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La saga de Lai Changxing - Le Canada livre à la Chine le plus grand escroc chinois

Éric Meyer   2 juillet 2002  Justice
Pékin — Le vendredi 21 juin, à Vancouver, la Commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada a comblé les voeux du gouvernement chinois en déboutant Lai Changxing, dit «le gros», franc-tireur de l'import-export ayant grugé le fisc de trois milliards de dollars américains en droits de douanes. Lai sera renvoyé dans son pays en échange de la promesse de la Chine de ne pas le condamner à mort.

Pékin recherche Lai pour deux raisons. Pour un pays dont les échanges commerciaux s'élèvent à 500 milliards de dollars par année, une fraude de cette ampleur fait mauvais effet. La Chine faisant désormais partie de l'OMC, elle doit imposer sa loi pour se faire respecter, le temps du Far West est révolu. D'autre part, le régime a aujourd'hui besoin du fugitif en partie pour venger ses cadres supérieurs, sacrifiés après que Lai les eut achetés, et aussi pour l'empêcher de raconter tout ce qu'il sait sur d'autres grands hommes corrompus.

Depuis 1993 à la tête de Yuanhua, sa pieuvre commerciale entre Hong-Kong et Xiamen (Fujian), ce jeune escroc (44 ans) avait monté le plus fameux trafic de contrebande de l'histoire chinoise, important (hors taxes) pour au moins sept milliards de dollars de marchandises en profitant des faiblesses du système.

Un enfant de la balle

Lai, comme tant d'autres en Chine, est parti de rien et s'est enrichi à la force du poignet. Natif de Xiamen — ville côtière d'un million d'âmes, parmi les plus riches, au climat doux, en bien des points comparable à Vancouver, son asile canadien —, Lai fut parmi les premiers à répondre à l'appel de Deng Xiaoping, à la fin des années 70, en montant une entreprise privée: un groupe immobilier.

Il connut un succès immédiat en partageant généreusement ses profits avec la police, la douane et la mairie. Très vite il se tourna vers l'importation, offrant aux grands groupes un gain précieux en taxes et en temps. Il importait de tout, des ordinateurs au carburant, en passant par des automobiles et des téléphones portables.

Dès 1993, il avait gagné suffisamment d'argent pour acquérir à Hong-Kong un appartement valant 1,9 million de dollars. Puis, quatre ans plus tard, il achetait pour 14 millions de dollars un «plateau» entier au huitième étage de la Far East Financial Tower, une de ces tours du front de mer, d'où il organisait ses affaires à partir de ses compagnies-écran — Fairwell (Yuan Hua) ou la Honour Fair International Ltd. Sans compter d'autres babioles, tels son yacht de 21 mètres, sa Mercedes blindée et sa tour en construction au coeur de la ville, dont le terrain seul valait 120 millions de dollars.



Un système «Lai» de corruption

Lai Changxing aurait, dit-on, constitué sur ses partenaires en affaires des dossiers compromettants, notamment des vidéos pris au «pavillon rouge», son bordel de luxe où il recevait gratuitement ses «amis» de la mairie, des banques et de la marine. On comptait de ses «amis» jusque dans l'entourage de Jiang Zemin.

Lai a racheté le club de foot municipal et l'a doté d'un des meilleurs entraîneurs du pays pour le faire passer en première division. Sa «générosité» était proverbiale. «Quand il prenait un taxi, se rappelle un chauffeur, et que ça coûtait sept yuans, il en laissait 100, et quand il prenait [sic] une fille pour 500 yuans la nuit, il en laissait 5000»... En cas de dettes ou de besoin, il ne laissait jamais tomber personne. Avec une telle reconnaissance universelle, ses affaires auraient pu continuer longtemps. C'était compter sans Zhu Rongji, le premier ministre.

