUF, «Quadrige», 2002, p. 7-19.) Le principe éthique de favoriser la dimension humaine du mourir est fondamental. Soigner le mourant est donc l'aider à mourir avec dignité humaine. Le dialogue est à cet égard primordial, quand il est possible. Il s'agit d'aider le souffrant à continuer son projet de personne, et vivre la solidarité humaine au moment du dernier instant.
    Il y a euthanasie lorsqu'on a l'intention de mettre fin à la vie. Il est admis depuis longtemps qu'il n'y a pas euthanasie lorsqu'on a l'intention de soulager les souffrances d'une personne malade en phase terminale, même si, comme effet secondaire, l'administration de médicaments peut en accélérer la mort. Les propos de Levinas sur le visage et la souffrance ne contredisent pas cela, tout au contraire. Pour reprendre vos termes, il faut s'approcher le plus possible de l'humanité d'autrui, et de la nôtre.

  • Yvon Bureau
    Abonné
    lundi 19 octobre 2009 13h36
    Le Dr Marcel Boisvert commente
    EMMANUEL LEVINAS S'OPPOSERAIT À L'EUTHANASIE

    Quelle entrée en la matière, associer le mot « euthanasie », tel qu'utilisé dans le débat actuel, et nazi ! Seul un philosophe se croyant sans biais pouvait se le permettre.

    Que l'Europe d'aujourd'hui, celle qui a le plus souffert du nazisme, soit chef de file de l'IVV (Interruption Volontaire de la Vie) montre bien que le nazisme n'y est pour rien. La vieille sagesse européenne a compris elle, que le nazisme a fait plus que « tuer », il a commis des assassinats, alors que les pays envahis « tuaient » en légitime défense.

    D'ailleurs, le bibliste André Chouraqui affirme que « tu ne tueras point » est une traduction erronée. Dans la Bible,les mots lo taharog décrivent l'assassinat commis par Cain, alors que les mots lo tirtza'h dans le Commandement, sont une notion juridique complexe qui exclue les homicides en temps de guerre, d'auto-défense ou par décrets judiciaires. Comment un philosophe peut-il ne pas trouver dans ses dictionnaires que les mots tuer, meurtre, assassinat exigent violence (contre la volonté de...on ne se trompe jamais sur le sens du mot viol). Or, suicide assisté et euthanasie sont essentiellement volontaires.
    M.De Konick dit : « Il ne faut pas craindre de reconnaître aux mots leur sens exact...En se tuant, seul ou en se faisant aider, on tue un être humain ». Leur sens exact... ?

    J'aime Levinas, il est humain, mais la « pauvreté essentielle » des visages ne peut être que celle des 8 millions de ses coreligionnaires qui ont péri sous le nazisme. Ce n'est pas ce que voit le grand théologien Paul Tillich, du moins dans certains visages. Dans Le courage d'Être, il écrit : « Elles sont plus nombreuses qu'on pense les personnes stoiques pour qui la notion de suicide ne s'adresse pas à ceux que la vie a vaincus, mais à ceux qui ont triomphé de la vie et qui sont tout à la fois capables de vivre et de mourir et qui peuvent choisir librement entre les deux » (Cerf, Paris 1999).

    Levinas contredit ce que De Konick veut lui faire dire. « Autrement dit, je suis obligé de répondre à l'appel du visage de l'autre, à son autorité, à sa commande, tout particulièrement à travers la souffrance », et plus loin, « Ma responsabilité pour autrui atteint son point culminant devant sa mort, ce dernier acte de la vie humaine...qui appartient à l'ensemble de celle-ci et détermine tout ce qui a précédé, en bien ou en mal. De sorte qu'on ne devrait jamais empêcher qui que ce soit de le vivre aussi librement que possible, et qu'on doit au contraire favoriser du mieux qu'on peut l'exercice de cette liberté ». Et cela s'opposerait à l'euthanasie volontaire ?
    J'ignore si le Dre Cicely Saunders, la fondatrice de l'approche palliative a lu Levinas, mais en p.4 de son livre The Managementnof Terminal Disease, elle écrit ceci : « Quelles que soient nos croyances, nous ne devons jamais les imposer à une autre personne, surtout pas à quiconque compte sur nous ». (ma traduction)

    Le philosophe De Konick ne voit pas la différence entre la dignité inhérente à tout être humain, que tout un chacun partage, et l'indignité ressentie par certains mourants (peu nombreux -ceux de Tillich...) devant leur vie qui n'en est plus une -comme ils l'entendent- et qui tiennent à la liberté de décider de la mise en scène du dernier acte de leur vie.

