Jean-Jacques Rousseau encenserait le Renouveau pédagogique instauré au Québec

La statue du philosophe Jean-Jacques Rousseau à Genève
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse La statue du philosophe Jean-Jacques Rousseau à Genève

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

« L’homme est naturellement bon, c’est la société qui le corrompt. » Quiconque a déjà entendu parler de Jean-Jacques Rousseau ou lu son oeuvre connaît cette proposition. Elle est au fondement de sa représentation de l’être humain, mais aussi de sa conception de la pédagogie, qu’il présente longuement dans son Émile. De l’éducation, ouvrage publié en 1762.

Photo: Réjean Bergeron Réjean Bergeron, professeur de philosophie au cégep Gérald-Godin


Le but du présent texte est de montrer jusqu’à quel point la réforme de l’éducation, mise en place au Québec au cours des années 2000 et présentée ensuite sous le nom de Renouveau pédagogique, n’est en fait que l’application de plusieurs idées déjà présentes dans l’Émile de Rousseau, mais aussi le reflet de cette haine à l’endroit de la chose intellectuelle, du progrès et de la transmission des connaissances qu’il laisse transparaître tout au long de son oeuvre. Comme le dit François-Xavier Bellamy dans Les déshérités, « lire l’Émile aujourd’hui, c’est faire une expérience assez fascinante, proche de celle que l’on pourrait faire en lisant une prophétie qui, écrite avec deux siècles d’avance, se serait réalisée point par point ». En effet, presque tout s’y trouve déjà en germe : la pédagogie de la découverte, le développement des compétences et des savoir-agir au détriment de l’acquisition de connaissances, une vision utilitariste du savoir, un maître réduit au simple rôle d’accompagnateur et un élève à qui on demande de construire ses savoirs.

Dès le départ, Rousseau est aux prises avec un problème majeur : comment éduquer sainement un enfant si la société dans laquelle il grandira a fini par corrompre et dénaturer les êtres humains qui y vivent ? Rousseau contourne ce problème en décidant de travailler sur les principes et en se donnant un élève imaginaire du nom d’Émile qui sera élevé jusqu’à l’âge adulte par un précepteur unique, et ce, à la campagne, loin des villes qui « sont le gouffre de l’espèce humaine ».

Souviens-toi sans cesse que l’ignorance n’a jamais fait de mal, que l’erreur seule est funeste, et qu’on ne s’égare point par ce qu’on ne sait pas, mais par ce qu’on croit savoir

La nature, l’enfant

Mais à partir de quel modèle l’éducation du jeune Émile se fera-t-elle ? « Cette éducation nous vient de la nature, ou des hommes, ou des choses », affirme Rousseau. L’homme s’étant disqualifié à jouer ce rôle, puisque dépravé et corrompu, le choix s’impose alors de lui-même : « Je veux qu’il n’ait d’autre maître que la nature, ni d’autre modèle que les objets. » Ici, par le concept de « nature », espèce de mot-valise, Rousseau fait référence autant à la nature en général qu’à la nature de l’enfant. En fait, chez Rousseau, lorsque l’enfant naît, il est à l’image de l’homme à l’état de nature qu’il nous présente dans son célèbre Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : un être bon, authentique, pur, sans vice, encore intact. Voilà pourquoi il posera comme maxime incontournable que les premiers mouvements de la nature, et donc de l’enfant, sont toujours droits, qu’il n’y a point de perversité originelle dans le coeur humain. Pour lui, si l’enfant devient indocile, méchant, avide ou menteur, c’est parce que la société aura semé ces vices dans son coeur et dans sa raison. Pour Rousseau, « les mensonges des enfants sont tous l’ouvrage des maîtres », en fait de ceux qui se prétendent tels, car le véritable maître ne peut être que la nature, « qui ne ment jamais ».

