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    Projet de loi C-10 - Serrer la vis aux jeunes contrevenants: mirage ou solution?

    12 novembre 2011 |Marie-Andrée Chouinard | Justice
    Au Centre jeunesse de Laval, les filles placées en garde fermée après être passées au Tribunal de la jeunesse n’ont pas accès au libre accès extérieur, comme en témoigne cette aire de récréation du balcon entièrement grillagée. <br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Au Centre jeunesse de Laval, les filles placées en garde fermée après être passées au Tribunal de la jeunesse n’ont pas accès au libre accès extérieur, comme en témoigne cette aire de récréation du balcon entièrement grillagée.
    * Les noms de tous les jeunes rencontrés dans les centres jeunesse sont fictifs, en accord avec la loi qui oblige la confidentialité sur leur identité.
    Devant nous, une, puis deux bouilles sympathiques. Des poignées de main franches. Des airs gentils. Cité des Prairies, ce bout de la ligne du Centre jeunesse de Montréal, abriterait des visages d'ange qui ont commis des meurtres? Mike. Julien.* Pris au piège d'un esprit adolescent, ils ont commis l'innommable, pour des raisons qu'ils s'expliquent encore mal: un meurtre.

    Coupables d'avoir tué? En boucle, on se répète la question en écoutant leur récit franc et calme, observant leurs sourires gênés, leurs regards un brin fuyants. La prunelle s'assombrit lorsqu'ils évoquent le cauchemar qu'ils porteront toujours en eux, la victime qui ne renaîtra pas, le mal qu'ils ont semé autour d'eux, mais l'oeil s'allume lorsqu'ils racontent leurs rêves, leurs projets d'avenir. Car un avenir les attend, eux.

    Toutefois, si le projet de loi fédéral C-10 avait été en vigueur au moment où ils ont été traqués par les autorités, ils auraient risqué sérieusement la prison pour adultes, une peine maximale, et un futur hypothéqué.

    Julien arrosait l'arrivée prochaine de ses 16 ans avec des chums. Mike avait déjà 16 ans et l'esprit embrumé par l'alcool, lui aussi. L'espace d'un souvenir d'horreur, le premier est devenu l'auteur d'un meurtre au second degré; l'autre fut reconnu coupable d'homicide involontaire. Sous le régime de justice pénale proposé par les conservateurs, tous deux auraient risqué de croupir en prison pour adultes au moins 25 ans, sans espoir de réhabilitation.

    «Quand je me suis réveillé, j'étais sur un lit, entre quatre murs blancs. Je paniquais. J'ai commencé à crier: "Pourquoi je suis ici? Pourquoi je suis ici?"» Mike replonge avec nous dans des images qui le hantent depuis près de deux ans. Ce réveil brutal n'était pas un cauchemar, comme il l'apprendrait ensuite: la veille, il avait bel et bien été impliqué dans un meurtre, dont il serait ensuite accusé. Impossible de relater les circonstances entourant ce délit grave, pour éviter d'enfreindre la loi qui oblige la protection des contrevenants mineurs, mais Mike fut reconnu coupable d'homicide involontaire. Les manchettes et les bulletins de nouvelles ont fait leurs choux gras des frasques terribles de Julien et Mike.

    Mike fut condamné à quinze mois de garde fermée — la prison pour jeunes — puis à près de deux ans de garde ouverte à la Cité des Prairies, située dans l'est de Montréal. Après le régime «fermé» des barbelés, les clés qui cliquettent avec tout passage, les barreaux aux fenêtres, Mike va et vient maintenant librement, sortant le jour pour fréquenter l'école professionnelle. Dans trois mois, il sera libre. Mais encore prisonnier d'un drame impossible à effacer.

    Dans leur tête

    «La scène, je la revois dans ma tête. Les premiers temps, je ne voyais que ça, je ne pouvais pas m'en débarrasser», raconte Julien, qui doit encore purger trois ans de garde fermée et à qui le juge a évité une peine pour adultes, pourtant demandée par la Couronne. Tout comme Mike, il a vécu la hantise d'être coffré pour la vie. Un premier délit, aucun passé délinquant véritable, mais l'extrême violence tout de même, commise par un esprit pas tout à fait formé.

    «Les crimes les plus violents sont souvent commis par ceux qui n'ont aucun passé de criminalité», explique Michèle Goyette, directrice des services aux jeunes contrevenants au Centre jeunesse de Montréal. «Ils ont 14, 15, 16 ans. Ce ne sont pas des criminels de carrière. Mais veut-on les diriger vers cela en leur imposant la prison pour adultes? La loi actuelle nous propose de leur faire prendre conscience de ce qu'ils ont fait, de profiter du fait que leur esprit n'est pas encore entièrement formé pour les influencer, mais de manière positive. C'est notre devoir de tout faire pour les aider.»

