La DPJ prend acte de l'affaire Shafia
Elle va s'intéresser davantage à ces différences culturelles pour évaluer les cas
Photo : Agence Reuters Lars Hagberg
Mohammed Shafia, son épouse Tooba Yahya et leur fils Hamed ont été reconnus coupables de meurtre prémédité.
L'affaire Shafia a changé à jamais le regard de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) sur les crimes d'honneur. Ce risque sera pris en compte lors de futures interventions.
Au lendemain du verdict de culpabilité pour meurtre prémédité rendu contre trois membres de la famille Shafia, la DPJ de Montréal fait son mea-culpa. «Cette réalité de crime d'honneur, c'était inconcevable pour nous. Ça ne faisait pas partie des choses qu'on évaluait [dans nos interventions]. Ce n'était pas sur notre radar, c'était comme si ça n'existait pas», explique Michelle Dionne, Directrice de la protection de la jeunesse de Montréal, qui est rattachée à l'Institut universitaire.
Le meurtre prémédité des trois filles Shafia (Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, Geeti, 13 ans) par leurs parents et leur frère a placé la DPJ dans une position inconfortable. Lors du procès des trois meurtriers (Mohammed Shafia, son épouse Tooba Yahya et leur fils, Hamed), le jury a appris que la direction de l'école Antoine-de-Saint-Exupéry, fréquentée par les filles, avait alerté la DPJ à deux reprises en 2008 et en 2009. Sahar, alors âgée de 16 ans, se plaignait de subir des mauvais traitements et d'être isolée de sa famille, car elle refusait de porter le voile. Quant à la plus jeune, Geeti, elle implorait la DPJ de la prendre sous son aile.
Le Centre jeunesse Batshaw, qui dessert les anglophones de Montréal, avait jugé qu'il n'y avait pas matière à intervenir dans le cas de Sahar. Le centre n'avait pas en mains la multitude d'informations dévoilées au procès sur les dynamiques familiales et la haine de Mohammed Shafia à l'égard de ses filles et de sa première épouse Rona (tuée elle aussi).
«Est-ce qu'on aurait pu faire autrement quand on sait tout ce que l'on sait?, s'interroge Mme Dionne. La question est légitime. [Cette affaire] nous convie à une leçon d'humilité et d'autocritique.»
Un crime rare
Depuis le 31 mars 2011, 7684 enfants ont bénéficié des services de la DPJ à Montréal. La moitié d'entre eux sont issus des communautés culturelles. «On est confronté à la complexité de la réalité montréalaise, en particulier avec des communautés qui ont des références culturelles différentes des nôtres», explique Mme Dionne.
La DPJ prend la pleine mesure de ces transformations. Tout juste après le retour des Fêtes, l'organisme a reçu trois signalements en une semaine pour des cas d'oppression familiale semblables à l'affaire Shafia. «Il s'agissait de filles qui fréquentaient des garçons que le père n'avait pas choisis», dit la Directrice de la protection de la jeunesse. Maintenant qu'on sait que ça existe, on va réagir autrement.»
À l'avenir, la DPJ va s'intéresser davantage à ces différences culturelles et aux parcours migratoires afin de mieux cerner les risques qui pèsent sur le développement des enfants. Il est notamment question de s'appuyer sur l'expertise de consultants en affaires ethnoculturelles et de développer un réseau d'aidants naturels. Le tout, en évitant de stigmatiser des groupes minoritaires. «Il faut faire attention de ne pas généraliser et de ne pas mettre tout le monde dans le même panier.»
En dépit du battage médiatique entourant l'affaire Shafia, le crime d'honneur est un phénomène plutôt rare devant les tribunaux canadiens. Dans une étude publiée récemment, le professeur en droit de l'Université de Sherbrooke Marie-Pierre Robert a recensé 12 dossiers impliquant 15 victimes depuis 1954 (exception faite de l'affaire Shafia). Le crime d'honneur est cependant en progression, avec 13 victimes depuis 1999.
Le Code criminel ne fait nullement mention du crime d'honneur. Il punit le meurtre avec sévérité, sans égard au mobile. Selon Mme Robert, c'est très bien ainsi. «On se rend compte que notre droit pénal a les outils suffisants», dit-elle.
Le verdict de culpabilité contre les Shafia s'inscrit dans la tendance de fond qu'elle a observée. Les juges et les jurys se montrent impitoyables devant le crime d'honneur. La défense de provocation, souvent invoquée par les accusés, ne trouve aucune sympathie. Au contraire, cette conception de l'honneur se retourne contre les accusés; il s'agit d'un facteur aggravant dans un système judiciaire attaché aux principes du respect de la vie humaine et de l'égalité entre hommes et femmes. «Le crime d'honneur est fait pour contrôler les femmes et les empêcher d'avoir le contrôle sur leur vie amoureuse, sentimentale et sexuelle, affirme Mme Robert. Il n'y a pas d'honneur à tuer, c'est extrêmement déshonorant.»
C'est d'ailleurs le sens des commentaires exprimés par le juge Robert Maranger lorsqu'il a condamné les Shafia à la prison à vie. Il a dénoncé leur notion «tordue et malade» de l'honneur, une notion fondée «sur la domination et le contrôle des femmes» incompatible avec une société civilisée.
***
Tuer pour sauver l'honneur
L'Afghanistan, pays d'origine des Shafia, est réputé pour son conservatisme social et l'importance dévolue à l'honneur. Encore la semaine dernière, une femme qui a donné naissance à sa troisième fille a été étranglée par son mari et sa belle-mère. L'époux, Sher Mohammad, exigeait un garçon, rapportait dimanche le New York Times. Les deux meurtriers auraient torturé la victime et tenté de déguiser le meurtre en suicide. La belle-mère, Wali Hazrata, a été arrêtée, mais le mari court toujours. Des ONG comme Human Rights Watch ont dénoncé la tolérance culturelle affichée par l'Afghanistan à l'égard du problème endémique de la violence faite aux femmes.
