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La DPJ prend acte de l'affaire Shafia

Elle va s'intéresser davantage à ces différences culturelles pour évaluer les cas

Brian Myles   31 janvier 2012  Justice
Mohammed Shafia, son épouse Tooba Yahya et leur fils Hamed ont été reconnus coupables de meurtre prémédité.<br />
Photo : Agence Reuters Lars Hagberg
Mohammed Shafia, son épouse Tooba Yahya et leur fils Hamed ont été reconnus coupables de meurtre prémédité.
L'affaire Shafia a changé à jamais le regard de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) sur les crimes d'honneur. Ce risque sera pris en compte lors de futures interventions.

Au lendemain du verdict de culpabilité pour meurtre prémédité rendu contre trois membres de la famille Shafia, la DPJ de Montréal fait son mea-culpa. «Cette réalité de crime d'honneur, c'était inconcevable pour nous. Ça ne faisait pas partie des choses qu'on évaluait [dans nos interventions]. Ce n'était pas sur notre radar, c'était comme si ça n'existait pas», explique Michelle Dionne, Directrice de la protection de la jeunesse de Montréal, qui est rattachée à l'Institut universitaire.

Le meurtre prémédité des trois filles Shafia (Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, Geeti, 13 ans) par leurs parents et leur frère a placé la DPJ dans une position inconfortable. Lors du procès des trois meurtriers (Mohammed Shafia, son épouse Tooba Yahya et leur fils, Hamed), le jury a appris que la direction de l'école Antoine-de-Saint-Exupéry, fréquentée par les filles, avait alerté la DPJ à deux reprises en 2008 et en 2009. Sahar, alors âgée de 16 ans, se plaignait de subir des mauvais traitements et d'être isolée de sa famille, car elle refusait de porter le voile. Quant à la plus jeune, Geeti, elle implorait la DPJ de la prendre sous son aile.

Le Centre jeunesse Batshaw, qui dessert les anglophones de Montréal, avait jugé qu'il n'y avait pas matière à intervenir dans le cas de Sahar. Le centre n'avait pas en mains la multitude d'informations dévoilées au procès sur les dynamiques familiales et la haine de Mohammed Shafia à l'égard de ses filles et de sa première épouse Rona (tuée elle aussi).

«Est-ce qu'on aurait pu faire autrement quand on sait tout ce que l'on sait?, s'interroge Mme Dionne. La question est légitime. [Cette affaire] nous convie à une leçon d'humilité et d'autocritique.»

Un crime rare

Depuis le 31 mars 2011, 7684 enfants ont bénéficié des services de la DPJ à Montréal. La moitié d'entre eux sont issus des communautés culturelles. «On est confronté à la complexité de la réalité montréalaise, en particulier avec des communautés qui ont des références culturelles différentes des nôtres», explique Mme Dionne.

La DPJ prend la pleine mesure de ces transformations. Tout juste après le retour des Fêtes, l'organisme a reçu trois signalements en une semaine pour des cas d'oppression familiale semblables à l'affaire Shafia. «Il s'agissait de filles qui fréquentaient des garçons que le père n'avait pas choisis», dit la Directrice de la protection de la jeunesse. Maintenant qu'on sait que ça existe, on va réagir autrement.»

À l'avenir, la DPJ va s'intéresser davantage à ces différences culturelles et aux parcours migratoires afin de mieux cerner les risques qui pèsent sur le développement des enfants. Il est notamment question de s'appuyer sur l'expertise de consultants en affaires ethnoculturelles et de développer un réseau d'aidants naturels. Le tout, en évitant de stigmatiser des groupes minoritaires. «Il faut faire attention de ne pas généraliser et de ne pas mettre tout le monde dans le même panier.»

En dépit du battage médiatique entourant l'affaire Shafia, le crime d'honneur est un phénomène plutôt rare devant les tribunaux canadiens. Dans une étude publiée récemment, le professeur en droit de l'Université de Sherbrooke Marie-Pierre Robert a recensé 12 dossiers impliquant 15 victimes depuis 1954 (exception faite de l'affaire Shafia). Le crime d'honneur est cependant en progression, avec 13 victimes depuis 1999.

Le Code criminel ne fait nullement mention du crime d'honneur. Il punit le meurtre avec sévérité, sans égard au mobile. Selon Mme Robert, c'est très bien ainsi. «On se rend compte que notre droit pénal a les outils suffisants», dit-elle.

