Quand les bonnes histoires de Trump tiennent lieu de vérité

Donald Trump continue de promettre qu’il transformera l’Amérique pour la faire correspondre à ses récits.
Photo: Andrew Harnik Associated Press Donald Trump continue de promettre qu’il transformera l’Amérique pour la faire correspondre à ses récits.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Alors que Donald Trump a passé la barre des 100 jours à la tête des États-Unis, un sondage Washington Post – ABC News mené fin avril révélait qu’il est le président le moins populaire de l’histoire si tôt dans son mandat. Pourtant, ce même sondage indique aussi un fait étonnant : les Américains qui ont voté pour lui continuent à le soutenir à 94 % (contre 7 % des électeurs de Clinton), malgré ses nombreux déboires. Son style de communication, indifférent à la vérité, continue de surprendre, alors qu’il accuse les médias légitimes de produire de « fausses nouvelles », pendant qu’il relaie des articles de sites Internet douteux. Trump confond les experts qui prédisaient qu’il adopterait un ton plus « présidentiel » une fois élu.

 

Comment expliquer que le style communicationnel de Trump, défiant la réalité même, convainque plusieurs Américains ? En fait, les experts sont justement bien mal placés pour saisir son style, basé sur une vérité narrative plutôt que sur la rationalité scientifique dont ils sont friands. Autrement dit, Trump — comme d’autres populistes — raconte des histoires qui permettent à ses partisans de comprendre le monde en le reliant à leurs expériences, connaissances et identités.
 

Photo: Maxime Juneau Brut Joëlle Basque

Dès le début des années 1980, Walter Fisher, professeur de communication à la University of Southern California, amorce le « tournant narratif » dans les sciences sociales. Définissant l’humain comme « homo narrans » et comme « animal utilisateur de symboles », Fisher considère la communication humaine comme un échange d’histoires par lesquelles nous comprenons l’organisation du monde dans lequel nous vivons, au-delà de l’exactitude des affirmations qui les composent. La rationalité première est ainsi celle des histoires et du « gros bon sens ». Ceux-ci nous permettent de construire des liens de cohérence entre différents événements et de les évaluer sur la base de notre propre compréhension du monde.

 

Fidélité narrative

 

Une histoire paraîtra cohérente si l’enchaînement des actions qu’elle rapporte est bien construit et si les relations entre les personnages sont logiques. C’est là le critère de la cohérence narrative. Selon ce critère, une bonne histoire renfermera, par exemple, des protagonistes réunis autour d’une quête ayant pour objectif d’acquérir un objet matériel — comme de l’argent ou un partenaire amoureux — ou immatériel — comme le bonheur ou la justice. Certains, le héros et ses alliés, s’entraident en vue d’accomplir cette quête et font face à des opposants poursuivant les mêmes objets.

 

Nous ne trouverions pas l’histoire cohérente si le héros, après s’être fait confier sa mission, l’abandonnait aussitôt sans explication, ou s’il ne rencontrait aucune opposition. Bien qu’ils puissent être combinés de façon infinie, une histoire contient néanmoins des éléments de base qui lui offrent sa cohérence et la rendent compréhensible.

 

Nous aurons tendance à accepter une histoire comme étant vraie ou, du moins, minimalement plausible, si elle correspond à nos croyances et à notre vision du monde : c’est le critère de la fidélité narrative. Le lecteur se sent floué lorsque ce contrat est brisé, lorsque l’histoire ne s’accorde pas avec sa propre expérience ; son gros bon sens lève le drapeau rouge. La tolérance à la non-plausibilité varie selon le genre : ainsi, elle sera plus élevée dans le cas de la fiction que dans celui du travail journalistique. Les histoires des politiciens n’ont pas la licence de la fiction. Elles sont censées nous dire la vérité sur le monde qui nous entoure. Cependant, elles ne font pas référence au monde tel qu’il existe extérieurement, mais bien au monde tel que nous le comprenons déjà. Par conséquent, les récits que nous proposent les candidats et les élus ne sont pas dispensés de l’obligation de résonner avec nos croyances et notre conception du monde. C’est pour cette raison que différents groupes apprécient de manière variable les histoires de Trump.
 

