Renouveler le plaidoyer pour la formation générale

L’étudiante au doctorat en philosophie Blandine Parchemal
Photo: Courtoisie Blandine Parchemal L’étudiante au doctorat en philosophie Blandine Parchemal

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie, d’histoire et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Au mois de septembre, le gouvernement libéral annonçait des compressions budgétaires de l’ordre de 172 millions dans le réseau universitaire québécois. Des compressions records dont l’impact sur l’enseignement sera manifeste dès cet hiver et encore davantage en 2016. À l’Université de Montréal, c’est ainsi 24,6 millions qui ont dû être coupés pour l’année 2014-2015. Plus spécifiquement, à la Faculté des arts et des sciences de l’UdeM, les directives données sont une réduction de 50 postes de chargés de cours pour l’hiver 2015 et 150 postes pour l’année suivante. Par conséquent, les inquiétudes sont grandes quant au maintien d’une offre d’enseignement riche et de qualité.

Des inquiétudes qui se font d’autant plus fortes au sein des disciplines appartenant à ce qu’on nomme les humanités et qui constituent en grande partie la formation générale transmise à l’université (littérature, langues, histoire, philosophie, etc.). De fait, déjà plusieurs cours au sein de ces départements ont été annulés en cet hiver 2015 : Littérature des Caraïbes, Problèmes de l’histoire littéraire, Histoire de l’Antiquité, Histoire de l’Amérique latine ou encore Aristote en philosophie. Des coupes qui s’ajoutent à une situation déjà bien précaire de ces disciplines souvent qualifiées comme étant en « crise » en raison de leur manque de financement, de leurs débouchés professionnels incertains ou encore de leur proportion toujours plus faible en regard des disciplines plus professionnelles.

En 2009 déjà, dans une tribune du journal The New York Times, Drew Gilpin Faust, présidente actuelle de l’Université Harvard, déplorait une « chute brutale du pourcentage d’étudiants qui choisissent une majeure en arts libéraux et sciences, et une croissance conséquente des diplômes de premier cycle préprofessionnels ». De fait, selon des statistiques récentes, le nombre de bacheliers issus des humanités a chuté de moitié aux États-Unis ces dernières décennies, passant de 14 % en 1966 à 7 % en 2010. Quant au Québec, selon des données publiées en 2010, les diplômés en sciences humaines représentent seulement 8,1 % de l’ensemble des diplômés possédant un certificat ou un grade universitaire.

Par conséquent, dans ce contexte particulier de compressions universitaires, qui risquent d’affecter tout particulièrement les disciplines dites non « utiles » parce que n’offrant pas directement une formation professionnelle spécifique, il est particulièrement intéressant de revenir aux fondements de l’université moderne, et plus particulièrement de l’université qui est considérée comme l’incarnant, soit l’Université de Berlin, fondée en 1810, aujourd’hui appelée Université Humboldt. Un établissement qui, sur demande du ministre prussien de l’époque, a la caractéristique d’avoir été pensé, puis fondé par des philosophes. De fait, trois philosophes principaux furent investis dans la démarche : Johann Gottlieb Fichte, Friedrich Schleiermacher et Wilhelm von Humboldt. Si c’est à ce dernier que revint la tâche ultime de fonder l’université, il s’inspira néanmoins de façon forte des idées de Schleiermacher à ce sujet, telles qu’exprimées dans les Pensées de circonstances sur les universités de conception allemande rédigées en 1807. C’est aussi essentiellement sur ces idées que nous allons nous appuyer afin de montrer pourquoi Schleiermacher et Humboldt s’opposeraient aux compressions effectuées aujourd’hui dans les universités au sein des disciplines rattachées à la formation générale, et pourquoi le maintien de cette dernière est essentiel vis-à-vis de la formation professionnelle elle-même.