    La compassion souffre d'une lourde lacune. Plus on en fait l'éloge, plus on fait l'éloge de celui qui compatit. Or ce souffrir avec ne suffit pas quand c'est l'Autre, surtout l'Autre qui souffre. Après une heure au chevet d'un de ces mourants épuisé qui demande la mort comme d'un bienfait, on oublie trop facilement que sa journée en compte 23 autres et qu'en plus, il souffre déjà de la misère du lendemain.

    Les philosophes, comme les théologiens, n'évaluent pas toujours bien leurs visions des choses. Ils parlent des Hommes et de Dieu avec trop de certitude...et se contredisent souvent les uns les autres. Or, s'il n'y a vraisemblablement qu'un Dieu, les Hommes sont légions, et comme l'a écrit le bio-éthicien Hubert Doucet : « La mort avec dignité, dont il est tellement question ces années-ci, ne devrait pas être imaginée comme une mort très douce mais comme une mort qui respecte la personnalité et l'histoire d'un chacun »(1). Levinas abonderait dans le même sens.

    1. Doucet,H. Symposium, Réseau des soins palliatifs, Québec 2006.

  • Yvon Bureau
    Abonné
    lundi 19 octobre 2009 14h22
    ...
    Ai eu la permission du MD Marcel Boisvert pour son commentaire.

  • Robert Daoust
    Inscrit
    lundi 19 octobre 2009 22h52
    À qui profite le sacrifice des mourants qui souffrent excessivement?
    Lévinas, comme un peu tout le monde, utilise le mot souffrance en lui donnant certains sens qui servent son propos, mais qui prêtent terriblement à confusion. Il est déplorable que nous soyons encore, après des millénaires de réflexions sur ce phénomène, dépourvus d'une discipline théorique et pratique qui ait la souffrance pour objet spécifique, universel, exclusif. Si nous avions ce que j'appelle une algonomie (http://www.algosphere.org), les questions de vie, de mort, de liberté, d'éthique, etc., se poseraient en fonction de la souffrance à gérer dans notre monde, et non plus seulement en fonction des Personnes, des Dieux, des États, ou d'autres entités merveilleuses et sacrées pour lesquelles nous nous croyons encore obligés d'offrir le meilleur de l'humain en sacrifice.

  • Thomas de Koninck
    Abonné
    mardi 20 octobre 2009 12h29
    Invectives ou arguments?
    Docteur Boisvert,