Dans ce contexte, il est hors de question que le précepteur d’Émile se présente comme celui qui aurait un savoir à enseigner. Croyant bien agir, il ne ferait que transmettre ses propres préjugés et l’ensemble des erreurs sur lesquelles s’est construite la société, là où « tout n’est que folie et contradiction ». Son rôle consistera plutôt à conduire son élève à la manière d’un guide, quitte à se mettre parfois à son niveau : « Faites-en vos égaux afin qu’ils le deviennent, et s’ils ne peuvent encore s’élever à vous, descendez à eux sans honte, sans scrupule. » Le précepteur se présente donc comme un facilitateur qui, tout en évitant que l’enfant soit contaminé par cette société corrompue, essaie de lui offrir les conditions idéales grâce auxquelles il pourra actualiser son plein potentiel, sa bonne nature. « La première éducation doit donc être purement négative. Elle consiste, non point à enseigner la vertu ni la vérité, mais à garantir le coeur du vice et l’esprit de l’erreur. »

Rousseau insiste à plusieurs reprises : entre l’ignorance et l’erreur, il préfère de beaucoup la première, cette « heureuse ignorance » où la sagesse éternelle nous aurait placés, comme il l’exprimait déjà en 1750 dans son Discours sur les sciences et les arts. À ce sujet, et de retour à l’Émile, voici la recommandation surprenante qu’il fait au futur précepteur : « Souviens-toi sans cesse que l’ignorance n’a jamais fait de mal, que l’erreur seule est funeste, et qu’on ne s’égare point par ce qu’on ne sait pas, mais par ce qu’on croit savoir. »

Vocabulaire, idées, mémoire

Dans ces conditions, comment éduquer le jeune Émile, à l’aide de quels moyens ? Pas question évidemment de lui faire lire des livres puisque pour Rousseau, « l’enfant qui lit ne pense pas, il ne fait que lire ; il ne s’instruit pas, il apprend des mots ». Cette activité est trop passive pour lui et provoque de l’ennui — ce qu’il faut éviter à tout prix ! En fait, un seul livre trouvera grâce aux yeux de Rousseau pour l’éducation d’Émile une fois qu’il sera devenu adolescent. Il s’agit de Robinson Crusoé de Daniel Defoe, où il est justement question d’un naufragé sur une île déserte qui se voit contraint de composer avec la nature pendant de longues années en compagnie de Vendredi, sorte d’homme à l’état de nature que Robinson se donnera comme devoir de civiliser, un peu à l’image de ce que tente de faire le précepteur de Rousseau avec le jeune Émile.

D’ailleurs, en parlant de livre et des mots, Rousseau insiste aussi sur le fait qu’il n’est pas bon que l’enfant ait trop de vocabulaire. « C’est un très grand inconvénient qu’il ait plus de mots que d’idées », affirme-t-il. Il faudra aussi éviter les leçons verbales afin de le mettre avant tout en contact avec les choses et les faits, et ce, à l’aide des expériences concrètes habilement et parfois sournoisement mises en scène par le précepteur. Pour ce qui est de l’usage de la mémoire, il est hors de question de faire apprendre au jeune Émile quoi que ce soit par coeur, surtout pas les fables de La Fontaine !

Précurseur de la pédagogie de la découverte, Rousseau nous dit que le principal travail du précepteur consistera non pas à transmettre des connaissances à Émile, mais à lui donner le goût de les découvrir lui-même : « C’est rarement à vous de lui proposer ce qu’il doit apprendre ; c’est à lui de le désirer, de le chercher, de le trouver, à vous de le mettre à sa portée, de faire naître adroitement ce désir et de lui fournir les moyens de le satisfaire. » En fait, s’il y a une chose que le précepteur doit apprendre à son jeune « apprenant », dirions-nous aujourd’hui, c’est bien d’apprendre à apprendre, et ce, en s’appuyant sur une méthode et en développant ses compétences. « Vous donnez la science, à la bonne heure ; moi je m’occupe de l’instrument propre à l’acquérir », écrit Rousseau.

Strictement ce qui est utile

Reste alors une dernière question : vers quel type de savoirs le précepteur orientera-t-il le jeune Émile ? La réponse est claire : strictement vers ce qui est utile pour son jeune apprenant. « À quoi cela est-il bon ? Voilà désormais le mot sacré, le mot déterminant entre lui et moi dans toutes les actions de notre vie. » Pas de connaissances désintéressées pour notre Émile, pas de hautes spéculations théoriques, que ce qui lui permet de résoudre un problème, de satisfaire un besoin, d’assouvir un désir immédiat ; en somme, que des connaissances « que l’instinct nous porte à chercher » ! En passant, Émile sera menuisier.

