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    «Les motards se pensaient à l'abri» - Une victoire de la société civile, selon Me Charbonneau

    9 mai 2002 16h22 |Brian Myles | Justice
    La procureure de la Couronne France Charbonneau salue le courage des membres du jury qui ont envoyé
    Photo: Jacques Nadeau La procureure de la Couronne France Charbonneau salue le courage des membres du jury qui ont envoyé
    La preuve dort dans 108 caisses de documents qu'elle connaît par coeur, résultat de 18 mois de travail acharné. La procureure de la Couronne France Charbonneau n'a négligé aucun effort pour obtenir la condamnation pour double meurtre de Maurice Boucher.

    Dans les mois ensoleillés de l'été 2001, elle commençait sa journée de travail au plus tard vers 6h pour la terminer vers 23h, en prenant bien soin de prendre une bouchée "sur le coin de la table" pour ne pas dépérir. Elle a pris cinq jours de congé discontinus en 18 mois. "J'ai une grande santé et je n'ai vraiment pas peur de travailler", dit-elle en touchant le bois de la grande table de travail des procureurs de la Couronne, au 4e étage du Palais de justice de la rue Notre-Dame, au cours d'une entrevue avec Le Devoir, hier matin. Travailleuse, superstitieuse, radieuse.

    Avec l'aide de son collègue Yves Paradis et d'une équipe de cinq enquêteurs de la police de Montréal et de la Sûreté du Québec (SQ), Me Charbonneau a envoyé le président des Nomads à l'ombre. Boucher a gardé son sourire narquois hier matin lorsque le juge Pierre Béliveau l'a condamné par trois fois à la prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant 25 ans, pour l'assassinat de deux gardiens de prison et une tentative de meurtre sur un troisième.

    Me Charbonneau interprète le verdict unanime rendu par huit hommes et quatre femmes comme une preuve irréfutable que les procès devant jury sont viables.

    "Les jurés ont été assez forts pour rendre un verdict hors de tout doute raisonnable même s'il s'agissait d'un chef du crime organisé. Ils ont su passer outre leurs émotions", a dit Me Charbonneau hier en entrevue.

    Me Charbonneau n'a jamais fait l'objet de menaces durant le procès, et elle ne croit pas en recevoir au lendemain de ce verdict historique. La culture d'impunité dont les motards ont bénéficié au lendemain de l'acquittement de Boucher, en 1998, est révolue. "Ils se sont crus invulnérables à une certaine époque, a dit Me Charbonneau. L'attitude qu'ils affichaient dans les médias montrait qu'ils se pensaient à l'abri. [...] Le verdict nous indique que la société a répliqué."La procureure de la Couronne n'a jamais douté de la condamnation de Boucher. Une conviction profonde qui s'est renforcée lorsque le jury a poursuivi ses réflexions pour une deuxième journée consécutive, dimanche matin, après avoir annoncé vendredi qu'il se trouvait dans une impasse.

    Me Charbonneau était convaincue de la sincérité de son témoin principal, Stéphane Gagné. Avant d'être accepté comme témoin-repenti, Gagné a passé avec succès deux tests du polygraphe confirmant sa participation dans les meurtres et l'implication de Boucher. La procureure d'expérience a réussi tout au long du procès à préserver la crédibilité de Gagné en amenant une série de preuves indépendantes pour confirmer la véracité de ses déclarations.

    Sur la trace de Boucher

    C'est presque un miracle si les enquêteurs ont pu mettre la main sur Stéphane Gagné, le 5 décembre 1997. Les policiers avaient perdu la trace du "stricker" des Rockers dans la soirée. Principal suspect pour le meurtre des gardiens de prison, Gagné avait reçu l'ordre de prendre la poudre d'escampette. Les policiers l'ont intercepté par hasard chez sa belle-mère. "S'il ne passait pas par là, c'était terminé", a dit hier René Fortin, capitaine à la SQ.

    Gagné et Boucher étaient dans la mire des policiers depuis le mois d'octobre 1997 pour le meurtre de Diane Lavigne et de Pierre Rondeau. Lorsque les policiers ont mené Gagné en salle d'interrogatoire, dans la nuit du 5 au 6 décembre, c'était avec l'intention claire de le convaincre de retourner sa veste. "Si on n'avait pas ça, on n'avait plus rien", avoue le capitaine Fortin.

    L'enquêteur Robert Pigeon a hérité de la délicate mission. Il connaissait Gagné pour lui avoir acheté un kilo et demi de cocaïne à titre d'agent double, en 1994. "Robert Pigeon est un grand connaisseur des motards et de leur psychologie", a dit René Fortin. Il a persuadé Gagné qu'il était "cuit". D'une part, il ne pourrait pas retourner au sein des Hells parce qu'il avait menti indirectement à Boucher sur l'implication d'un troisième homme dans le meurtre de Pierre Rondeau. Steve Boies avait en effet détruit des preuves, et il parlait aux policiers. D'autre part, Gagné ne retrouverait jamais plus sa liberté parce que les policiers détenaient assez de preuves pour l'accuser de meurtre. "Le point crucial, c'est quand les avocats n'ont pas répondu à ses appels. Il a compris que l'organisation le laissait tomber et qu'il était devenu dangereux", résume Me Charbonneau.

    Me Charbonneau a remporté ses 80 causes de meurtres à l'exception d'une seule. Elle a entre autres obtenu la condamnation de Robert Leblanc pour le meurtre de l'étudiante Chantal Brochu, celle de Patrick Moïse pour l'assassinat de l'activiste gai Joe Rose, et celle de Sylvain Brazeau, un électricien qui avait étranglé Lyanne Breau.

    Pour elle, toutes les causes sont d'égale importance. Mais elle reconnaît que la condamnation de Maurice Boucher a valeur de symbole pour la société civile. Me Charbonneau refuse d'y voir une victoire personnelle. Ses meilleures pensées sont destinées au jury qui a manifesté "énormément de courage".












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