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    La médiation, grande oubliée du conflit

    Il n’est jamais trop tard pour trouver une solution au conflit, dit Louise Otis

    19 mai 2012 |Brian Myles | Justice
    Louise Otis
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Louise Otis
    Le gouvernement Charest aurait dû considérer une médiation avant de décréter une loi spéciale pour mater le mouvement étudiant.

    « Il aurait été souhaitable que le gouvernement tente le coup, surtout qu’on n’avait rien à perdre, a commenté hier l’ex-juge de la Cour d’appel Louise Otis. Avant d’arriver à une loi spéciale, il faut au moins avoir essayé la médiation. »


    Mme Otis, pionnière dans la médiation au Québec, se garde bien de jeter le blâme sur l’une ou l’autre des parties dans cette négociation difficile, rompue sous le coup de tonnerre d’une loi spéciale. Le conflit a dépassé depuis longtemps le simple enjeu de la hausse des droits de scolarité, une réalité qui a probablement pris par surprise autant le gouvernement que le mouvement étudiant. Les libéraux à bout de souffle après neuf ans au pouvoir n’ont pas su mesurer l’ampleur de la remise en question des institutions démocratiques sous-jacente au conflit, tandis que le mouvement étudiant a éprouvé du mal à canaliser l’énergie grandissante de sa base militante. Pour paraphraser le dirigeant syndical Michel Arsenault, le chat est grimpé bien haut dans le poteau, et il ne semble pas près de redescendre.


    « Tous les conflits qui perdurent finissent par se détériorer et être infiltrés par des éléments radicaux. Or, ce n’est pas dans nos caractéristiques. La population québécoise est calme et tolérante. Elle aime la paix », estime Louise Otis, qui enseigne et pratique toujours la médiation.

     

    Occasions ratées


    Selon Mme Otis, le gouvernement Charest a raté une occasion en or de s’engager dans une médiation au lendemain de la manifestation qui a réuni plus de 100 000 personnes au centre-ville de Montréal, le 22 mars dernier. « Les étudiants ont exprimé de manière pacifique des revendications cohérentes à ce moment-là. Ça aurait été le temps de créer un canal de communication. Il fallait au moins prendre acte du mouvement et de ses revendications », dit-elle.


    Le premier ministre Jean Charest est plutôt demeuré inflexible, en indiquant que les étudiants avaient eu tort de rompre les discussions lorsqu’elles avaient lieu, lors du sommet sur l’éducation postsecondaire de décembre 2010. Tout au long du conflit, les leaders de la FEUQ, de la FECQ et de la CLASSE ont demandé une rencontre avec le premier ministre, sans succès.


    « L’ancien premier ministre Lucien Bouchard l’a déjà dit : « les Québécois ont un rapport affectif avec leur premier ministre ». Il aurait été rassurant que M. Charest rencontre les étudiants. Ça aurait été un geste de reconnaissance. On n’aurait pas réglé le conflit, mais on aurait atténué les tensions. »


    Les libéraux et les étudiants n’ont même pas su s’entendre sur l’objet de la négociation. Les uns prônaient la hausse des droits de scolarité à tout prix, tandis que les autres ne démordaient pas du gel à défaut de la gratuité. « Ils ne parlaient pas du tout le même langage, mais c’est comme ça dans 90 % des médiations. On réalise qu’il y a toujours un conflit caché derrière le conflit apparent. »

     

    L’entente brisée


    Pendant que le Parti libéral tenait son conseil général sous haute tension à Victoriaville, le 4 mai dernier, les étudiants et le gouvernement ont tenu des négociations directes pendant toute la nuit à Québec. L’entente arrachée au terme d’une nuit blanche était fragile et elle n’a pas résisté à la lumière du jour. « Il aurait été plus sage pour les étudiants qu’ils n’assistent pas à cette rencontre sans avoir l’assurance qu’un conseil de médiation était en place. Des médiateurs auraient pu apporter un meilleur équilibre dans le rapport de force entre les parties, tout en restant neutres », explique Louise Otis.


    Un conseil de médiation aurait également pu conseiller aux leaders étudiants et à l’ex-ministre de l’Éducation, Line Beauchamp de ne pas commenter ni critiquer publiquement l’entente avant qu’elle ait été acceptée par les associations étudiantes. Cette erreur des deux clans, excédés par la lourdeur du conflit, s’est avérée fatale.


    Selon Louise Otis, il était clair à ce moment précis que ni le gouvernement ni les leaders étudiants ne disposaient du recul nécessaire pour continuer dans la voie de la négociation directe et de l’affrontement. « À un certain point dans une négociation, la communication directe devient totalement contre-productive », dit-elle.


    Louise Otis appuie donc sans réserve la suggestion du bâtonnier Louis Masson, qui a suggéré à la veille de l’adoption de la loi spéciale la formation d’un conseil de médiation formé de trois juges.


    Le conseil de médiation, formé de tiers neutres obéissant à des règles déontologiques strictes, pourrait aider des parties égarées à retrouver le chemin de l’entente. « Il n’est jamais trop tard pour une médiation, mais plus le conflit s’envenime, plus ça devient difficile de le régler », estime Mme Otis.


    La Cour du Québec, la Cour supérieure et la Cour d’appel proposent toutes trois la médiation dans des litiges importants. Dans sa réforme du Code de procédure civile, le ministre de la Justice, Jean-Marc Fournier, a mis de l’avant des modes non traditionnels de résolution des conflits tels que l’arbitrage et la médiation. Pourquoi le gouvernement ne serait-il pas capable de prêcher par l’exemple ? s’interroge Mme Otis. « C’est un instrument remarquable, mais encore faut-il s’en servir. »


    Dans ses cours à la Faculté de droit de l’Université McGill, Louise Otis accorde une place de choix aux médiations réussies de l’histoire. C’est une médiation qui a donné lieu au Traité de Westphalie, en 1648, mettant un terme à la guerre de Trente Ans. Le cardinal Fabio Chigi et Alvise Contarini ont contribué à jeter les bases de l’Europe moderne par un effort de conciliation qui a duré cinq ans. Tout un contraste avec le Traité de Versailles, en vertu duquel les alliés, vainqueurs de la Guerre de 14-18, ont imposé leurs vues à une Allemagne saignée à blanc pendant la décennie suivante, jusqu’à favoriser l’éclosion de la peste brune. Louise Otis rêve de livres d’histoire qui parleront autant des grands négociateurs qui ont refait le monde de manière pacifique que des généraux victorieux. Elle rêve d’un Québec qui laisserait à sa jeunesse une leçon de médiation.













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