En fait, contrairement à ce qu’on peut parfois croire, la formation générale n’a pas précédé la formation professionnelle à l’université. Les universités du Moyen Âge dispensaient ainsi avant tout une formation professionnelle à travers les facultés traditionnelles de droit, de médecine et de théologie. Ces facultés étaient même considérées comme des facultés supérieures en regard de la faculté de philosophie, qui, elle, était dite inférieure. Face à cette situation, le geste de Schleiermacher, qu’il reprend directement de Kant, va consister à renverser cet ordre et subordonner les facultés spécialisées et « professionnalisées » à une composante plus « généraliste », orientée vers l’exploration du savoir humain. Et c’est à la faculté de philosophie que va revenir ce rôle, cette dernière étant pensée comme cette faculté indépendante qui constitue l’unité, le fondement commun aux trois autres facultés, reliées elles plus immédiatement aux besoins de l’État. L’université garde certes comme fonction la formation professionnelle, mais son but plus large est alors, comme le dit Schleiermacher, d’« éveiller en l’homme l’idée de la connaissance » ou encore d’« éveiller l’esprit scientifique général ». La formation générale devient l’élément central de la formation universitaire. Néanmoins, si l’université doit embrasser toutes les formes de savoir, elle ne vise pas l’acquisition pure et simple de connaissances quelles qu’elles soient ; il ne suffit pas de poser les connaissances les unes à côté des autres, il faut leur donner une cohésion. Il s’agit donc, à travers la faculté de philosophie, de faire apparaître l’unité du savoir, sa forme générale, afin que l’étudiant puisse recomposer l’ensemble et inscrire le particulier dans cette totalité. C’est seulement à partir de ce savoir général que l’étudiant sera ensuite en mesure de placer les savoirs particuliers au sein d’un réseau de relations, de faire des liens, de comprendre leurs fondements. C’est à partir de ce point central que l’étudiant sera en mesure ensuite de pénétrer plus en avant dans les connaissances particulières et de les comprendre. Ainsi, pour Schleiermacher, tout savoir particulier repose toujours sur un savoir général, et « il n’existe pas de capacité scientifique créatrice sans esprit spéculatif particulier ». La théorie et la pratique sont liées.

L’importance de la formation générale

Or, c’est parce qu’il pense cette articulation entre savoir général et savoir particulier, le premier permettant d’orienter le second, que Schleiermacher va défendre l’importance de la formation générale pour des étudiants ne poursuivant pas dans cette formation ou se destinant à une profession hors de l’université. Dans cette optique, il critique l’idée d’instituer, à côté de l’université, des établissements particuliers pour ceux qui ne seraient pas aptes à la « formation scientifique » (par science ou formation scientifique, il faut ici entendre le savoir général) et qui poursuivraient une formation spécialisée plus orientée vers un métier. Selon lui, cette idée inspire « terreur et crainte à toute personne qui prend part activement à la formation de la jeunesse » dans la mesure où c’est à travers ces années de consolidation de connaissances générales qu’ils pourront se former l’esprit, développer leurs talents et ensuite découvrir, par eux-mêmes, leur véritable vocation. Chez Humboldt, la formation universitaire prend spécifiquement la forme d’un processus spécifique nommé Bildung, lequel est la réalisation par l’individu de son aspiration intérieure et le développement de ses pleines potentialités. C’est en poursuivant la science en tant que science que les universités contribueront à ce que Humboldt appelle dans ses écrits inachevés sur l’université l’« éducation morale de la nation ». Ainsi, si l’université est le lieu de l’acquisition d’un savoir théorique, elle est aussi pensée comme le lieu de la véritable formation morale et pratique. La formation générale n’est donc pas simplement bonne en elle-même, elle n’est pas simplement là pour transmettre des connaissances, mais elle est aussi ce qui va nous donner une orientation pratique, que ce soit dans notre vie personnelle ou dans nos futures occupations professionnelles.

L’exemple des fonctionnaires

C’est pourquoi, selon Schleiermacher, les universités doivent être organisées de manière à être aussi des écoles supérieures afin de « faire progresser ceux dont les talents, même s’ils renoncent eux-mêmes aux honneurs de la science, peuvent cependant la servir fort utilement », c’est-à-dire en utilisant les apports de cette formation générale au sein de leurs occupations professionnelles futures. Pour illustrer son propos, Schleiermacher prend l’exemple précis des fonctionnaires de l’État, dont l’acquisition d’une formation générale est un atout pour occuper ensuite des fonctions supérieures. En fait, selon lui, pour les tâches supérieures, il ne faut pas seulement une masse de connaissances bien acquises, mais aussi « une vision d’ensemble générale, un jugement correct sur les rapports entre les différentes parties, un pouvoir de combinaison largement développé, une richesse d’idées et de moyens ». Le savoir-faire ne suffit pas. Un constat que reprendra Habermas, 150 ans plus tard, dans Théorie et pratique (Theorie und Praxis, 1963) en expliquant que si les sciences enseignent aujourd’hui un savoir-faire particulier, elles n’enseignent plus de savoir-agir. Ainsi, selon lui, des médecins et des gestionnaires ayant reçu une formation relevant des seules sciences expérimentales « peuvent » certes plus de choses que les praticiens des générations précédentes dans le même ordre, mais « ils manifestent en même temps dans l’entreprise et dans la pratique médicale des faiblesses étonnantes ». Dans ce contexte, les humanités restent essentielles pour donner à ces étudiants qui seront par exemple de futurs médecins une orientation pratique en plus de leur formation technique, pour les aider à faire face à des questions éthiques auxquelles ils seront possiblement confrontés.

