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    Le Devoir de philo - Rousseau, père spirituel de Québec solidaire

    17 juin 2006 |Frédérick Têtu | Le Devoir de philo
    La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel : tel est un des arguments les plus souvent évoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Le Devoir leur a lancé le défi il y a deux mois de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand penseur enseigné au collégial. À ses étudiants de l'évaluer...

    Se pourrait-il que le vrai fondateur du parti Québec solidaire (QS) soit non pas Françoise David et compagnie mais bien Jean-Jacques Rousseau ? En effet, la Déclaration de principes de QS recoupe en plusieurs points la pensée de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). Ses étiquettes d'écologiste, de gauchiste, de féministe, d'altermondialiste et de démocratie « participative » découlent en grande partie du rousseauisme, la première philosophie à identifier et à chercher à résoudre un des problèmes de la modernité politique : le fait qu'en visant une émancipation totale de l'être humain, cette même modernité risque toutefois, au contraire, de conduire à une existence déshumanisée et malheureuse.

    Rousseau et Québec solidaire ont un ennemi commun fondamental et clairement identifié contre lequel ils concentrent leurs attaques. Les dirigeants de QS parlent du « néolibéralisme, cette version moderne du capitalisme ». Selon leur déclaration, celui-ci génère la pauvreté à grande échelle au profit d'une petite minorité de possédants, entraîne la dévastation environnementale, cause des inégalités entre les hommes et les femmes et pose une menace redoutable pour les programmes sociaux dans leur ensemble.

    Homme des Lumières et penseur politique, Rousseau était convaincu que la monarchie absolue de son époque était moribonde et que son véritable ennemi idéologique était plutôt le libéralisme classique. Tous les grands penseurs prérévolutionnaires de l'époque voyaient dans le régime économique et politique qui se développait en Angleterre le modèle de l'avenir européen.

    Rousseau, le premier, condamna le libéralisme comme la source des maux qui, à ses yeux, dépasseraient tout ceux que la monarchie absolue avait pu causer. Cela fait de lui, en Occident, le fondateur de la gauche. En approfondissant les raisons qui ont poussé Rousseau à poser un diagnostic si extrême, nous pouvons mieux saisir la toile de fond intellectuelle qui se profile derrière un mouvement partisan comme Québec solidaire.

    « Les hommes sont méchants, une triste et continuelle expérience dispense de la preuve ; cependant, l'homme est naturellement bon », affirme Rousseau dans son célèbre Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (Second discours), qu'on pourrait classer parmi les textes fondateurs de Québec solidaire.

    Comment l'homme devient-il un loup pour l'homme ? Pour Rousseau, c'est à cause du développement de la société, laquelle produit l'individualisme et l'inégalité. Et plus la société se développe et se complexifie, plus l'individualisme est exacerbé et les inégalités, accentuées.

    Pour le dire comme Rousseau : l'amour de soi, normal et sain, a tendance à dégénérer en amour-propre, c'est-à-dire en vanité. Celle-ci, présente dans la plupart des sociétés humaines, entraîne une série d'effets pervers tels que la jalousie, l'hypocrisie, l'ambition et donc la rivalité. Il en résulte une inégalité injuste par nature qui engendre la misère des pauvres, mais aussi l'aliénation des riches qui ne jouissent plus que par le sentiment relatif et superficiel de leur supériorité sur ceux qui souffrent dans leur misère.

    La vie sociale prend l'allure, sur le plan plus psychologique que physique, d'une guerre larvée de tous contre tous : « [L]'ambition dévorante, l'ardeur d'élever sa fortune relative, moins par un véritable besoin que pour se mettre au-dessus des autres, inspire à tous les hommes un noir penchant à se nuire mutuellement, une jalousie secrète [...]; en un mot, concurrence et rivalité d'une part, de l'autre opposition d'intérêt, et toujours le désir caché de faire son profit aux dépens d'autrui », analyse Rousseau dans son Second discours.

    Cette critique morale et psychologique de l'individualisme trouve un écho dans la littérature « QSiste ». Les entrepreneurs y sont qualifiés de « prédateurs industriels ou financiers qui ne pensent qu'à leurs profits immédiats », selon la formule de Françoise David dans son livre Bien commun recherché, une option citoyenne (Éditions Écosociété, 2004). On pourrait croire que l'expression de l'individualisme sur le plan économique — soit le capitalisme — est un humanisme.

    Après tout, dans nos sociétés néolibérales, l'espérance de vie ne cesse de croître ; un filet social sans précédent a été mis en place ; l'égalité entre les hommes et les femmes — quoi qu'en disent les gens de QS — a fait des progrès indéniables ; les taux de criminalité décroissent fortement depuis quinze ans en Amérique du Nord ; l'éducation est accessible à tous ; etc. Mais, comme celle de Rousseau, l'approche de Québec solidaire consiste à penser le libéralisme (qu'il soit néo ou classique) non pas à partir de ses succès mais plutôt uniquement à partir de ses excès. La cause est entendue : la société individualiste est mauvaise pour des raisons d'ordre moral.

    La quête du profit provoque une lutte de l'homme contre l'homme qui débouche sur le saccage de la nature. Non seulement Rousseau est le premier philosophe écologiste de notre tradition, mais on pourrait l'affubler de l'étiquette de deep ecologist car son souci pour le sort de l'environnement s'enracine dans une préoccupation résolument morale et politique. Avec la création de la propriété privée, raconte-t-il, « l'égalité disparut, [...] le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons ».