Le verdict de culpabilité contre les Shafia s'inscrit dans la tendance de fond qu'elle a observée. Les juges et les jurys se montrent impitoyables devant le crime d'honneur. La défense de provocation, souvent invoquée par les accusés, ne trouve aucune sympathie. Au contraire, cette conception de l'honneur se retourne contre les accusés; il s'agit d'un facteur aggravant dans un système judiciaire attaché aux principes du respect de la vie humaine et de l'égalité entre hommes et femmes. «Le crime d'honneur est fait pour contrôler les femmes et les empêcher d'avoir le contrôle sur leur vie amoureuse, sentimentale et sexuelle, affirme Mme Robert. Il n'y a pas d'honneur à tuer, c'est extrêmement déshonorant.»

C'est d'ailleurs le sens des commentaires exprimés par le juge Robert Maranger lorsqu'il a condamné les Shafia à la prison à vie. Il a dénoncé leur notion «tordue et malade» de l'honneur, une notion fondée «sur la domination et le contrôle des femmes» incompatible avec une société civilisée.

***

Tuer pour sauver l'honneur

L'Afghanistan, pays d'origine des Shafia, est réputé pour son conservatisme social et l'importance dévolue à l'honneur. Encore la semaine dernière, une femme qui a donné naissance à sa troisième fille a été étranglée par son mari et sa belle-mère. L'époux, Sher Mohammad, exigeait un garçon, rapportait dimanche le New York Times. Les deux meurtriers auraient torturé la victime et tenté de déguiser le meurtre en suicide. La belle-mère, Wali Hazrata, a été arrêtée, mais le mari court toujours. Des ONG comme Human Rights Watch ont dénoncé la tolérance culturelle affichée par l'Afghanistan à l'égard du problème endémique de la violence faite aux femmes.
 
 
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  • Yves Claudé - Inscrit
    31 janvier 2012 05 h 46
    Déficit navrant d’objectivité !
    Il est déplorable de constater que les médias, y compris ceux qui se targuent de professionnalisme et d’objectivité, dans une absence de recul par rapport aux faits, s’obstinent à utiliser le terme très douteux de « crimes d’honneur », pour faire état de crimes traditionnalistes, que l’on pourrait aussi qualifier de crimes patriarcaux ou sexistes, ou bien « haineux », pour reprendre d’expression utilisée par le juge Robert Maranger dans sa conclusion du procès Shafia. Les sciences sociales contemporaines introduisent par ailleurs le terme spécialisé de féminicide.

    La langue française a donc de nombreuses ressources pour éviter le piège qui consiste à importer et légitimer, avec le vocabulaire d’un milieu socioculturel spécifique, le système éthique propre à cette formation sociale. Les professionnels du journalisme ou de l’intervention sociale (entre autres), ont des obligations éthiques et méthodologiques qui devraient les prévenir de se livrer à de telles dérives.

    Dans une situation de criminalité pédophile, oserait-on parler de “crimes d’amour” lorsque des individus au comportement déviant prétendent “aimer” leurs victimes ?

    Dans le cas de la DPJ, réputée pour une propension à verser dans les interprétations psychologisantes à la fois antiscientifiques et socialement dangereuses des dossiers de leurs “clients”, et pour une production récurrente de dysfonctionnements dont les jeunes et leurs familles sont victimes, il serait des plus opportun de viser à rétablir une attitude professionnelle, y compris dans la manière d’identifier et de nommer les faits.

    Yves Claudé - sociologue
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  •  
  • Carole Dionne - Inscrite
    31 janvier 2012 08 h 14
    Ne pensons pas ...
    La DPJ pense pour nous, québécois-ses. Tout un aveu: elle disait tout savoir, Et là, OUPS, elle ne savait pas. pauvre petite DPJ. Ses cadres qui se croyaient plus fins que...
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  • Guy Massicotte - Inscrit
    31 janvier 2012 09 h 43
    Tout à fait juste
    DPJ, réputée pour une propension à verser dans les interprétations psychologisantes à la fois antiscientifiques et socialement dangereuses des dossiers de leurs “clients”, et pour une production récurrente de dysfonctionnements dont les jeunes et leurs familles sont victimes.

    Tout à fait juste, de mon expérience !
    Merci M. Claudé
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  •  
  • arick - Inscrit
    31 janvier 2012 11 h 17
    Ça n'arrivera plus là (DPJ)...
    La DPJ là ‘dans, ne mériterait-elle pas d'une réprimande et une condamnation sévère pour leur incompétence. Des noms et des congédiements s'imposent pour ces non imputables.
    Petits cas chez eux = grosse énergie d'emmerdement pour les partis impliqués. (Justifie leur ¨job¨).
    Gros cas chez eux = huit clos, sous enquête (c’est ce qui disent), interminable délai, ou simplement une mise de côté....encore de l'emmerdement...
    Quelle gang d'emmerdeur non redevable.
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  •  
  • Nelson - Inscrit
    31 janvier 2012 18 h 18
    Selon le Collectif masculin contre le sexisme...et chercheuse Myriam Dubé.
    Source : INTERNET (pour relativiser le débat).

