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    Violence conjugale

    L’inaction qui tue

    Brian Myles
    27 mars 2017 |Brian Myles | Justice | Éditoriaux

    Le meurtre de Daphné Boudreault, 18 ans, témoigne des lacunes dans l’intervention policière en matière de violence conjugale.


    Le meurtre de Daphné Boudreault, d’une implacable sauvagerie, n’échappe pas à la funeste logique du fait divers. Les déchaînements de violence sont indissociables des aléas du hasard dans son expression la plus sinistre.

     

    Le meurtrier allégué, Anthony Pratte, n’avait pas de plan élaboré, sinon que de se cacher dans l’appartement qu’il partageait avec Mme Boudreault et de l’attendre tel un prédateur. Si elle n’y était pas retournée, si elle avait envoyé un proche à sa place, si l’agente de police qui devait l’accompagner ne s’était pas trompée d’adresse, Daphné Boudreault serait probablement vivante aujourd’hui.

     

    Sauf que le meurtre de Mme Boudreault n’est pas un fait divers comme les autres. C’est un triste révélateur de tout ce qui ne va pas dans les méthodes d’intervention de la police dans les affaires de violence conjugale.

     

     

    Le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) sera chargé d’élucider les circonstances dans lesquelles les agents de la Régie intermunicipale de police de Richelieu–Saint-Laurent ont laissé Daphné Boudreault à elle-même, en dépit des craintes légitimes qu’elle exprimait sur son ex. Les dernières paroles qui lui sont attribuées, prophétiques, planeront sur cette enquête. « Est-ce qu’il va falloir que je meure pour que la police fasse quelque chose? », aurait-elle dit à quelques heures de sa mort.

     

    La tentation sera grande de rejeter la responsabilité sur la policière qui se serait trompée d’adresse, selon une version officieuse. Si tel est le cas, il s’agit d’une erreur humaine, et non d’un crime de négligence. La policière devra vivre avec le poids de cette bévue, qui pèsera sur sa conscience pour le reste de ses jours. Aucune sanction ne pourrait être plus sévère.

     

    C’est en amont que le meurtre de Daphné Boudreault quitte le rayon du fait divers pour devenir le révélateur d’un problème de société. À partir du moment où Anthony Pratte se serait mis à harceler Daphné Boudreault sur les lieux de son travail, il y avait matière à déposer des accusations contre lui. Ce comportement de harcèlement, jumelé aux menaces qu’il a proférées sur les réseaux sociaux, justifiait amplement son arrestation. Un ordre de ne pas s’approcher de Daphné Boudreault, en vertu de l’article 810 du Code criminel, aurait pu être prononcé contre lui.

     

    Cette approche n’aurait pas permis de ramener à zéro le risque de passage à l’acte, mais elle aurait signifié à Pratte l’urgence qu’il se prenne en mains ou que d’autres l’aident à y parvenir.

     

    Au contraire, quatre policiers se sont contentés d’une discussion avec l’homme dont ils n’ont pas su évaluer la dangerosité. Selon Manon Monastesse, directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes (FMHF), l’affaire Boudreault est la « chronique d’une mort annoncée ». Les policiers n’ont pas su reconnaître les signes avant-coureurs d’une situation explosive : plainte antérieure de violence conjugale, rupture récente, harcèlement, menaces, jalousie maladive, idéation suicidaire… La Régie intermunicipale de police de Richelieu–Saint-Laurent aurait dû savoir que Daphné Boudreault était à risque. Deux patrouilleurs auraient dû l’accompagner à son logement, comme le stipulent les protocoles d’intervention en matière de violence conjugale : un pour l’aider à récupérer ses effets personnels et un autre pour surveiller son ex. Enfin, la jeune femme aurait dû être dirigée sans délai vers une ressource pour femmes.

     

    Hélas, les outils d’évaluation du risque d’homicide conjugal sont encore trop peu répandus au sein des corps policiers, hormis quelques exceptions. La formation des policiers en matière de violence conjugale est déficiente : à peine six heures y sont consacrées en un an de formation à l’École nationale de police. C’est trop peu compte tenu de l’importance de ces crimes. Au Québec, la violence conjugale a fauché la vie de 11 femmes en 2014, sur un total de 70 meurtres, toutes catégories confondues. Un meurtre sur sept est imputable à la violence conjugale.

     

    Et pourtant, il n’existe pas de protocole unique d’intervention policière dans les affaires de violence conjugale. Un comité de révision des homicides conjugaux, sous l’égide du ministère de la Sécurité publique, reste à l’état de projet dormant depuis cinq ans. Le plan gouvernemental en matière de violence conjugale bat de l’aile, comme le rappelle à juste titre le PQ.

     

    Au lieu d’accuser l’opposition de récupérer bassement cette affaire, le premier ministre Philippe Couillard devrait insister auprès du ministère de la Sécurité publique et des corps policiers pour qu’ils soient à la hauteur de leur responsabilité de protéger les femmes vulnérables.













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