    Le discours écologiste de Québec solidaire rejoint cette dimension morale : en nous détournant de l'économie productiviste pour nous orienter vers une économie verte, c'est non seulement la nature que nous sauverons mais aussi la qualité de la vie humaine, car « ceci pourrait [...] nous permettre de retrouver une denrée de plus en plus rare : le temps ; le temps d'aimer, de réfléchir, de jouer, de se cultiver, de collaborer, de s'engager socialement et politiquement », selon les poétiques formules de la Déclaration.

    Non seulement Rousseau a soumis l'individualisme au crible de sa critique mais il est aussi le premier à avoir critiqué de manière thématique ce que nous baptisons aujourd'hui le « consumérisme ». Selon lui, l'homme devient aliéné par la multiplication des « commodités » qui accompagnent la complexification de la structure sociale.

    Tout ces artifices qui augmentent notre confort créent rapidement un effet de dépendance. Nous ne jouissons plus de les posséder mais nous souffrons à l'idée de les perdre. Loin de calmer notre désir, le progrès du bien-être consumériste engendre des appétits insatiables et une quête du « toujours plus ». Nulle surprise, donc, d'entendre Françoise David faire la promotion d'une « décroissance durable » et de la voir publier son livre chez un éditeur qui fait la promotion de la simplicité volontaire. Loin de brimer l'homme, une économie verte et moins productiviste détournerait l'humain des valeurs matérialistes pour le réorienter vers ce qu'on nomme béatement de nos jours « les vraies valeurs ».

    Pour contrer l'individualisme consumériste engendré par les progrès de la société, Rousseau propose une solution d'ordre politique, c'est-à-dire sociale : il faut que les institutions politiques favorisent autant que faire se peut le collectivisme : « Mieux l'État est constitué, plus les affaires publiques l'emportent sur les privées dans l'esprit des citoyens », affirme-t-il dans Du contrat social. Sur ce point, Québec solidaire est on ne peut plus clair : « Québec solidaire se voue entièrement à la défense et à la promotion du bien commun. En d'autres mots, il fait primer l'intérêt de la collectivité sur l'intérêt d'une minorité possédante. » Ou encore, selon la même Déclaration : « Quel que soit le secteur, notre objectif sera de renforcer le contrôle collectif et les initiatives de la population au sein même des entreprises et par rapport aux décisions économiques qui la concernent. »

    Pour donner un sens au primat du collectif sur l'individualiste, Rousseau, tout comme Québec solidaire, entrevoient une société politique axée sur la participation active du citoyen dans les processus d'exercice du pouvoir. « Dans un État vraiment libre, nous dit Rousseau dans Du contrat social, les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l'argent. Loin de payer pour s'exempter de leurs devoirs, ils paieront pour les remplir eux-mêmes. » On jurerait lire le philosophe genevois lorsqu'on se penche sur la Déclaration et qu'on y trouve ce passage : « L'exercice démocratique doit donc être repensé pour encourager la participation des citoyennes et des citoyens. » À la lire, on se rappelle que la pensée de Françoise David a été forgée dans le creuset des groupes communautaires. (Québec solidaire, tout à sa poursuite du bien commun, devrait d'ailleurs se rebaptiser Québec communautaire.)

    David-Khadir : robespierristes ?

    L'étiquette de néocommunistes pourrait très bien convenir aux ouailles de Québec solidaire. Car la pensée de Rousseau a eu une forte influence sur les marxistes. Pas autant, toutefois, que sur les jacobins de Saint-Just et Robespierre. On pourrait donc qualifier de néojacobinisme les valeurs promues par QS. Attention, il ne s'agit pas ici d'agiter l'épouvantail d'une possible néoterreur. Notre époque postmoderne, évidemment, est une période soft. Reste que la sympathie admirative de Françoise David et d'Amir Khadir pour des personnages révolutionnaires ou quasi révolutionnaires tels que Fidel Castro, Hugo Chávez et Evo Morales montre que le parallèle n'a rien de gratuit.

    Au reste, Rousseau aurait eu des sympathies pour le penchant souverainiste de Québec solidaire car il voyait dans les petites nations des lieux plus propices à la prédominance des intérêts collectifs sur les intérêts purement individuels et des espaces davantage disposés à l'engagement « citoyen ». Par ailleurs, Rousseau n'a pas conçu que ce collectivisme à petite échelle puisse être compatible avec l'internationalisme engagé que souhaite promouvoir Québec solidaire sous le vocable d'altermondialisme. Quant au féminisme, Rousseau, souvent traité de penseur macho, ne peut certes pas être considéré comme un précurseur de QS.

    Quoique dans une étude peu connue, intitulée Sur les femmes, on trouve des passages que Françoise David pourrait revendiquer. Par exemple : « Les femmes auraient pu donner de plus grands exemples de grandeur d'âme et d'amour de la vertu et en plus grand nombre que les hommes n'ont jamais fait si notre injustice ne leur eut ravi avec leur liberté touttes [sic] les occasions de les manifester aux yeux du monde. » Notons tout de même que le féminisme de QS semble plutôt procéder d'une analyse marxiste, de « lutte des sexes », que d'un rousseauisme.

    Avec leur appel à une oxymorique utopie réalisable, les deux coleaders de QS ont indéniablement quelque chose de sympathique. Ces grands fervents d'éoliennes auraient eu l'heur de plaire à Cervantes. Mais les railler est trop facile. Car, comme descendants intellectuels de Rousseau, ils méritent d'être pris au sérieux. Surtout si l'on se remémore des effets (souvent nocifs) qu'ont eus, depuis quelque 200 ans, les positions et actions des autres nombreux rejetons du célèbre philosophe genevois.

    Frédérick Têtu, professeur au cégep François-Xavier-Garneau
     
     
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