Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous
    Intervention policière

    La caméra de police peut-elle remplacer celle des témoins?

    7 mars 2016 | Roland-Yves Carignan - Journaliste et étudiant à la maîtrise en communication | Justice

    On doit remercier les témoins d’une brutale intervention de la policière Stéfanie Trudeau, alias matricule 728. Ce sont leurs enregistrements vidéo et non les déclarations des policiers, dont le juge a dit douter, qui ont mené à sa condamnation pour voies de fait, il y a un peu plus d’une semaine. Victoire, en somme, pour les simples citoyens munis de caméras. Faut-il en conclure, comme le font plusieurs, qu’équiper tous les policiers de tels dispositifs pourrait avoir le même effet ? Calmer leurs ardeurs ? Ce n’est pas si simple.

     

    Il y a ici un mythe qu’il est nécessaire de déboulonner : la caméra des policiers, comme celle que souhaite tester le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pour éventuellement en étendre l’usage, ne peut pas remplacer celle des citoyens.

     

    Il y a d’une part la caméra de nos téléphones, celle des témoins, qui peut montrer toute la scène où se déroule l’interaction entre policiers et citoyens et dont la vidéo peut facilement être médiatisée — comme ce fut le cas dans l’affaire 728. Et il y a d’autre part la caméra corporelle des policiers. Épinglée au torse ou à l’épaulette de l’agent, cette caméra ne filme que ce qu’il y a devant elle : les citoyens. Elle ne montre pas l’ensemble de la scène et surtout, elle ne montre pas le policier, seulement ce qu’il voit. La vidéo produite sera consignée dans un dossier parmi les autres informations recueillies et conservées par le service de police.

     

    Contrairement à ce que l’on est tenté de croire, le rôle premier de la caméra de police n’est pas tant de surveiller les policiers : ils n’apparaissent même pas dans l’image. Il s’agit surtout de surveiller les citoyens. Si elle produit malgré tout un effet « pacificateur » sur les policiers, c’est par une technique bien particulière qui s’explique en deux temps.

     

    Diminution de la violence

     

    Le premier consiste à enregistrer les faits et gestes du citoyen devant un policier, et seulement lui, dans le but d’obtenir un comportement « normalisé » de sa part, c’est-à-dire qu’il obéisse à tout ordre venant du policier, qu’il ne résiste pas et qu’il ne tente pas de fuir, par exemple. On joue ici sur la crainte que l’enregistrement puisse être utilisable contre le citoyen. Surveillés, filmés, enregistrés, nous sommes tous plus dociles, craignant la punition, dont celle, ici, d’un système judiciaire ayant maintenant obtenu la capacité de voir en différé. On parle, dans les termes du philosophe Michel Foucault, d’autodiscipline produite par un système qui peut surveiller et punir.

     

    Le deuxième temps découle du premier : devant un citoyen rendu docile, le policier n’a plus aucune raison d’élever le ton ou le bâton — et dans les faits ne le fera pas. La logique étant que, si l’autorité du policier n’est pas contrariée, celui-ci risque moins de se fâcher, de faire usage de violence ou de faire dérailler l’intervention par des agissements résultant de son stress.

     

    Et ça marche. De nombreuses études l’ont montré. L’une des plus poussées a été effectuée à Rialto, en Californie, où, en un an, on a constaté une diminution de 60 % des épisodes d’usage de violence par les policiers et de 88 % des plaintes envers eux. Les chercheurs indiquent que c’est essentiellement en s’interposant dans la « dynamique situationnelle » entre le policier et le citoyen que l’on en arrive à ces résultats. Ils constatent que c’est parce que la situation est moins tendue, grâce à la plus grande docilité des citoyens en présence du policier, qu’on évite la violence policière et les plaintes contre eux.

     

    Vigilance citoyenne

     

    La caméra corporelle de police donne les résultats attendus, mais il est cependant clair que la technique utilisée participe d’une logique de surveillance du citoyen — celle révélée par Edward Snowden. Au coeur de cette logique, il y a l’idée d’obtenir toujours plus d’informations sur les citoyens, plus de données, afin de mieux évaluer le risque et y apporter une réponse adéquate — comme celle que l’on souhaite de la part des policiers.

     

    Grâce aux développements technologiques en matière de reconnaissance faciale, de biométrie, d’analyse de corpus vidéo, etc., les données issues des enregistrements vidéo peuvent être partagées avec toutes les institutions fonctionnant sur le calcul du risque, comme les services de sécurité, les agences de renseignement nationales et internationales, les compagnies d’assurance, les banques, etc. Dans ces réseaux, un hasard banal peut vous rendre suspect et les preuves peuvent être utilisées en justice.

     

    Il n’est pas encore acquis que la caméra policière servira ce système dans les faits : les règles d’utilisation ne sont pas encore fixées. Disons seulement que l’adoption de cette technologie par les corps de police est faite dans une logique de surveillance. Il faudra maintenant que les citoyens s’assurent de règles d’utilisation équilibrées et contraignantes, respectueuses de la vie privée, non seulement des caméras, mais également des enregistrements et des données extraites. Il faudra par exemple s’assurer que les policiers ne puissent pas voir l’enregistrement avant de rédiger un rapport d’incident — ce qui pourrait constituer une contamination croisée de preuves —, et trouver des mécanismes pour que ce ne soient pas des policiers qui continuent à enquêter sur des policiers.

     

    Il est donc important, collectivement, de voir la caméra de police pour ce qu’elle est : un outil de surveillance des citoyens visant à améliorer la réaction sur place du policier. Il faudra s’assurer que les règles qui l’entourent soient écrites avant tout pour « protéger et servir » et non pour alimenter le Big Data.

     

    Dans l’affaire 728, ce sont des caméras de témoins qui ont fait la différence. La vigilance et la pression exercée par les citoyens, entre autres munis de leurs téléphones cellulaires, seront donc toujours nécessaires contre les écarts de conduite des policiers. La caméra corporelle de police ne les remplacera jamais.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.