    Dans les murs des Centres jeunesse, inutile de prêcher auprès de convaincus. On s'inquiète de ce C-10 dont la portion vouée aux jeunes contrevenants propose un modèle davantage centré sur la répression et la peine associée au délit, en négligeant les possibilités de réhabilitation dont s'enorgueillit le Québec. «C'est carrément un retour en arrière!», s'exaspère Mme Goyette. «Au Québec, socialement, les gens comprennent que les jeunes qui sont chez nous ont besoin d'aide, explique Nicole Cabana, coordonnatrice du service de réadaptation du Centre jeunesse de Laval. Mais avec les délinquants, le pas de plus qu'on doit franchir c'est de faire comprendre que ce sont des jeunes avec des besoins particuliers dans des esprits pas encore formés. L'équilibre est parfois fragile dans la compréhension de ces deux concepts qu'on ne devrait pas opposer: les besoins de réadaptation d'un jeune et la prise en compte de la réalité des victimes.»

    Les besoins particuliers de Cristina, de Florence et de Mélissa sont criants. Leur attitude trahit une enfance en lambeaux. Elles sont toutes trois en garde à Laval, pour des délits distincts: entrée par effraction et voies de fait, voies de fait sur policiers et menaces de mort, prostitution. Dans leur album souvenir se trouvent des images associées à la violence, à la négligence, voire à l'abandon.

    Florence avait deux ans quand sa maman lui a à jamais tourné le dos. Quelques années plus tard, un père s'est manifesté pour elle et sa soeur, soi-disant pour en prendre soin. C'était pour mieux les battre. Elles passèrent de longs moments à l'hôpital uniquement pour se remettre d'une raclée où on les avait laissées pour mortes. Placée en protection de la jeunesse depuis, Florence a commis des fugues; de la dernière, elle est revenue amaigrie, intoxiquée par le crack, la cocaïne, l'héroïne, brisée par des cycles de prostitution, de violence subie par les proxénètes.

    Elle tourne dans un cycle constant de délinquance. On n'arrive pas à la convaincre du danger que constituent ces «pimps», qui ne veulent finalement pas faire d'elle une princesse. «Elle n'a peur de rien», relate Josée, chef de service de son unité. «Elle a déjà vécu l'enfer. L'enfer, c'est son père qui l'a battue au point de la tuer, presque. Après ça — et c'est elle qui le dit —, tout le reste, y'a rien là.»

    Grâce à la philosophie à laquelle croit le Québec, Florence, Cristina et Mélissa sont toutes trois en classe ce matin pour apprendre à «gérer» leur colère, dans un atelier qui fait partie d'un programme accéléré de réhabilitation. Ces ateliers, entrecoupés de périodes d'étude où les jeunes suivent leur programme scolaire, font le quotidien des jeunes. La garde fermée n'a rien d'une partie de plaisir.

    «Ce n'est pas la joie, ces endroits-là!», commente le ministre de la Justice, Jean-Marc Fournier, qui a demandé à visiter le site Cité des Prairies avant de faire son passage remarqué à Ottawa, début novembre. «Le ministre nous a dit: "Je veux être touché!"», rapporte Michèle Goyette, qui a fait la visite à ses côtés. Il l'a été. «C'était la première fois que je voyais ça», raconte le ministre. Des chambres-cellules, qu'on barre sitôt les jeunes entrés. La nervosité qui s'installe quand deux portes sont ouvertes simultanément. Les pauses cigarettes dans la cour des garçons, un espace minuscule et barbelé, situé tout juste à côté d'une forêt. «C'est à quelques pieds de moi; j'adore la forêt, ça représente la liberté, mais je ne peux pas y aller. Je mérite d'être ici. Il faut que je reste ici», raconte Julien, ce que corrobore sa mère, émerveillée par les progrès de son fils mais soucieuse qu'il solidifie encore ses bases. «Une mère ne croit pas que son enfant peut faire ça, mais il reste son enfant, peu importe. Je comprends la mère de l'autre, mais je ne peux pas lâcher Julien. Je ne peux pas.»

    Des rencontres avec un psychologue aident Julien à comprendre, si la chose est possible, quel instinct trouble l'a mené à tuer sa victime. «Je n'ai pas encore compris ce qui m'a mené à faire ça.»

    Le ministre Jean-Marc Fournier a croisé des meurtriers à la Cité des Prairies. Mais il refuse de leur accoler cette unique étiquette, ainsi que la méthode Québec qui prône «la bonne mesure au bon moment» en a voulu. «Un jeune, ce n'est pas un produit fini. Il est encore à parfaire. Jusqu'à un certain point, on doit leur réapprendre un certain mode de fonctionnement. Et leur jeune âge nous donne espoir que ça marche. Moi, quand je pense qu'on pourrait perdre ça, ça me révolte. Cette visite m'a donné l'énergie pour me battre.»

    Julien le dit sans ambages. Et Mike n'en fait aucun secret. Ils ont tous deux craint d'être condamnés à la prison à vie pour le crime qu'ils ont commis. Mais les voilà à la Cité des Prairies, Mike avec un espoir de sortie dans trois mois à peine, terrorisé à l'idée de se retrouver «dehors» mais conscient de cette seconde chance qu'on lui offre, Julien espérant devenir l'acrobate de cirque ambulant qu'il rêve d'incarner, tournoyant au bout de son morceau de draperie. Oui, les espoirs sont encore permis.












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