Bref, si couper dans la formation générale peut paraître au premier abord facile et sans conséquence à court terme, dans la mesure où ce ne sont pas des savoirs qui sont censés « rapporter » ni faire « fonctionner » l’économie, les penseurs de l’Université de Berlin nous mettent en garde contre les conséquences à long terme que ces compressions pourraient avoir. De fait, que ce soit notre capacité à nous orienter au sein de savoirs spécialisés et épars, à comprendre leurs effets sur notre société, à réfléchir à leurs conséquences éthiques, notre capacité à former des professionnels capables d’apporter un point de vue réflexif sur leurs activités ou encore notre capacité à doter les citoyens d’une culture commune, celles-ci seraient sérieusement menacées si la formation générale venait à être reléguée dans les sous-sols de nos universités. Le projet de l’Université de Berlin porté par Schleiermacher s’est établi à l’encontre de l’esprit de spécialité qui régnait dans les universités au Moyen Âge, pour défendre à la place la constitution d’une institution publique forte, centrée autour de la transmission d’une culture générale et de la production de savants capables d’élever le niveau de la nation. Souhaitons-nous revenir à l’ancien modèle ?

***

Des commentaires ? Écrivez à Antoine Robitaille : arobitaille@ledevoir.com. Retrouvez les anciens textes du Devoir de philo ou du Devoir d’histoire.

«Si couper dans la formation générale peut paraître au premier abord facile et sans conséquence à court terme, les penseurs de l’Université de Berlin nous mettent en garde contre les conséquences à long terme que ces compressions pourraient avoir.»
10 commentaires
  • François Doyon - Inscrit 3 janvier 2015 10 h 30

    Quel renouvellement?

    Quand est-il correct d’instrumentaliser la formation générale? Si on définit « instrumentaliser » comme « réduire à sa valeur instrumentale en niant la valeur intrinsèque », alors n’est-ce pas de l’instrumentalisation quand on veut passer un message politique en se servant de la formation générale?

    Je pense que la formation générale est toujours instrumentalisée, car on s’en sert pour faire de meilleurs humains. On s’en sert toujours. Si on examine un peu ce qu’on entend par « instrumentaliser » (ce que pratiquement personne ne fait) on voit bien que la ligne n’est pas si claire. Du moment qu’il y a une fin, alors le cours est un moyen. Personne ne va dire que la formation générale n’a pas de but.

    Quand on parle de favoriser la formation générale, c’est encore avec un but. Les procédés employés dans les différents métiers changent. La formation générale perdure. C’est l’argument de la tête bien faite et de la tête bien pleine. L’erreur de Madame Parchemal, c’est de prétendre qu’elle renouvelle le plaidoyer. Nous entendons ces arguments depuis longtemps — les mêmes étaient utilisés en 2004 quand il y a eu une crainte que les cours de philosophie deviennent optionnels!

    Cela dit, si Madame Parchemal veut contester l’esprit de spécialité, alors ce n’est pas avec des cours de littérature des Caraïbes qu’elle va y arriver. Ni avec un cours universitaire sur Aristote, car c’est un cours très spécialisé (je l’ai suivi). Madame Parchemal a une très la bonne intention quand elle parle de science pour la science, mais l’argumentaire est complètement à côté de la plaque.
    De plus la situation particulière du Québec (les cégeps) fait en sorte qu’en arrivant à l’université on a déjà reçu une formation générale. En voulant transposer le plaidoyer pour la formation générale aux universités, Madame Parchemal exagère un peu trop.

    Aussi, ses accusations contre la médecine sont vraiment injustes et mal renseignées les médecins, dans leur parcours de professionnalisation,

  • François Doyon - Inscrit 3 janvier 2015 11 h 01

    suite

    sont souvent amenés à réfléchir de façon critique sur leurs pratiques. Madame Parchemal a une vision humanities-centriste de la recherche. Or, ans plusieurs disciplines, l’apprentissage de procédés techniques est essentiel — comme de prendre des échantillons de sol et savoir manipuler des outils d’analyse très poussés. Elle semble encore avoir une vision de la recherche comme se limitant à ouvrir quelques livres sur une table avec un laptop et un café. Ce n’est pas toujours comme ça — même en sociologie il y a des techniques à apprendre (statistiques, méthodes d’entrevue structurée, etc.).