En 1997, Zhu avait entendu parler de l'affaire de Xiamen. En février 1998, il y passait «incognito» cinq jours de «vacances» avec sa femme. Pour faire chuter Lai, Zhu dut s'y prendre, comme au billard, par la bande et démanteler d'abord, durant l'été 1998, un réseau de contrebande dans la province de Canton. Quatre cents inspecteurs furent placés sous les ordres de Liu Liying, la numéro deux du Comité de vérification de la discipline, la «police» interne du Parti.

Une fois cette affaire réglée (six condamnations à mort), Mme Liu et ses limiers s'installèrent à Xiamen et démêlèrent l'écheveau: en octobre 1999, Zhu avait assez de preuves pour faire inculper Lai Changxing — dont les relations demeuraient cependant assez fortes pour lui permettre de filer entre les doigts d'une police complaisante. Deux cents cadres supérieurs étaient en prison — pratiquement toute la mairie.

Quatorze peines de mort

Onze mois plus tard (le temps de faire le ménage et de trouver des gens assez haut placés pour fournir des coupables convaincants tout en épargnant les barons du régime) tombaient les verdicts contre 84 accusés. Les jugements furent d'une sévérité inouïe:

14 peines de mort, 12 condamnations à perpétuité et 58 peines de prison — aucune relaxe. Parmi les personnes exécutées figuraient un vice-maire, un chef de la police, un vice-président de banque, un chef des douanes...

Restait à régler le cas de Lai Changxing. Pékin savait depuis longtemps que Lai se cachait en Colombie-Britannique, où il vivait depuis 19 mois dans une luxueuse villa qu'il avait achetée. Il était entré au Canada sous son vrai nom, comme immigrant, avec un passeport hong-kongais régulièrement acquis des années plus tôt. Dès juin 2000, cinq mois avant le procès-fleuve, trois agents chinois et son propre frère lui rendaient visite pour tenter de le faire revenir en Chine, à la suite de quoi, s'estimant menacé, Lai faisait une demande d'asile politique. En échange de sa coopération, le frère écopait pour sa part d'une peine légère lors du procès: huit ans de prison!

Lai fut arrêté le 23 novembre dernier par la sécurité canadienne; en l'absence de tout accord bilatéral d'extradition, son affaire fut confiée à la Commission de l'immigration afin qu'elle définisse son statut. La sécurité informa la justice de contacts que Lai avait eus avec des chefs mafieux chinois, de séjours répétés dans des lieux de jeux et de plaisir et du fait que Lai avait abandonné son domicile conjugal.

Lai Changxing et ses avocats firent valoir que son cas était politique. Li Jizhou, son «protecteur», ex-ministre de la Sécurité publique, était en prison et Lai prétendit que son affaire était liée à son refus de témoigner contre lui. En cas d'extradition, sa propre exécution ne ferait aucun doute: Zhu Rongji avait déclaré que Lai «méritait dix fois la mort». La Chine procéda alors à un geste unique dans l'histoire du régime: si grand était son désir de remettre la main sur le transfuge qu'elle s'engagea par note diplomatique à épargner sa vie si le Canada acceptait de le lui remettre.

Les intérêts du Canada

Finalement, le vendredi 21 juin, la Commission a tranché en faveur de Pékin — et des intérêts économiques du Canada. Au nom de cette morale invoquée par un diplomate canadien à Pékin: «Nous ne protégeons pas les criminels.»

Selon toutes les apparences, Lai Changxing va faire appel de la décision de la Commission, procédure qui prendra encore quelques mois avant d'arriver à son aboutissement. Mais l'opinion de l'État canadien comme de sa justice semble irrévocable.

De plus, un dernier argument va jouer en faveur de la demande de la Chine: Pékin s'apprête à acheter à l'étranger pour plusieurs milliards de dollars d'équipements pour ses Jeux olympiques de 2008, des équipements que la Chine ne peut fournir au niveau de qualité demandé mais indispensables pour des raisons de prestige national. Tous les pays détenteurs de ces technologies, Europe, Japon, Amérique du Nord, Australie, sont sur les rangs. Le moment venu, on peut supposer que la Chine, régime mêlant toujours la politique à ses choix de clients étrangers, saura se souvenir du verdict final.

Correspondant du Devoir en Chine






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