Au lendemain du verdict de culpabilité pour meurtre prémédité rendu contre trois membres de la famille Shafia, la DPJ de Montréal fait son mea-culpa. «Cette réalité de crime d'honneur, c'était inconcevable pour nous. Ça ne faisait pas partie des choses qu'on évaluait [dans nos interventions]. Ce n'était pas sur notre radar, c'était comme si ça n'existait pas», explique Michelle Dionne, Directrice de la protection de la jeunesse de Montréal, qui est rattachée à l'Institut universitaire.
Le meurtre prémédité des trois filles Shafia (Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, Geeti, 13 ans) par leurs parents et leur frère a placé la DPJ dans une position inconfortable. Lors du procès des trois meurtriers (Mohammed Shafia, son épouse Tooba Yahya et leur fils, Hamed), le jury a appris que la direction de l'école Antoine-de-Saint-Exupéry, fréquentée par les filles, avait alerté la DPJ à deux reprises en 2008 et en 2009. Sahar, alors âgée de 16 ans, se plaignait de subir des mauvais traitements et d'être isolée de sa famille, car elle refusait de porter le voile. Quant à la plus jeune, Geeti, elle implorait la DPJ de la prendre sous son aile.
Le Centre jeunesse Batshaw, qui dessert les anglophones de Montréal, avait jugé qu'il n'y avait pas matière à intervenir dans le cas de Sahar. Le centre n'avait pas en mains la multitude d'informations dévoilées au procès sur les dynamiques familiales et la haine de Mohammed Shafia à l'égard de ses filles et de sa première épouse Rona (tuée elle aussi).
«Est-ce qu'on aurait pu faire autrement quand on sait tout ce que l'on sait?, s'interroge Mme Dionne. La question est légitime. [Cette affaire] nous convie à une leçon d'humilité et d'autocritique.»
Un crime rare
Depuis le 31 mars 2011, 7684 enfants ont bénéficié des services de la DPJ à Montréal. La moitié d'entre eux sont issus des communautés culturelles. «On est confronté à la complexité de la réalité montréalaise, en particulier avec des communautés qui ont des références culturelles différentes des nôtres», explique Mme Dionne.
La DPJ prend la pleine mesure de ces transformations. Tout juste après le retour des Fêtes, l'organisme a reçu trois signalements en une semaine pour des cas d'oppression familiale semblables à l'affaire Shafia. «Il s'agissait de filles qui fréquentaient des garçons que le père n'avait pas choisis», dit la Directrice de la protection de la jeunesse. Maintenant qu'on sait que ça existe, on va réagir autrement.»
À l'avenir, la DPJ va s'intéresser davantage à ces différences culturelles et aux parcours migratoires afin de mieux cerner les risques qui pèsent sur le développement des enfants. Il est notamment question de s'appuyer sur l'expertise de consultants en affaires ethnoculturelles et de développer un réseau d'aidants naturels. Le tout, en évitant de stigmatiser des groupes minoritaires. «Il faut faire attention de ne pas généraliser et de ne pas mettre tout le monde dans le même panier.»
En dépit du battage médiatique entourant l'affaire Shafia, le crime d'honneur est un phénomène plutôt rare devant les tribunaux canadiens. Dans une étude publiée récemment, le professeur en droit de l'Université de Sherbrooke Marie-Pierre Robert a recensé 12 dossiers impliquant 15 victimes depuis 1954 (exception faite de l'affaire Shafia). Le crime d'honneur est cependant en progression, avec 13 victimes depuis 1999.
Le Code criminel ne fait nullement mention du crime d'honneur. Il punit le meurtre avec sévérité, sans égard au mobile. Selon Mme Robert, c'est très bien ainsi. «On se rend compte que notre droit pénal a les outils suffisants», dit-elle.
Le verdict de culpabilité contre les Shafia s'inscrit dans la tendance de fond qu'elle a observée. Les juges et les jurys se montrent impitoyables devant le crime d'honneur. La défense de provocation, souvent invoquée par les accusés, ne trouve aucune sympathie. Au contraire, cette conception de l'honneur se retourne contre les accusés; il s'agit d'un facteur aggravant dans un système judiciaire attaché aux principes du respect de la vie humaine et de l'égalité entre hommes et femmes. «Le crime d'honneur est fait pour contrôler les femmes et les empêcher d'avoir le contrôle sur leur vie amoureuse, sentimentale et sexuelle, affirme Mme Robert. Il n'y a pas d'honneur à tuer, c'est extrêmement déshonorant.»
C'est d'ailleurs le sens des commentaires exprimés par le juge Robert Maranger lorsqu'il a condamné les Shafia à la prison à vie. Il a dénoncé leur notion «tordue et malade» de l'honneur, une notion fondée «sur la domination et le contrôle des femmes» incompatible avec une société civilisée.
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Tuer pour sauver l'honneur
L'Afghanistan, pays d'origine des Shafia, est réputé pour son conservatisme social et l'importance dévolue à l'honneur. Encore la semaine dernière, une femme qui a donné naissance à sa troisième fille a été étranglée par son mari et sa belle-mère. L'époux, Sher Mohammad, exigeait un garçon, rapportait dimanche le New York Times. Les deux meurtriers auraient torturé la victime et tenté de déguiser le meurtre en suicide. La belle-mère, Wali Hazrata, a été arrêtée, mais le mari court toujours. Des ONG comme Human Rights Watch ont dénoncé la tolérance culturelle affichée par l'Afghanistan à l'égard du problème endémique de la violence faite aux femmes.
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