    Le recours à l'invective trahit d'ordinaire un manque d'arguments. Voyons de plus près vos «arguments».
    L'association entre le mot euthanasie et Nazis a été faite par Antoine Robitaille pour amorcer l'entrevue, pas par moi. Il suffit de la lire pour le voir.
    Vous avez «l'Europe» facile. Ce que vous appelez «L'Europe d'aujourd'hui», qui serait favorable selon vous à l'euthanasie, se réduit à des pays comme les Pays-Bas et la Suisse. L'Allemagne actuelle, par exemple, non négligeable dans l'Europe dont vous prétendez parler, est fortement opposée à la légalisation de l'euthanasie, pour les raisons dont vous n'aimez pas l'évocation. On y évite même le mot «euthanasie». Chose étrange, on constate par ailleurs un exode important de gens âgés venant des Pays-Bas et de la Suisse vers l'Allemagne. Pourquoi donc ?
    Le «tu ne tueras point» du regard humain est textuellement répété par Levinas à maintes reprises. Et qui lui donnerait tort, vraiment ? Votre recours à l'exégèse biblique de l'excellent André Chouraki n'a rien à voir. La Bible ne dit pas : «tue donc» ! Que l'euthanasie et le suicide assisté soient «essentiellement volontaires», comme vous l'écrivez, est juste, pourvu qu'on s'en tienne à celles ou ceux qui posent le geste. Mais tout le problème est là.
    Pourvu également, bien entendu, qu'on ne confonde pas tout. Par exemple, le soulagement de la douleur en recourant à des médicaments pouvant, comme effet secondaire, accélérer la mort, ce qui est depuis longtemps admis, ou, à l'autre pôle, le refus tout à fait fondé de l'acharnement thérapeutique.
    La «pauvreté essentielle» du visage humain, selon Levinas, est universelle. Ce ne devrait tout de même pas être si difficile à voir. Vous la réduisez à celle des, selon vous, 8 millions «de ses coreligionnaires». Quel mot ! Vous faites là référence aux millions de Juifs et de Slaves de l'inqualifiable génocide qu'on sait (à ne pas confondre avec l'euthanasie de quelque 70,000 personnes pour cause de handicaps etc., par les Nazis également, à laquelle l'entrevue fait référence). Comment ne pas voir que cette pauvreté s'applique en réalité, je le répète, à tout être humain ? Comme si les propos de Levinas sur le visage n'avaient de portée que pour ce passé-là et pas pour le présent et l'avenir.
    La citation que vous faites de Paul Tillich me semble hors contexte et n'avoir aucun rapport, mais je suis tout à fait ouvert à vos précisions à cet égard.
    Vous déclarez ensuite que Levinas me contredit, puis me citez longuement, on se demande pourquoi, puisque c'est pour finir sur une citation de Cicely Saunders suivant laquelle nous ne devrions jamais imposer nos croyances à une autre personne. Qui s'opposerait à cela, dans un monde civilisé ? Et où est la contradiction avec Levinas, dont vous ne parlez plus, après avoir annoncé qu'il me contredit ? Plus gravement toutefois, où est notre propre conscience en tout cela ? C'est en notre conscience que la décision se prend, comme l'ont si bien vu Socrate et Confucius déjà, pour ne mentionner qu'eux.
    Docteur, vous allez jusqu'à parler de «la dignité de la mise en scène du dernier acte de leur vie». Sommes-nous donc au théâtre ? Je vous soumets que «mourir dans la dignité» n'a rien à voir avec une dignité d'apparat dans laquelle on se draperait pour la galerie, comme au théâtre. Il s'agit au contraire de pouvoir faire sienne sa mort, la vivre dans le respect de sa dignité proprement humaine de femme ou d'homme libre, «qui n'a pas à se marquer au dehors» (André Gide).
    Pour le reste de ce que vous écrivez relativement à la compassion, si toutefois je vous comprends bien, j'abonde dans le même sens que vous et qu'Hubert Doucet. Il en va de même des propos de Levinas cités dans l'entrevue, sur le visage, la souffrance et la responsabilité pour autrui.

  • Yvon Bureau
    Abonné
    mercredi 21 octobre 2009 10h55
    Post-scriptum oublié
    Je regrette, par respect pour les auteurs cités, d'avoir oublié d'inclure le post-scriptum qui suit, au bas de mon commentaire sur Levinas et l'euthanasie.

    Les citations de Tillich et de Doucet ne signifient pas qu'ils approuvent l'euthanasie, laquelle ne s'insère vraisemblablement pas dans leurs croyances. Mais elles désapprouvent (explicitement chez Tillich, et implicitement chez Doucet) le discours habituel selon lequel toute demande d'euthanasie n'est qu'un cri du coeur, qu'un appel à la compassion. Leurs paroles reconnaissent l'unicité de chaque mourant, dont découle l'irrévocable liberté de choisir le quand et le comment de sa mort. Ni l'État ni quiconque ne peut violer ce droit fondamental. L'État proclame des droits, en protège l'exercice, et doit légiférer pour prévenir les abus possibles. S'il n'en était ainsi, aucun citoyen ne pourrait conduire une automobile.

    Une correction : Doucet, H. Mourir. Desclée 1995.

