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    Le plaidoyer de Richard Poulin pour démonter le patriarcat

    Richard Poulin éclaire les angles morts de la domination masculine dans «Une culture d’agression», résultat de trois décennies de recherche

    30 septembre 2017 |Sarah R. Champagne | Justice
    L’auteur met en évidence le système qui sous-tend la «culture d’agression» envers les femmes, une expression utilisée ici dans un sens plus large que «culture du viol».
    Photo: Renaud Philippe le Devoir L’auteur met en évidence le système qui sous-tend la «culture d’agression» envers les femmes, une expression utilisée ici dans un sens plus large que «culture du viol».

    Le meurtre de Véronique Barbe n’était ni un drame conjugal ni un drame passionnel. Son conjoint Ugo Fredette a été formellement accusé de meurtre non prémédité lundi dernier. « C’est une violence masculine, il ne s’agit pas du tout de violences égales entre un homme et une femme dans un couple », statue sans détour Richard Poulin.

     

    Le meurtre n’était donc pas « intime », et encore moins « familial », ces deux mots occultant les rapports sociaux de sexe. Pourquoi alors gommer le fait que la violence dans les couples est presque toujours subie par des femmes et perpétrée par des hommes ? La violence masculine doit être énoncée, pour être dénoncée.

     

    « Nous avons été si bien socialisés, conditionnés, qu’on pense à un crime passionnel. Mais quand un homme tue sa femme, c’est l’inverse. C’est l’expression d’une jalousie pathologique liée au fait que sa femme lui appartenait. » Et que, par conséquent, le quitter était inacceptable, poursuit M. Poulin, patiemment.

     

    Aussi patiemment qu’il déshabille le patriarcat de ce genre d’habits de camouflage dans son dernier livre. Une culture d’agression éclaire ces angles morts de la domination masculine. Il est le résultat de trois décennies de recherche du professeur émérite de sociologie à l’Université d’Ottawa et à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM.

     

    Le sociologue retisse ainsi un fil d’Ariane entre la prostitution, la pornographie et les tueries. Celui de l’envie des hommes d’exercer un pouvoir sur les femmes, un désir d’ « appropriation patriarcale de l’autre » qui constitue un élément fondamental de cette dynamique.

     

    Le fil conducteur tourne aussi autour de la femme-objet, ce faire-valoir soumis aux fantaisies des hommes, à qui s’adressent au premier chef — et de loin — les productions pornographiques actuelles. Mais pas seulement. Objectifier les femmes permet tantôt de les échanger comme des commodités « dans une économie vaginale industrialisée et mondialisée », au coin de la rue ou en ligne, tantôt de violenter, voire tuer, « une chose qui nous appartient ».

     

    Tirer à boulets rouges sur tous les flancs du patriarcat n’est pas une mince entreprise. La grande force du professeur Poulin est cependant de mettre en évidence le système qui sous-tend la « culture d’agression » envers les femmes. Une expression utilisée ici dans un sens plus large que « culture du viol », idée discutée dans la foulée d’une vague de dénonciations d’agressions sexuelles l’automne dernier.

     Je ne sais pas pourquoi on dit que les femmes ont choisi librement et rationnellement la prostitution, alors qu’on ne dit jamais qu’une personne a choisi d’être un homme de ménage
    Extrait de l’essai «Une culture d’agression»
     

    Conditionnement collectif et zombies sexuels

     

    Les femmes, construites socialement « en objets de désir, non en sujet de parole », écrit-il, à qui l’on demande par exemple si la prostitution est une activité comme une autre. « Je ne sais pas pourquoi on dit que les femmes ont choisi librement et rationnellement la prostitution, alors qu’on ne dit jamais qu’une personne a choisi d’être un homme de ménage. La majorité de la population n’a pas un travail gratifiant. Est-ce qu’on se demande si les autres personnes ont choisi leur travail, qu’il soit plate, harassant ou pénible ? » La question est tout simplement hors de propos.

     

    C’est un commerce aujourd’hui normalisé dans plusieurs pays, où les statistiques de « clients-prostituteurs » explosent, signale Richard Poulin. « Ce qui importe aux yeux des prostituteurs, c’est que les femmes ne tiennent pas compte de leurs propres désirs, de leurs exigences et de leurs sentiments personnels. Dans les bordels, seul le prostituteur est libre. »

     

    Quant à la pornographie, cette analyse systémique permet également d’élever le débat au-dessus de la grille « moral/immoral ». Il ne s’agit plus de juger si les millions de vidéos pornographiques consommées chaque jour sont obscènes ou offensent une pudeur commune hypothétique. Ce qui est indécent, selon M. Poulin, c’est plutôt de confondre la liberté d’expression, un argument avancé pour défendre la porno, avec la liberté de commerce. « La liberté d’expression, c’est par exemple pouvoir faire circuler des idées différentes de celles du pouvoir. La porno n’est pas un système d’idées, c’est un commerce ! »

     

    Un commerce souvent vulgaire, la version fast-food de l’érotisme déchu, à une époque où l’on se targue pourtant de notre élégance en matière de goût sur Pinterest, de notre chic culinaire sur Instagram, de la distinction de notre hôtel de vacances sur Facebook.

     

    L’intimité de l’écran en solitaire renvoie d’autre part des vidéos où le gang bang n’est plus classé hard et où le viol n’est pas un viol, « puisque la femme va jouir et va enfin découvrir c’est quoi, un vrai homme », illustre le professeur.

     

    « La pornographie est devenue tellement banale que ceux qui réfléchissent sur ce sujet passent pour des puritains », déplore M. Poulin. Et pourtant, la porno comme la prostitution « enferment les sexualités dans des schémas patriarcaux plutôt que de les libérer. La libération sexuelle n’est pas la même chose que la libéralisation ».

     

    La pression est énorme sur ceux qui remettent en question l’omnipotence des industries du sexe, souligne-t-il. Ce qui l’empêche d’ailleurs de croire à une nouvelle fronde féministe contre la pornographie, lui qui a commencé à s’y intéresser après une mobilisation contre la télévision payante au début des années 1980, qui signifiait l’accès à la pornographie, rappelle-t-il.

     

    Sorte de recensement de ses études féministes sur trois sujets principaux, le livre constitue par ailleurs un retour pour le professeur Poulin, qui a dû plusieurs fois mettre de côté ces thèmes au cours de sa carrière. « Je suis devenu fou », confie-t-il.

     

    Jusqu’à ce qu’une journaliste espagnole se fasse insistante : « Pourquoi les hommes paient-ils pour du sexe ? » Et jusqu’à ce que les nouvelles parlent à nouveau d’un « drame conjugal ».

     

    « Il y a quelque chose dans la masculinité qui permet ça. » « Quelque chose » qui prend racine, à son avis, dans la dissociation par beaucoup d’hommes du sexe et de l’affectivité.

     

    Fallait-il un homme pour le dire ?

     

    Son style universitaire ayant le mérite d’être précis, Richard Poulin n’hésite jamais à appeler un chat un chat, ou un homme qui paie pour du sexe un « prostituteur » et la culture d’agression une violence résolument masculine. À grand renfort de statistiques, et bien que certaines études citées ne soient pas les plus récentes, le sociologue fournit des armes intellectuelles en invitant à continuer de briser le silence.

    Une culture d’agression
    Richard Poulin, M Éditeur, Saint-Joseph-du-Lac, 2017, 260 pages












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