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    Raïf Badawi et le blasphème

    Pierre Trudel
    6 juin 2017 |Pierre Trudel | Justice | Chroniques

    Depuis maintenant cinq ans, Raïf Badawi croupit dans les geôles d’Arabie saoudite pour avoir commis un blasphème en exprimant sur son blogue des propos critiques sur la religion. Ces jours-ci une campagne de sensibilisation rappelle que ce père de famille subit une violation caractérisée de sa liberté d’expression. Ses enfants appellent les autorités canadiennes à intensifier leurs efforts et leurs interventions pour que cesse cette détention inique. Il importe en effet de maintenir la pression afin que les autorités canadiennes intensifient leurs efforts en vue de le faire libérer.

     

    Mais il ne faut pas oublier que Raïf Badawi est puni sévèrement pour avoir exprimé pacifiquement des propos critiques à l’égard de dogmes religieux. À ce titre, il incarne le combat pour la liberté d’expression.

     

    Le blasphème est un crime que l’on croyait tombé aux oubliettes. Il figure encore dans les textes de loi, même dans les pays qui se targuent de protéger les droits de la personne.

     

    D’un crime envers Dieu, le blasphème est devenu un instrument destiné à prohiber toute critique à l’égard des dogmes institués par ceux qui se prétendent investis d’une mission religieuse.

     

    À l’origine, la notion de blasphème désigne l’insulte à Dieu. Anastasia Colosimo, auteure du livre Les Bûchers de la liberté publié en 2016 et portant sur l’histoire du blasphème, explique que « l’on condamne le blasphème non parce que Dieu est touché, mais parce qu’on estime que le blasphémateur met en péril la société » en allant à l’encontre d’une vérité considérée comme fondatrice.

     

    Les États démocratiques se sont érigés sur la remise en question de l’interdiction du blasphème comme norme limite à la faculté de parler, de montrer et d’écrire. Ainsi en 1791, la France révolutionnaire abolit l’infraction de blasphème. Aux États-Unis, le premier amendement de la Constitution protège la liberté de parole tout en interdisant à l’État d’imposer des croyances religieuses.

     

    Mais la démocratie n’a pas empêché la survie du crime de blasphème. Si des pays comme le Danemark viennent tout juste d’effacer ce crime de leurs textes de loi, il demeure des pays occidentaux qui continuent de pénaliser le propos blasphémateur. Au Royaume-Uni, d’où provient le droit criminel canadien, l’infraction a été abrogée en 2008. Mais au Canada, elle figure toujours au Code criminel, bien qu’elle n’ait pas été appliquée depuis des décennies. L’infraction, qui visait à l’origine les hérésies à l’encontre de la religion « établie », est devenue durant la seconde moitié du XIXe siècle un crime d’incivilité.

     

    Le discours de ceux qui préconisent le maintien du crime de blasphème s’est déplacé. D’un crime visant le propos qui insulte la divinité, on est passé à des revendications pour des lois interdisant les propos qui critiquent des croyances ou, pire, qui indisposent des croyants.

     

    Certains vont plus loin, allant jusqu’à mettre sur le même plan l’insulte raciste et l’attaque envers un dogme religieux. Par exemple, en France, des associations religieuses, s’appuyant sur une loi punissant « l’offense aux croyants », ont saisi les tribunaux pour faire condamner des affiches publicitaires qu’elles jugeaient offensantes à l’égard du christianisme.

     

    Le seul fait qu’il existe des gens qui n’arrivent pas à comprendre que la loi n’a pas, en contexte démocratique, à interdire la critique des religions incite certains à préconiser l’autocensure. Ainsi, on entend parfois des appels à s’autocensurer en raison du caractère explosif du propos pouvant être perçu comme blasphémateur par certains.

     

    Incompatible avec la liberté d’expression

     

    La caractéristique fondamentale du blasphème est qu’il se définit en fonction de dogmes religieux. Ce qui est tenu pour infamant est le propos qui contredit ou heurte un dogme religieux. Lorsqu’une telle infraction existe, la critique est a priori exclue ou, au mieux, risquée. Il en découle un grave effet inhibiteur pour les créateurs et tous les autres qui veulent s’exprimer.

     

    Il y a une incompatibilité entre les présupposés de la pénalisation du blasphème ou de ses variantes visant à interdire la critique sur les religions et l’existence même de la liberté d’expression. Le caractère blasphématoire d’un discours est essentiellement déterminé en fonction du dogme auquel on prétend qu’une injure a été faite. L’injure peut exister dès lors qu’un croyant se dit mal à l’aise. Faire dépendre l’étendue de la liberté d’expression de la susceptibilité de ceux qui adhèrent à un dogme revient à nier purement et simplement la liberté de ceux qui s’expriment.

     

    Raïf Badawi est de ceux qui paient de leur liberté le seul fait d’avoir exprimé des idées jugées déplaisantes à ceux qui tiennent pour acquis qu’ils ont le droit d’imposer leur vérité. Tout en multipliant les efforts pour obtenir sa libération, l’État canadien ferait honneur à ce héros en biffant l’infraction de blasphème de notre Code criminel.













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