    Marcel Boisvert, md

  • Yvon Bureau
    Abonné
    mercredi 21 octobre 2009 16h21
    DERNIERS COMMENTAIRES ADRESSÉS À M. De KONICK
    Qu'un philosophe reconnu et un journaliste chevronné discourent d'euthanasie sur une pleine page, « au moment où le débat sur l'euthanasie revient à l'avant-plan », et mentionnant à peine -et que pour le sous-estimer- l'aspect essentiellement volontaire de l'euthanasie, cela a de quoi dérouter.
    J'ai côtoyé juste assez de journalistes de métier pour savoir que le paragraphe d'introduction n'est pas un cheveu sur la soupe tombé de la tête du journaliste, mais reflète une partie de l'entretien. En début comme en bas de page, vous vous accommodez facilement des références au nazisme et de ses conséquences possibles, une démesure démentie par le Rapport de synthèse de l'Hon. Jean Louis Beaudoin, lors des Journées suisses de l'ass'n de juristes Henri Capitant de juin 2009.
    Pour l'Allemagne, elle vit toujours dans la honte de son passé encore trop récent. Personne ne s'étonne qu'elle maintienne l'euthanasie (même volontaire) à distance. Et parlant d'Europe, vous oubliez la Belgique, le Luxembourg, et plus récemment un début de décriminalisation en Angleterre.

    La question centrale consiste à évaluer les limites de l'autonomie des personnes en fin de vie.
    Si la souffrance est intolérable demande le journaliste, si sa vie n'est plus que souffrance et que son visage dit qu'il veut en finir, que faire ? La réponse est péremptoire. « Oh, chez Levinas, dites-vous, le regard interdit le meurtre. Même chez celui qui demanderait qu'on soulage sa souffrance en le faisant mourir, son regard dirait le contraire ». Hume demanderait comment sait-on cela, quand des psychanalystes mettent des années à démêler l'écheveau de la plupart de leurs patients ? Cette réponse n'en est pas une...sauf pour les paternalistes invétérés.
    Et que le mot « meurtre » soit impropre pour désigner l'euthanasie volontaire vous suffit, même « s'il ne faut pas craindre de reconnaître aux mots leur sens exact » dites-vous...
    Au-delà des dictionnaires, le CCNE de France (Conseil consultatif national d'éthique) dans son Avis No. 63 dit ceci au gouvernement français : « La Loi, qui considère l'euthanasie comme un meurtre ou un assassinat est extrêmement vertueuse et sévère. Elle est rarement appliquée...et non pas le fait de meurtriers pervers. L'hypocrisie d'une loi proclamée mais non-appliquée pose de réels problèmes pour une démocratie ». Ne dirait-on pas ce texte écrit pour le Canada ?

    Vous avez peine à suivre le fil rouge qui relie mes arguments, comme j'ai de la difficulté à tracer une ligne entre vos propos et ceux de Levinas, que vous épousez, tellement ils se rejoignent entre les lignes (chose fréquente dans Le devoir de philo). Je reconnais ma vilaine phrase. Je n'aurais pas dû écrire Levinas contredit De Konick mais la différence m'était petite.

    Il y a une contradiction implicite entre s'opposer à l'euthanasie volontaire sur la base de « En se tuant ( ?) seul ou en se faisant aider, on tue(?) un être humain », ET « De sorte qu'on ne devrait pas empêcher qui que ce soit de la vivre (sa mort) aussi librement que possible, et qu'on doit au contraire favoriser du mieux qu'on peut l'exercice de cette liberté ». En éthique clinique, on doit choisir. Vous optez pour brimer l'autonomie du mourant sur la base de son regard « qui interdit le meurtre »...Avec d'autres, je préfère m'en remettre à Dieu s'Il existe, seul qualifié pour juger du courage d'un mourant et de la droiture d'un soignant.

    C'est des mourants eux-mêmes que j'ai appris la signification profonde de la citation de Tillich. Vous n'y voyez « aucun rapport ». Elle montre un contraste frappant avec la « pauvreté essentielle » des visages dont parle Levinas, dont il est faux de prétendre qu'elle ne souffre pas d'exception, comme les personnes dont parle Tillich. Elle souligne la préséance de l'autonomie des humains et le caractère quasi sacré des dernières volontés. Ainsi, on lit dans le Mémoire des philosophes, présenté à la Cour suprême américaine par Gerald Dworkin : « le choix de vivre et de mourir est une décision profondément personnelle et d'une accablante irrévocabilité ».

