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La Terre, un habitat menacé

Par le règne de l'industrie, de l'automobile et du plastique, l'homme altère depuis plusieurs décennies la qualité de son environnement, altération qui atteint aujourd'hui des niveaux inouïs

13 décembre 2008 | Mélanie St-Pierre | Le Devoir de philo
Le concours «Philosopher» invite chaque année les étudiants du réseau collégial québécois à proposer leur réflexion sur un thème d'actualité. Le texte gagnant a permis à son auteur de remporter le premier prix, soit une somme de 1500 $ à laquelle s'ajoute une bourse de 500 $ offerte par Chenelière Éducation. Le thème de cette année était: «Crise environnementale et changements climatiques: l'humanité manque-t-elle à l'éthique de la responsabilité?» Voici le texte gagnant de cette année.

L'histoire humaine renferme l'exemple d'un peuple qui, par quête d'immortalité, a frôlé l'autodestruction, celui de l'île de Pâques. Selon une hypothèse, afin d'illustrer la gloire de leur civilisation, les habitants de l'île entamèrent la construction de gigantesques idoles de pierre, qu'ils parvenaient à déplacer sur des billots de bois.

Leur ambition eut vite raison de l'intégralité des forêts de l'île. Ayant pillé sans réfléchir les précieuses ressources de son environnement, le peuple de l'île de Pâques fut décimé par sa propre irresponsabilité.

De nos jours, l'histoire des habitants de cette île peut sembler un triste présage, à une échelle réduite, du futur de l'humanité actuellement lancée dans une quête de croissance et de pillage de la nature à grande échelle. Par le règne de l'industrie, de l'automobile et du plastique, l'homme altère depuis plusieurs décennies déjà la qualité de son environnement, altération qui atteint aujourd'hui des niveaux inouïs.

En effet, la Terre est actuellement la scène d'une crise environnementale due à des siècles d'irresponsabilité humaine. L'homme, armé de son savoir et de sa technique, a causé des dommages, en partie irrévocables, à la nature.

Les cours d'eau ont été contaminés, les déchets domestiques et industriels ont été accumulés, les ressources naturelles ont été épuisées.

Le bouleversement de l'équilibre de la nature a récemment atteint un niveau tout autre avec la menace des changements climatiques, dont les conséquences seront multiples: pénurie d'eau potable, sécheresses, fonte des glaciers et inondations massives sont au programme.

Essentiellement, la question du changement climatique évoque celle de la responsabilité humaine.

Par ses actes, l'humanité a gravement manqué à l'éthique de la responsabilité telle que présentée par Hans Jonas. Résultat: la vie sur Terre est menacée.

D'ailleurs, la question de l'éthique en suppose une autre, plus fondamentale, celle du rapport technique et économique de l'homme à son habitat, dont la nocivité est actuellement démontrée par une crise environnementale à grande échelle. L'homme manque à l'éthique de la responsabilité en ne repensant pas ce rapport, malgré ses impacts tangibles.

Hans Jonas et l'éthique de la responsabilité

Comme l'a démontré Hans Jonas, l'éthique classique est essentiellement anthropocentrique et se limite à l'immédiat de l'acte. Traditionnellement, même si l'homme est «l'être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre», celle-ci demeure «éternelle et infatigable».

Depuis toujours, en effet, la nature était amplement capable d'autoconservation et parvenait à fournir tous les éléments nécessaires à la vie sur Terre. Les actes de l'homme n'affectaient que superficiellement sa capacité d'autorégénération.

Par le règne de la technique moderne, l'essence de l'agir et l'éthique y étant rattachée se sont radicalement transformées.

L'éthique prévalant, devant la menace d'une crise environnementale, est une éthique de conservation, de préservation, et non de progrès et de perfectionnement. L'homme possède actuellement un pouvoir redoutable lui conférant une responsabilité nouvelle face à la nature, devenue vulnérable. L'humanité doit maintenant tenir compte, par ses actes, de l'avenir de la vie sur la Terre, aujourd'hui menacée.

Car, après des décennies d'industrialisation, le rapport homme-nature s'est renversé: l'homme, par sa maîtrise technique, apparaît immortel, alors que la Terre, elle, semble devenue mortelle.

Essentiellement, la question de l'éthique de la responsabilité humaine à l'égard de la nature concerne la notion d'avenir, tant de l'homme que de son habitat. À l'heure actuelle, la crise environnementale pose une question nouvelle, soit celle de la conservation de l'humanité, car l'irresponsabilité humaine compromet le futur même de la vie sur la Terre.

Sur ce point, Hans Jonas présente l'obligation éthique face au futur, soit l'obligation d'agir dans l'intérêt de celui-ci: «Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre.»

En ce sens, il apparaît invraisemblable d'assister à une détérioration globale de la nature, car «l'intérêt de l'homme coïncide avec celui du reste de la vie qui est sa patrie terrestre au sens le plus sublime de ce mot».

Il ne s'agit plus ici de choix, la question est inévitable: la vie ou la mort. Puisqu'il y a vie aujourd'hui, il doit y avoir vie demain: il s'agit là d'une nécessité purement ontologique.

Et comme l'exprime Hannah Arendt, «du point de vue des événements universels et des probabilités qu'ils renferment et qui peuvent être appréhendées statistiquement, l'émergence de la Terre est déjà quelque chose d'infiniment improbable». Alors, comme le développement de la vie est infiniment improbable, sa préservation a un caractère infiniment précieux.

Éthique et libéralisme

La notion de responsabilité envers l'avenir, si nouvelle soit-elle, n'est pas si éloignée de la théorie libérale classique, telle qu'exposée par John Locke. Selon ce penseur, la raison humaine implique des lois naturelles, visant entre autres la préservation de la vie. Selon ces lois, l'homme «n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire du tort à aucune autre personne».

