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Procès Boucher: ce n'est qu'un début

9 mai 2002 16h16  Justice
Le verdict de culpabilité rendu contre Maurice Boucher représente une victoire décisive de la justice québécoise contre ce chef de bande, sous réserve du résultat d'un appel déjà annoncé. Pour ce qui est de la lutte contre les bandes de motards criminels elles-mêmes, ce résultat constitue moins un triomphe que l'évitement d'une défaite dont les implications pour la suite des procédures intentées contre les Hells et pour la mobilisation de la police auraient pu être calamiteuses. Dans ce contexte, il convient moins de pavoiser que de réfléchir sobrement.

Ce verdict montre d'abord à quelles conditions un jury peut devenir un instrument efficace contre le crime organisé. Il faut qu'il soit encadré par les directives d'un magistrat qui ait la tête dans les principes abstraits du droit et les pieds fermement plantés dans le concret d'une situation dont les principaux acteurs sont des êtres humains plutôt que des abstractions. Il peut être bon de conduire certains de ces acteurs au-delà de leur fatigue. Rappeler aux jurés qu'ils devaient vivre avec les conséquences de leur verdict n'était pas nécessairement favorable à un accusé peu susceptible de provoquer l'apitoiement. La perspective que celui-ci fasse de nouvelles victimes s'il était à tort acquitté était également un facteur que le jury devait considérer avec lucidité.

Par ailleurs, au lieu de proclamer que le recours aux délateurs est productif et d'en systématiser dans l'euphorie l'usage, il faut se demander pourquoi il l'a été dans ce second procès, alors qu'il ne l'avait pas été dans le premier.

Le ministère de la Justice a d'abord progressivement mis en place des mesures propres à rehausser la crédibilité des délateurs. Ensuite, on semble avoir enfin compris, à l'exemple de la justice américaine, que seule une approche concertée, ayant souci de corroborer au maximum les dires du principal témoin de la poursuite, était viable. La combinaison de la délation et de l'écoute électronique est redoutable, quand elle s'appuie sur une enquête énergique (par exemple l'établissement d'un lien entre la provenance de la voiture de fuite utilisée dans le second des meurtres des gardiens de prison et le réseau personnel de M. Boucher).

Il n'y a pas de truc miracle pour faire condamner un membre du crime organisé. Une stratégie tenace et diversifiée peut toutefois y parvenir.

Deux arguments contradictoires se sont affrontés au cours du procès. Le premier de ces arguments émanait de la poursuite: dans le monde hiérarchisé des Hells, il était impensable que des seconds couteaux osent s'en prendre à des gardiens de prison sans détenir un mandat du chef.

À quoi la défense répliquait: dans ce même monde hiérarchisé, on ne peut croire que le grand prêtre se confie au servant de messe.

Ces deux arguments se fondent sur une prémisse analogue, qu'ils interprètent de manière différente. Pour la poursuite, les Hells sont une organisation de type quasi militaire où chaque pièce agit en conformité avec sa place impersonnelle dans la hiérarchie, l'action du soldat dépendant de l'ordre du général. Pour la défense, les Hells sont une secte cloisonnée où les distances sont mesurées et entretenues par le charisme personnel des membres de la hiérarchie.

Si les Hells sont l'organisation solide dépeinte par la poursuite, il y a fort à parier qu'elle s'est depuis longtemps restructurée, le système pouvant survivre à ses pertes, même si elles se trouvent au sommet. Dans ce cas, la condamnation de Maurice Boucher n'aura (eu) qu'un effet limité de déstabilisation de la structure de l'organisation. Si les Hells sont la secte au clergé charismatique présentée par la défense, il se pourrait que la chute du grand prêtre jette une durable confusion parmi les fidèles.

Quelle que soit la nature de l'organisation des Hells, la capacité de ségrégation de la prison jouera un rôle déterminant dans leur déstabilisation, qui pourrait cependant profiter à leurs adversaires.

Dans le système d'incarcération à court terme du Québec, où un condamné séjourne moins de deux ans en prison, les murs sont poreux et les établissements sont devenus progressivement de nouveaux marchés colonisés par les motards qui y sont provisoirement enfermés.

Les établissements fédéraux, qui disposent d'agents de renseignement à l'intérieur de leurs murs, constituent un milieu sous haute surveillance. Il le sera d'autant plus que M. Boucher a été condamné pour le meurtre de deux gardiens de prison. Le chef incarcéré trouvera dans cette mesure plus de difficulté à continuer de gérer ses trafics de l'intérieur de sa geôle, comme ont déjà réussi à le faire d'autres caïds du crime organisé.

Le jour de la condamnation de M. Boucher, le New York Times consacra une partie de la première page de son édition du dimanche à la guerre rangée que se livrent au Nevada et en Californie les Hells et un autre groupe qui s'appelle les "Mongols" (les Hells feraient face aux États-Unis à une coalition de bandes rivales). "Hells, Mongols ou Pagans", on pourrait continuer de prétendre que tout cela n'est que du folklore miteux. Ce serait à tort: le Québec semble avoir fait avant les autres l'épreuve d'un rituel meurtrier qui, en s'internationalisant, prend l'allure d'un fléau.

L'exigence à laquelle la justice est de façon croissante soumise est de lutter tant sur le front des symboles que sur celui des rackets. Il faut abattre les figures symboliques de la grande délinquance, parce qu'elles sont des détonateurs d'insécurité. En même temps, il faut empêcher que les trafics criminels de toute nature ne croissent dans l'ombre protectrice des statues qu'on fait tomber de leur socle.






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