    Liste des femmes et enfants tués par des hommes au Québec

    Une des fonctions du Collectif masculin contre le sexisme est la tenue à jour de la liste ci-dessous des femmes et enfants tués par des hommes au Québec depuis le 6 décembre 1989.(Drame polytechnique)

    597 DES FEMMES ET ENFANTS TUÉES PAR DES HOMMES EN TANT QU'HOMMES,
    UNIQUEMENT AU QUÉBEC, DEPUIS LE 6 DÉCEMBRE 1989

    470 femmes tuées par un partenaire actuel ou récent, par un client ou un souteneur, par un fils ou par un violeur, par des cambrioleurs ou par un antiféministe armé; 127 jeunes et enfants tuéEs par un père, un beau-père ou un prédateur sexuel. Nous parlons de crimes commis par des hommes en tant qu'hommes parce qu'il s'agit dans presque tous ces cas, de pouvoir et de contrôle.

    MYRIAM DUBÉ
    Myriam Dubé, chercheuse au Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes

    ''131 homicides d'enfants par leurs parents survenus au Québec entre 1986 et 2000''

    ''Il y a au Québec, bon an, mal an, de 12 à 14 enfants par année qui sont tués par leurs parents. La moyenne québécoise serait sensiblement plus élevée que la moyenne canadienne, pour une raison qu'on ignore. Dans l'échantillon de la chercheuse, presque autant de femmes que d'hommes ont été reconnus coupables des meurtres (69 pères et 62 mères)''.
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  •  
  • Clothaire - Inscrit
    31 janvier 2012 20 h 59
    Dans plusieurs religions les enfants appartiennent aux parents
    À ce titre, les parents ont donc droit de sanction. Mais si je me souviens bien c'est pour cela que la DPJ a été créée : pour redonner leurs droits aux enfants et particulièrement celui d'être le sujet de leur vie et non pas l'objet du désir de leurs parents. Malgré trois appels à l'aide à la DPJ, les filles Shaffia n'ont pas réussi à émouvoir les travailleutrs sociaux.
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  •  
  • Mathieu Chabot - Abonné
    2 février 2012 23 h 46
    Crime d'honneur, déontologie, morale et éthique...
    Au sujet de la prévention des crimes d'honneur:
    Il est étrange de penser que la DPJ avec toutes ses ressources cliniques, son orientation axée peut-être plus sur l'explication que la compréhension, son engouement technocratique et sa division du travail n'ont pu ou su trouver dans les "best practices" quelque chose pour une telle affaire.

    L'approche écosystémique et l'intervention interculturelle permettent de passer outre le cadre culturel, de recadrer sur la sémantique. L'approche écosystémique et l'intervention interculturelle sont enseignées dans nos universités. Or, nous ne sommes pas en mesure de parler d'intervention interculturelle en parlant d'eux et de nous quand il y a parmi nous des eux et des nous. On pourrait citer ici "L'intervention interculturelle Une recherche de sens et un travail du sens" de M. Bélanger en exemple de critique constructive de l'intervention interculturelle.

    Toutefois, la DPJ ne fait pas que des erreurs, mais il y a aussi de belles histoires. L'affaire Shaffia détone, mais la DPJ n'est pas seule à être responsable de ce qui est arrivée. On pourrait citer par exemple la loi 21 qui restreint en bien ou en mal le champ d'action des travailleurs sociaux, voire même l'inaction de l'ordre professionnel des travailleurs sociaux à certains égards des pratiques de l'État et de la dérive qu'il impose à la profession du travail social. Donc, il ne faut pas critiquer par sensiblerie. Il y a eu des critiques à l'égard de la DPJ, et ce, depuis bien avant l'affaire Shaffia, et ce, depuis l'intérieur, voire par ceux qui font l'intervention. La gestion publique demande toujours de faire plus avec moins, ce qui est aussi le propre des demandes du citoyen, l'efficacité et l'efficience. Se comparer avec le "caseload" d'un "TS" pourrait nous aider à comprendre.

    Il y a toujours un débat éthique en cours afin de rendre étanche la déontologie des intervenants et nous y contribuons.
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