Photo: Mark Schmidt Université d'Albany Nicolas Bencherki

Pour Fisher, le paradigme narratif prime la rationalité scientifique, bien que celle-ci soit basée sur la force de l’argumentation factuelle, d’où l’échec des médias à convaincre de la non-légitimité de Trump en démontrant la fausseté de ses affirmations. Les experts n’ont pas su reconnaître que les gens croient les histoires que Trump leur raconte, car elles leur permettent de relier leurs différentes expériences et inquiétudes dans un récit cohérent et plausible. Pour une partie de la population, les faits décousus des experts — « faits vérifiés », éditoriaux érudits et statistiques — ne jouissent pas de la même cohérence et ne font aucunement écho à sa réalité vécue. En créant ses propres liens et en les infusant de sa propre expérience, l’auditoire joue donc un rôle actif dans la construction de la signification des histoires.

 

Cohérence et plausibilité

 

La réaction de Trump au récent témoignage au Sénat de Sally Yates, ancienne procureure générale des États-Unis, exemplifie son approche narrative. Pendant que Yates décrivait aux sénateurs ses tentatives, en décembre dernier, d’avertir Trump des relations entre l’ancien conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche, Michael Flynn, et le gouvernement russe, Trump utilisait Twitter pour insinuer que Yates orchestrait des fuites pour répandre la « fausse nouvelle » de ses relations avec la Russie et nuire à sa légitimité comme président.

 

Ce faisant, il insérait le témoignage de Yates dans une trame narrative qu’il tisse depuis longtemps : celui d’un Parti démocrate acerbe (Yates avait été nommée procureure générale sous Obama), refusant sa défaite, et cherchant à priver le peuple américain de la victoire légitime de « son » président, Trump. Cette histoire, plausible aux yeux d’électeurs déjà persuadés que Clinton et le Parti démocrate ne s’intéressent qu’aux élites, est cohérente à leurs yeux car elle adopte une structure simple, où les démocrates sont les « méchants » opposés aux intérêts du peuple et des travailleurs.

 

Trump se décrit lui-même comme celui que le peuple a mandaté pour retrouver une prospérité et une honnêteté compromises par ses adversaires hargneux, obsédés par les joutes politiques. Ainsi, les nombreux articles démontrant les conflits d’intérêts et les turpitudes morales du président républicain n’ont eu aucune prise sur ces électeurs convaincus que les grands médias jouent eux aussi le jeu des élites démocrates corrompues par la soif du pouvoir.

 

Rôle de gagnants

 

Les meilleurs exemples de cette structure narrative, opposant les bons Américains à leurs adversaires, se retrouvent dans les promesses de Trump de construire un mur pour empêcher l’entrée illégale de Mexicains, ou celle de suspendre l’immigration de personnes musulmanes. Ces promesses, quoique discréditées, participent à des récits déjà bien implantés aux États-Unis concernant le « vol » d’emplois par les travailleurs mexicains, ou encore le terrorisme soi-disant causé par les musulmans. Ces histoires satisfont aux deux critères de Fisher. D’une part, elles sont cohérentes puisque les protagonistes jouent leur rôle de manière constante — les Mexicains et les musulmans sont les « méchants » qui nuisent à la quête des Américains vers de bons emplois et la sécurité. D’autre part, elles sont plausibles puisqu’elles reflètent les inquiétudes de nombreux Américains, aux prises avec le chômage et une insécurité amplifiée par rapport au terrorisme.

 

Toutes les démonstrations des experts quant aux obstacles économiques et logistiques à la construction du mur, de même que les statistiques démontrant le très faible nombre de victimes américaines du terrorisme islamique par rapport à l’ensemble des morts violentes, n’ont eu aucun écho au sein de cet auditoire. Les histoires de Trump concernant les Mexicains, musulmans et autres immigrants justifient aussi une peur de l’Étranger largement partagée.