Alors que nous vivons dans une société essentiellement néolibérale, il apparaît plutôt paradoxal que nos actes actuels, n'agissant pas dans le sens de la permanence de la vie, contredisent les fondements mêmes de la pensée libérale.

Toutefois, à bien y regarder, on observe que notre agir actuel est fondé sur un certain rapport à l'habitat, aussi engendré par la pensée libérale. Dans les mots de Locke, «tout ce [que l'homme] a tiré de l'état de nature, par sa peine et son industrie, appartient à lui seul».

En ce sens, la théorie libérale n'est point contradictoire puisque le travail menant à l'appropriation de la nature permet aussi la survie de l'homme.

Par contre, une crise environnementale à grande échelle démontre la nocivité du rapport libéral à la nature, essentiellement irresponsable, puisqu'il ne tient compte que de la survie humaine immédiate. Une telle relation à l'habitat a d'ailleurs mené à la technicisation de la nature prévalant à l'heure actuelle.

En prenant l'exemple de Heidegger, la rivière, détournée de sa naturalité par la technique, n'est donc plus rivière mais potentiel hydroélectrique, soit puissance hydraulique à faire tourner les turbines.

En croyant la nature aussi accessible et appropriable, l'être humain en est venu à sous-estimer sa capacité, pourtant limitée, à soutenir la vie sur la Terre.

Malgré tout, plusieurs continuent de croire en l'immense pouvoir technique de l'homme. Beaucoup pensent que «le génie humain nous a permis de nous adapter et de traverser les millénaires» et que l'homme saura s'adapter pour survivre, par exemple, aux changements climatiques. De quel droit l'homme peut-il détruire ce qui ne lui appartient pas?

En ce sens, le rapport technique à la nature doit être transformé, car l'essence de la technique moderne est le dévoilement des énergies présentes dans la nature. Il s'agit là du seul moyen de sortir de la fascination pour la technique et d'un rapport homme-nature nocif fondé sur l'exploitation.

Par son rapport technique à la nature, instauré par les lois du libéralisme, l'homme fait défaut à sa responsabilité face à son habitat puisqu'il ne tient pas compte de son avenir.

L'économie libérale:

une gestion déficiente

Fondamentalement, l'homme manque à l'éthique de la responsabilité par l'essence économique néolibérale conférée à la marche du monde actuel, allant de pair avec la technicisation à grande échelle. Ce faisant, l'homme a entraîné la détérioration de son habitat, allant même jusqu'à influencer son climat.

Pourtant, fondamentalement, le terme «économie» vient du mot grec oikonomia (oikos, maison, et nomoi, lois), signifiant administration ou gestion harmonieuse de la maison, de l'habitat.

L'économie prend ici un sens tout autre: loin de concerner un rapport à l'homme ou à la matière où tous les coups sont permis au nom du profit, il évoque plutôt une gestion éthiquement responsable du tout, car il est notre maison, notre habitat.

Dans le contexte d'une économie mondialisée où la «maison» devient la planète Terre, l'économie est donc la gestion globale des ressources.

En ce sens, la détérioration de l'environnement serait due à une gestion déficiente de la «maison», gestion dictée par les fondements d'une économie néolibérale. Le problème écologique est donc essentiellement un problème économique.

L'homme contemporain a perdu le sens fondamental de l'économie, qui doit respecter des nomoi (normes) et rechercher une harmonie, le cosmos: l'économie capitaliste étant une quête absolue du profit, celle-ci s'éloigne donc de sa signification première.

Devant de tels faits, une transformation radicale de l'économie libérale devient indispensable à la persistance, à long terme, de la vie sur terre. Car, comme l'exprime Sloterdijk, «l'actuel way of life et le long terme sont deux choses qui s'excluent totalement l'une l'autre».

À l'heure actuelle, l'humanité manque grandement à l'éthique de la responsabilité envers la nature puisqu'elle ne tient compte ni du respect de son intégrité ni de la viabilité du monde terrestre pour les générations futures.

Par sa technicisation de la nature et par son économie libérale fondée sur le court terme, l'homme en vient même à compromettre toute forme de vie sur terre. De l'immuable réalité de l'irresponsabilité humaine émerge une question, incontournable, celle de l'action, en réponse au problème.

Devant les impacts tangibles d'une économie libérale sur la détérioration de l'environnement, repenser radicalement notre économie devient indispensable.

En effet, la croissance économique, poursuivie tous azimuts par l'économie libérale, n'inclut pas, dans ses calculs, les générations futures.

Même une croissance responsable, durable, soutenable ou équitable conserve son essence, soit celle de croissance économique. Se débarrasser de l'imaginaire économique et de l'utopie de l'abondance devient, dans ce contexte, inévitable.

Ce que l'humanité doit imaginer, «c'est le moyen de faire des profits qui permettent qu'il y ait encore des gagnants après elle». Bien sûr, seul un événement incroyable, un miracle, comme l'exprime si bien Hannah Arendt, pourra apporter un tel changement dans le cours de l'histoire.

Heureusement, «compte tenu de l'impasse dans laquelle notre monde est parvenu, il convient d'attendre des miracles». Ce miracle découlerait d'un acte politique qui transformerait radicalement la gestion de notre habitat, la Terre, et dépendrait directement de notre capacité à repolitiser notre économie.

L'homme doit reformuler les règles de gestion de sa maison car, contrairement aux habitants de l'île de Pâques, il n'aura sans doute pas la possibilité d'une seconde chance.

***

Mélanie St-Pierre, cégep du Vieux-Montréal

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