Comme on peut le constater, Rousseau n’est absolument pas un bon représentant du Siècle des lumières ; en fait, il se positionne plutôt comme un anti-lumières. Tout au long de son oeuvre, et particulièrement dans l’Émile, il se fait très critique à l’endroit du progrès, de la raison, de la science, des intellectuels, des académies et des livres ! Voici en cascade quelques citations très révélatrices : « Il y a plus d’erreurs dans l’Académie des sciences que dans tout un peuple de Hurons » ; « L’abus du savoir produit l’incrédulité » ; « Un enfant mal instruit est plus loin de la sagesse que celui qu’on n’a point instruit du tout » ; « Toujours raisonner est la manie des petits esprits » ; « Les sciences et les arts doivent donc leur naissance à nos vices », et cette phrase célèbre : « Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas. »

C’est dans ce climat obscurantiste et anti-intellectualiste, dans ce romantisme fumeux que sera « éduqué » le jeune Émile, et c’est en partie aussi dans ce terreau boueux que notre merveilleuse réforme de l’éducation tire ses origines.

 

Des commentaires ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo.

15 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 30 septembre 2017 07 h 53

    Les fausses bonnes idées

    Dans les années '50 et '60, les penseurs dont s'entourait P.G. Lajoie, qui a préparait de longe date sa réforme de l'éducation (en fait la création) discutaient fort de la pertinence de Rousseau, et en fin de compte on accepté d'en conserver l'esprit dans le système simplement parce qu'ils ne pouvaient pas l'éviter, mais sinon...

    Étant petit j'ai assisté aux discussions fermes qui entouraient la question. Mon père faisait partie de ces groupes et son salon en était un lieu de discussion.

    Le mythe du bon sauvage en effet est depuis le début l'épine dans le pied de l'éducation, et ce sont les Rousseauistes qui ont gagné lors de l'instauration de la réforme. J'en braillerais!

    Vous posez bien le dilemme, quelles que soient vos étranges conclusions.
    Mais d'abord, en quoi sommes-nous habilités à parler de "bon" ? L'enfant au départ n'est "bon" que pour lui-même et il doit apprendre à se comporter avec les autres. Or, il développe ses comportements beaucoup plus dans la cour que dans les cours puisque c'est là qu'il échange le plus, et de loin.

    Mais l'adulte, lui, n'en est pas plus compétent pour juger de la morale de l'enfant... et l'enfant non plus!

    Rousseau n'a jamais vu, dans son Émile, comment il s'appuie beaucoup trop sur des acquis qu'il prétend intrinsèques pour que son ouvrage puisse être pris pour modèle... au contraire!

    Entre autres, une vaste connaissance de la langue. Dans ce monde où la pensée discursive est essentielle, ce n'est pas rien. Mais aussi l'honnêteté dans la démarche, qui devrait "par miracle" savoir éviter les sophismes et même, mais il n'en est pas question, savoir rester sensible à la critique. Admettons que le regard critique sur soi-même n'est pas le point fort de Rousseau, c'est bien le moins.

    Notre système d'éducation est désespérément Rousseauiste. Nos enfants ne sont pas plus des bons sauvages que des robots, et la grande erreur, c'est la réforme.

    Je vous en prie, sortez de la morale à 3 sous!

  • Ginette Cartier - Abonnée 30 septembre 2017 09 h 01

    Rousseau et ses enfants

    Rousseau a placé ses cinq enfants aux Enfants trouvés. Il n'a donc été l'éducateur d'aucun d'entre eux. Comme s'il nous disait: "Faites ce que je dis, pas ce que je fais!"

