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    Les détenues paient le prix de l’austérité

    La fermeture de la seule prison pour femmes au Québec fait reculer leurs droits

    20 février 2016 |Jean-François Nadeau | Justice
    Sœur Marguerite Rivard est bénévole à la prison Tanguay depuis 26 ans.
    Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Sœur Marguerite Rivard est bénévole à la prison Tanguay depuis 26 ans.

    Sans qu’on en fasse de cas, les détenues de la prison Tanguay doivent être transférées dans les prochains jours à l’institut Leclerc, qui deviendra ainsi un établissement mixte. Ces femmes privées de leur liberté font ici les frais des mesures d’austérité, pensent plusieurs spécialistes, qui dénoncent d’importants reculs.

     

    Construite en 1964, la prison Tanguay a été déclarée désuète par Québec en septembre dernier. Ce n’est pas le cas de la prison Leclerc, pourtant édifiée quatre ans plus tôt, et fermée en 2012 par le gouvernement fédéral pour cause de… désuétude, rappelle la criminologue Sylvie Frigon, de l’Université d’Ottawa. « S’il existe une prison désuète, c’est bien Leclerc. »

     

    Pour Mathieu Lavoie, président du Syndicat des agents de la paix en services correctionnels du Québec (SAPSCQ), ce sont « des coupes liées à l’austérité » qui ont conduit à ce revirement qui passe très mal dans le milieu carcéral. « C’est la manière qu’on a trouvée pour satisfaire les demandes du gouvernement. On coupe Tanguay », résume celui qui craintque cette décision ait d’importantes conséquences sur le quotidien des femmes.

     

    Québec, qui ne cache pas que sa décision est motivée en partie par des « raisons économiques », fait valoir que les prisonnières de Tanguay seront placées dans une aile séparée, dans une prison ancienne. Prison dont l’aspect austère n’invite guère à la réhabilitation, rétorque Sylvie Frigon. « Je suis perplexe à propos de ce qu’on veut faire ici. On recule, d’une certaine façon. » La criminologue rappelle en effet que, dans l’histoire, les expériences des prisons mixtes n’ont pas fonctionné, un fait qui est non seulement connu, mais bien documenté. « Les femmes ont déjà été dans les mêmes établissements que les hommes. Ça ne marchait pas, parce qu’elles ont besoin de soins particuliers. Mais on revient malgré tout à ça ! »

     

    Du rafistolage

     

    Il faut admettre que bien peu de gens ont été consultés pour prendre cette décision, constate soeur Marguerite Rivard, qui est à l’écoute des prisonnières de la prison Tanguay depuis 26 ans. « À Tanguay, ça avait plus une allure familiale, avec un aspect moins prison. À Leclerc, on perd toute la dimension humaine de Tanguay. Il n’y a pas de prises de courant dans les cellules. Plus de télé, plus de fer à friser dans les cellules… Une télé pour quarante personnes, je ne sais pas si vous voyez ce que ça signifie comme problème en perspective. […] Des femmes ensemble, ce n’est pas facile à vivre, vous savez. »

     

    Pour les gardiens de prison représentés par le SAPSCQ, il est clair que les lieux du vieux pénitencier Leclerc n’ont jamais été conçus pour des femmes, et sont par conséquent mal adaptés à leurs besoins. « Au fédéral, c’était un pénitencier pour hommes. Les lieux ne sont pas faits pour être mixtes. On “ patche ”. Le gymnase, le service socioculturel, la formation, le travail, tout ça a été pensé pour des hommes. »

     

    Comment tout ça va-t-il s’inscrire dans un contexte mixte ? Le syndicat des gardiens s’en inquiète. « Nous, on est pris pour éviter les évasions et les contacts entre hommes et femmes. Juste pour les contacts visuels, ce sera quelque chose. Il y a un haut taux d’hormones en prison. »

     

    Beaucoup de travaux de mise à niveau seront d’ailleurs nécessaires au pénitencier Leclerc, ne serait-ce que pour assurer le minimum. « Il y a beaucoup à faire, juste pour respercter les normes, rappelle le président de la SAPSCQ. Le discours du ministre n’est pas clair là-dessus. Le gouvernement québécois a décidé d’occuper le pénitencier à l’automne 2014 pour donner une bouffée d’air et libérer des places ailleurs. Mais là, avec ce transfert, on enlève cette soupape : on prend des places qui étaient destinées à soulager la surpopulation masculine pour y mettre des femmes, puis on déplace les hommes qui étaient à Leclerc dans des endroits qui étaient déjà trop occupés. »

     

    Le syndicat des gardiens estime qu’on tourne en rond avec cette décision : « On manque de places, mais on en coupe quand même ! » Concrètement, la prison Tanguay accueille environ 260 femmes. « On va transférer les hommes de Leclerc pour en garder environ 80 sur place afin d’installer les femmes », résume le président du Syndicat des agents de la paix. Les autres prisonniers vont donc se retrouver dans des établissements déjà saturés, regrette Mathieu Lavoie.

     

    Indifférence générale

     

    Quant aux femmes, qui comptent pour une quantité négligeable dans le monde carcéral, soit à peine 9 %, leur statut va encore se précariser, croit la criminologue Sylvie Frigon. « Ce sera quoi la place des femmes, quand on les mettra avec des hommes ? »

     

    Soeur Rivard partage entièrement son inquiétude. Pendant l’incarcération, mais aussi bien au-delà. « Les besoins sont déjà énormes, vous savez, du côté des femmes. J’essaie juste de rendre cela un peu plus humain », dit celle vers qui plusieurs se retournent, même après leur sortie de prison.

     

    Durant l’entretien, soeur Rivard rappellera à plusieurs reprises qu’« on ne se comporte pas avec des femmes comme avec les hommes ». Il faut par exemple savoir que 70 % des femmes en prison sont mères. Cela nécessite des espaces particuliers. « Et il y a des prisonnières enceintes. D’autres sont en sevrage. Parfois, c’est terrible, vous savez. La nourriture non plus, ce n’est pas la même chose. Pour les femmes de Tanguay, le personnel va changer. Elles vont se retrouver avec des groupes différents et des personnes différentes. Ce sera plus gros. Ce n’est pas nécessairement une bonne idée. » Pour elle, il est certain qu’elles vont toutes perdre au change.

     

    C’est aussi l’avis de la criminologue Sylvie Frigon, qui observe par ailleurs que l’annonce de cette fermeture l’automne dernier n’a pas fait beaucoup de bruit au-delà du milieu carcéral : « Il n’y a pas eu de levée de boucliers pour les prisonniers comme il y en a eu pour l’éducation ou la santé. »

     

    Il faut dire aussi que, comme peu de gens en société se soucient du sort des prisonniers, leurs conditions de vie échappent plus facilement aux radars de ceux qui font métier de rendre compte de l’actualité. Quand il a voulu le faire, Le Devoir n’a d’ailleurs pas obtenu la permission de l’État québécois pour visiter les lieux concernés.

     

    Pourtant, la prison nous tend une image miroir de notre société, fait valoir la criminologue, en notant que « la situation des femmes en prison ne cesse de se dégrader ». Chose qui devrait collectivement tous nous interpeller.













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