    Enfin le savoir pour le savoir ne veut pas dire qu’on se coupe de l’extérieur. L’Université n’est pas une île. Une université qui s’intéresserait encore exclusivement aux langages de programmation des années 1980 manquerait à son mandat.

    Ce devoir de philo, bien qu’il ne le mentionne pas directement, fait écho aux discours anticapitalistes de la gauche. Se pourrait-il qu’en associant la défense de la formation générale à la lutte contre l’austérité, on soit justement en train d’instrumentaliser la philosophie?

  • Jean Laberge - Abonné 3 janvier 2015 12 h 15

    L'Église des Lumières

    La question est toujours celle-ci, aurait dit Ayn Rand : qui va payer pour votre Église? Votre Église est celle des Lumières où les Philosophes rendent un culte à la Raison excluant la théologie. Qui va payer pour que triomphe l'Église des Lumières?

    • Lydia Anfossi - Inscrite 3 janvier 2015 16 h 22

      Développer un esprit critique n'est pas une religion, une église, bien au contraire. Il ne faut pas tout mêler et tomber dans le relativisme où tout se vaut. Un pas que vous avez l'air de vouloir franchir. Développer l'esprit critique c'est de l'autodéfense intellectuelle contre de fausses croyances!

    • Jean Laberge - Abonné 3 janvier 2015 21 h 38

      Comprenez au second degré, madame. L'esprit critique est devenu le dogme de la bonne croyance. Cette croyance est celle des Lumières. C'est celle de la Raison, le dieu des Philosophes.

    • François Doyon - Inscrit 4 janvier 2015 16 h 06

      M. Laberge, le dogme de l'esprit critique est la moins dogmatique des croyances. Et je préfère avoir pour Dieu la Raison plutôt que le monstre homophobe, mysogyne et génocidaire qu'est le Dieu de la Bible.

  • Éric Le Chasseur - Inscrit 3 janvier 2015 12 h 22

    Des coupes brutales qui ont des connaissances sur la suite du Monde

    Oui, les savoirs particuliers sont importants: c'est sa manière, à tout un chacun - qui à travers son métier, qui à travers son action militante, qui à travers l'art -, de participer au vaste effort humain, de faire vivre le Monde. Mais encore faut-il que ce monde ait une direction, ou qu'on puisse en percevoir un peu les orientations.

    Pour Tolstoï, il serait vain que certains hommes imposent aux autres hommes "un plan qui définit, selon eux, le type d'organisation sociale le plus désirable et le plus nécessaire pour l'ensemble". Selon lui, "nul n'a la capacité ni le droit d'organiser, selon ce plan, la vie d'autrui". Or, c'est ce que font les bonzes du marché. Ils imposent justement une direction au monde, une direction à propos de laquelle, si nous n'y prenons garde, avec la mise en valeur du savoir strictement utilitaire au détriment d'une composante généraliste, orientée vers l’exploration du savoir humain, nous serons de moins en moins critiques, et de plus en plus vulnérables aux erreurs groupales, collectives, planétaires...

  • Pierre Parenteau - Inscrit 3 janvier 2015 13 h 12

    "De plus la situation particulière du Québec (les cégeps) fait en sorte qu’en arrivant à l’université on a déjà reçu une formation générale. En voulant transposer le plaidoyer pour la formation générale aux universités, madame Parchemal exagère un peu trop."

    Exactement! Les cours en sciences humaines et en littérature offerts à l'université sont vraiment très spécialisés et on est loin de ce que l'on pourrait appeler une formation générale. J'ai fait une année d'étude en philosophie et j'ai eu des cours dans lesquels on remettait en question la validité et les fondements des sciences et du savoir scientifique (Philosophie des sciences et philosophie de la connaissance entre autres). Alors que dans le texte de madame Parchemal dit:

    "L’université garde certes comme fonction la formation professionnelle, mais son but plus large est alors, comme le dit Schleiermacher, d’« éveiller en l’homme l’idée de la connaissance » ou encore d’« éveiller l’esprit scientifique général »."

    Que dire? Dégoûté, je suis parti de ce programme qui manque beaucoup de cohérence justement. Apprendre une chose et son contraire sur des sujets aussi fondamentaux, ce n'est pas sérieux.

    Le gros problème en philosophie c'est l'absence de critères de qualité généraux. Jean Piaget constatait la même chose en 1965 dans son livre "Sagesse et illusions de la philosophie". Pour ma part, j'ai posé la question à savoir qu'elles sont c'est fameux critères généraux à plusieurs professeurs de philosophie. Aucun n'avait de réponse à me donner...