    Pour terminer, c'est votre choix de ne lire qu'au premier degré la figure de style que bien d'autres ont utilisée avant moi, et qui met au premier rang le caractère sacré de la personne et de sa biographie. Paradoxalement, vous-mêmes mentionnez « ce dernier acte de la vie humaine qui appartient à l'ensemble de celle-ci ». Vous n'y voyez que du théâtre et qu'une « dignité d'apparat...pour la galerie ».
    Si théâtre il y a, c'est de la grande tragédie grecque, dont la solennité vous échappe (« qu'elle belle façon de se débarrasser de quelqu'un ») et dont l'action se déroule dans la chambre d'un mourant dont on doit respecter les valeurs et non lui imposer les nôtres. D'où la citation de Cicely Saunders. Vous voyez, le fil rouge n'est pas brisé...

    Respectueusement

    Marcel Boisvert md

  • Laurent Thivierge
    Inscrit
    jeudi 28 juillet 2011 04h36
    Éclaircissement-Euthanasie
    Il est intéressant de constater que «le devoir de philo» suscite tant d'intérêts et que l'invité de ce présent numéro prenne le temps de participer activement à la discussion.

    Toutefois, bien qu'à mon humble avis, le débat sur l'euthanasie prédispose, de par sa nature morale, à quelques ambiguïtés, il apparaît néanmoins quelque peu déplorable d'outrepasser les limites du raisonnement et de l'argumentation. Paul Valéry écrivait notamment à cet égard: «Qui ne peut attaquer le raisonnement, attaque le raisonneur.» Ce réflexe de défense est probablement d'ailleurs, M. Talbot, le plus primitif des sophismes.

    Or, ceci étant dit, je trouve pertinent d'éclaircir le parallèle entre les termes «nazi» et «euthanasie» indépendamment du fait qu'ils viennent du journaliste et non pas de M. De Koninck, étant donné que la naissance du présent débat semble y être rattachée de près. Même qu'à vrai dire, je comprend très bien comment des gens déjà favorables à l'euthanasie peuvent se sentir lorsque l'on associe les atrocités du IIIe Reich avec ce qu'ils appellent eux-mêmes «l'interruption de vie volontaire.» Par contre, il faut saisir le nazisme dans sa véritable nature et non pas uniquement dans son effectivité et ses résidus pour entrevoir le rapprochement entre les termes mentionnés. L'essence même du nazisme, c'est la quête eugénique, c'est la mise au rancart du doute, c'est la certitude. La certitude hitlérienne s'incarne dans la volonté de créer une race supérieure. Dès lors, certains méritent de vivent, d'autres non. C'est cette essence qui finalement rencontrera peut-être de manière ultime la légalisation de l'euthanasie. Mon destin est «réellement» dans les mains d'un autre. La mort est désormais une affaire fixe.

    Laurent Thivierge
    étudiant en philosophie

  • Laurent Thivierge
    Inscrit
    jeudi 28 juillet 2011 04h37
    Éclaircissement-Euthanasie (2)
    D'autre part, il est évident que la légalisation de l'euthanasie n'engendrera pas du jour au lendemain des débordements démesurés. Les infortunés ne disparaîtront pas de manière instantanée. Cependant, la temporalité de la vie humaine prendra une dimension normative nouvelle. À partir de quand la vie vaudra-elle encore la peine d'être vécue ? En d'autres termes, qu'est-ce que sera la norme en matière de dignité ? Malheureusement, je crains que le dernier degrés d'effectivité d'une telle loi aboutisse à qui sait, un jour...«Ce pauvre misérable qui ne veut pas mourir, depuis quand occupe-t-il la chambre numéro 8 ?» Néanmoins, ce n'est que mon opinion, il n'y a rien de moins certain.

    PS: Étant donné que vous semblez très rigoureux quant au sens des mots M. Bureau, et avec tout le respect que je vous dois, j'aimerais vous faire une remarque. Vous écriviez: «Vive une fin de vie accompagnée de compassion et respectueuse de la liberté et de la dignité de chaque personne, terminant SA vie.» Je souhaite également «une fin de vie accompagné de compassion». Compassion, du latin «cum patior» signifie «souffrir avec». Et logiquement, puisqu'un mort ne souffre plus, la compassion est une affaire de vivants.

    Respectueusement


    Laurent Thivierge
    étudiant en philosophie

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