 

En plus de leur proposer des récits donnant du sens à leurs expériences existantes, le style communicationnel de Trump offre à ses partisans un rôle actif dans leur propre histoire, celui des vainqueurs et des gardiens de la moralité. En effet, Fisher souligne que les histoires ont toujours une dimension morale, et celles de Trump rangent ses partisans du bon côté de la lutte entre le bien et le mal. Laissés pour compte par la délocalisation du secteur manufacturier et privés des moyens de s’adapter par un système d’éducation famélique, plusieurs Américains se retrouvent à vivre dans un monde qu’ils ne comprennent plus et où ils se retrouvent, donc, impuissants. Trump leur offre des récits où ils jouent de nouveau le rôle des gagnants.

 

Trump continue de promettre qu’il transformera l’Amérique — dont son système de santé — pour la faire correspondre à ses récits. Comme le dit Nietzsche, la volonté de puissance prend souvent la forme d’une volonté non pas de comprendre le monde, mais bien de changer le monde pour qu’il corresponde à notre compréhension. De même, plutôt que de leur proposer d’ajuster leurs connaissances à la nouvelle réalité sociale et économique de leur pays, Trump propose à ses partisans une politique performative : il changera le monde pour qu’il corresponde à leurs connaissances. Il leur redonne donc, pour ainsi dire, de la puissance en leur offrant une place dans des récits dont ils se sentaient exclus.

Joëlle Basque est chercheuse postdoctorale au Groupe d’étude sur la pratique de la stratégie à HEC Montréal.

Nicolas Bencherki est professeur adjoint au Département de communication de la State University of New York at Albany.

 

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2 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 3 juin 2017 14 h 02

    Homo fabulator

    À la lecture de ce texte, je crois reconnaître l’influence de la théorie de l’esprit développée, entre autres, par l’anthropologue Gregory Bateson et de ses applications futures dans la pragmatique de la communication.

    Depuis Kant, la morale interdit le mensonge qui est un mal en soi et indigne de l’humain. Par ailleurs, en pratique, on sait d’expérience concrète que l’apprentissage du mensonge est dans l’ordre naturel des choses (le leurre est une stratégie de survie chez beaucoup de membres de l’espèce animale) et dans l’ordre culturel de l’apprentissage de la communication humaine. Bien entendu, on ne peut imaginer que la communication serait possible si tout le monde mentait tout le temps, mais on ne peut concevoir non plus qu’elle serait vivable si tout le monde disait « sa » vérité tout le temps. La vérité est souvent douloureuse et le mensonge sert à la cohésion sociale.

    Si Talleyrand, homme d'État et diplomate français, a déjà déclaré: « la parole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée », les psychologues ont découvert plus tard que l’apprentissage du mensonge apparaît chez le jeune enfant vers l’âge de 3-4 ans en même temps que l’apprentissage de la parole et de la communication. Il relève de la « théorie de l’esprit » qui désigne en sciences cognitives le processus par lequel on prend conscience qu’autrui a tout comme soi, des états mentaux lui permettant de formuler des pensées, désirs et intentions bien à lui et qui sont différents des siens. Ensuite, dans l’apprentissage des jeux d’esprits interactifs relevant de la cognition sociale, on comprend que l’on peut mutuellement se faire croire des choses que l’on sait fausses.

    Enfin, en se démontrant vrai menteur qui refuse de jouer le jeu de faire semblant qu’il dit la vérité, Donald Trump a peut-être paradoxalement donné confiance aux gens qui ont voté pour lui. Et depuis toujours, l’homo fabulator apprécie les belles histoires fausses et les bons conteurs.

    Marc Therrien

  • Daniel Clapin-Pépin - Abonné 5 juin 2017 16 h 13

    Non, Donald Trump n’est pas un idiot !

    Tout au contraire, il est un gand maître en communication.

    Il a compris que l’être humain est un « homo narrans », soit un animal utilisateur de symboles pour qui le paradigme narratif prime la rationalité scientifique.

    Non seulement Trump a très bien compris cette réalité culturelle universelle, mais il l’a magistralement appliquée auprès de ses partisans étatsuniens qui l’ont cru et continuent de le croire (à 97 % de sa base électorale selon un récent sondage) sur parole !