  • Jacques Tremblay - Inscrit 30 septembre 2017 10 h 13

    J’ai eu beaucoup de plaisir à lire ce texte ce matin. Je devrais plutôt dire ....malheureusement ...beaucoup de plaisir! J’étais directeur adjoint à demi-temps en première secondaire et enseignant en mathématiques quand j’ai vu arriver cette réforme pédagogique au tournant du siècle qui proposait assez bien ce que décrit le texte de M.Bergeron. Je voyais bien que la réforme au départ proposait de réduire le rôle de l’enseignant dans l’apport des connaissances aux élèves pour se concentrer sur le fameux « apprendre à apprendre ». Ainsi l’outil au support pédagogique qui était par exemple de travail d’équipe devenait finalement l’objet principal de l’enseignement où par une espèce d’osmose avec ses copains ou d’auto questionnement l’élève devait acquérir en quelque sorte par lui-même des connaissances ou habiletés. L’apprenant devenait l’artisan de son propre apprentissage et le rôle de l’enseignant se rapprochait de plus en plus de celui d’un GO, un gentil organisateur, dans un club Med. Entendons-nous bien: du travail d’équipe, il s’en est toujours fait dans nos classes avant la réforme mais les vertus du travail d’équipe étaient vues comme d’intéressantes conséquences collatérales aux buts visés. C’est le but principal recherché qui a changé ce qui, en quelque sorte, déresponsabilise l’enseignant et l’école par rapport à l’acquisition ou non de connaissances chez leurs élèves.
    Je trouvais avec cette réforme que la société payait finalement très cher des enseignants pour jouer un rôle de GO. Le but visé serait-il de dévaluer à nouveau le rôle de l’enseignant? Avec une telle philosophie pédagogique comment l’enseignant pouvait-il aborder le problème devenu épineux de l’évaluation. Comment situer l’élève dans ses apprentissages avec un tel processus pédagogique?

  • Jacques Tremblay - Inscrit 30 septembre 2017 10 h 17

    Suite

    Pour quelqu’un qui a moindrement un esprit cartésien ce n’est vraiment pas évident. Est-ce le niveau d’apprendre à apprendre atteint par l’élève qu’il faut évaluer? C’est là que donner une note précise à un élève n’a plus de sens et que l’évaluation critériée fait son apparition. Le critère permettrait à l’élève de prendre conscience de sa manière d’apprendre à apprendre et de corriger le tir par lui-même. Chaque correction d’examen devient en soi un outil pour l’élève afin de s’analyser personnellement dans sa manière d’apprendre. Comprenez-vous l’énergie incroyable qu’il faut à un enseignant pour faire ce type de correction? L’enseignant est comme passer de pédagogue à psychologue sauf qu’il rencontre 32 élèves à la fois! Comme le fameux tuteur d’Émile de Jean-Jacques Rousseau, tout seul avec son élève.
    À l’impossible nul n’est tenu dit le dicton. C’est pourquoi la majorité des enseignants corrigent comme avant et convertissent les notes en critères par la suite d’autant plus que les élèves s’attardent d’abord à leurs notes et à celles de leurs confrères avant même de penser à s’attarder à la manière dont ils apprennent. L’élève est d’autant plus enclin de contester ses résultats que les critères d’évaluation apparaissent nébuleux et que son copain de tous les jours à une meilleure note que lui! L’enseignant, à chaque retour d’examen en classe, a besoin d’être préparé avant de retomber dans l’abîme sans fond de certaines copies d’examens critériés et justifier la note accordée. Finalement procéder réellement avec des critères ou à l’ancienne méthode est pour plusieurs enseignants une question de survie professionnelle.

  • Jacques Tremblay - Inscrit 30 septembre 2017 10 h 26

    Finalement une réforme pleine de faux principes pédagogiques.

    Avant la réforme mes élèves avaient 3 évaluations par étape. Vu la lourdeur elles sont passées à 2 et certains enseignants en font parfois une seule à la fin d’une étape. Pensez-vous que cela aide à apprendre que d’avoir un retour sur ses apprentissages aux deux mois? C’est dans de telles circonstances qu’on finit par comprendre que le mieux est parfois l’ennemi du bien.

    Jacques Tremblay
    Sainte-Luce,Qc