jeudi 9 février 2012 Dernière mise à jour 00h38
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

Le sens des priorités

Manon Cornellier   8 septembre 2010  Justice
Parler «prisons» par les temps qui courent se limite bien souvent à débattre de la construction ou non de nouvelles cellules et de nouveaux établissements. Difficile de faire autrement, le gouvernement fédéral s'ingéniant à multiplier les projets de loi entraînant une augmentation du nombre et de la durée des incarcérations.

Tout ce brouhaha a le malheur d'occulter un problème criant mais négligé de notre système carcéral, un problème, en plus, que cette course à l'emprisonnement ne peut qu'aggraver: la détresse des détenus souffrant de maladie mentale. L'enquêteur correctionnel Howard Sapers, qui agit comme protecteur des détenus, ne cesse de tirer la sonnette d'alarme depuis 2004. Il compte revenir à la charge aujourd'hui avec la publication d'un dernier rapport d'évaluation des efforts faits par Service correctionnel du Canada (SCC) pour répondre à plusieurs de ses enquêtes sur les décès survenus en prison.

Selon le directeur général et avocat général du Bureau de l'enquêteur correctionnel (BEC), Ivan Zinger, le rapport fera en particulier état de «neuf décès survenus en établissement et qui sont préoccupants parce qu'ils ont des similarités avec le décès d'Ashley Smith et ceux d'autres détenus mentionnés dans le rapport "Décès en établissement"» paru en 2007.

Il faut connaître la triste histoire d'Ashley Smith pour comprendre l'impatience de l'enquêteur. Cette jeune femme du Nouveau-Brunswick est décédée le 19 octobre 2007, à l'âge de 19 ans, en s'étranglant elle-même sous les yeux de ses gardiens de prison. Ces derniers, respectueux des ordres, ne sont pas intervenus.

***

Ashley Smith est entrée dans le labyrinthe carcéral à l'âge de 16 ans après avoir lancé des pommes à un postier. Souffrant de problèmes mentaux, elle explose à la face de ses gardiens, rallongeant chaque fois son séjour derrière les barreaux. À 18 ans, elle est transférée dans une prison fédérale pour adultes et commence une errance de prison en prison, presque toujours confinée à une cellule d'isolement. Elle lutte avec ses gardiens, qu'elle effraie sans cesse en tentant de s'étrangler. La direction, exaspérée de remplir des rapports d'intervention, ordonne au personnel ne plus intervenir tant que la jeune femme respire.

La mort d'Ashley Smith aurait pu être évitée, affirmait M. Sapers dans son rapport sur cet incident. Pire, il affirmait que cette mort s'inscrivait dans une «série troublante de décès en établissement [...], résultat des systèmes correctionnel et de santé mentale déficients dont les ressources sont sous-financées». En février 2007, il avait déjà conclu que certains des 82 décès survenus entre 2001 et 2005 dans les prisons fédérales auraient pu être évités. Il évoquait la pénurie de personnel médical, la vétusté des infrastructures de santé, l'offre inadéquate de services pour les détenus incarcérés ailleurs que dans les centres de traitement, la coordination déficiente avec les autorités provinciales et ainsi de suite.

Selon le rapport annuel 2007-2008 du BEC, «les problèmes de santé mentale sont jusqu'à trois fois plus fréquents dans les établissements correctionnels que parmi la population canadienne en général. En effet, à leur admission dans le système correctionnel, plus d'un délinquant sur dix et plus d'une délinquante sur quatre présente des problèmes de santé mentale, ce qui représente des augmentations respectives de 71 % et de 100 % par rapport aux chiffres de 1997». Selon les dernières données fournies par le SCC, on parlerait maintenant de 25 à 30 % de la population carcérale souffrant de «problèmes sérieux de santé mentale», précise M. Singer en entrevue.

***

Dans son dernier rapport annuel, M. Sapers a consacré le premier chapitre à la question de la santé mentale car, dit-il, il en est «arrivé à la conclusion que la prestation de services de santé mentale et d'autres services connexes au sein du système correctionnel fédéral représente sans doute le problème le plus grave et le plus pressant pour le Service en ce moment». Il reconnaît les efforts faits par le SCC pour améliorer la situation, mais il reste «déçu de la lenteur avec laquelle les changements sont apportés». Et maintenant, «avec l'accroissement de la population carcérale, on risque de mettre encore plus de pression sur un système qui est déjà sur la corde raide et qui fait face à un sérieux problème de capacité», confie M. Singer.

Mais voilà, ce n'est pas la priorité du gouvernement. L'urgence, pour l'instant, est d'augmenter la capacité des établissements existants et de planifier la construction de nouvelles prisons. Et on sait, gracieuseté du directeur parlementaire du budget, qu'il pourrait en coûter jusqu'à 9,5 milliards sur cinq ans. Les quelques dizaines de millions accordés depuis trois ans pour la santé mentale sont bien modestes en comparaison.

Le fédéral n'est toutefois pas le seul coupable. Comme le rappelle Ivan Singer, la diminution des services locaux de santé mentale, responsabilité des provinces, a conduit à une criminalisation de beaucoup de personnes ayant des problèmes de santé mentale. «Il faut plus de ressources en prison, mais jusqu'où va-t-on? On ne veut pas transformer les prisons en hôpitaux psychiatriques. Il faut en faire davantage à l'échelle communautaire pour prévenir cette criminalisation.» Quelqu'un écoute-t-il?

***

mcornellier@ledevoir.com
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires 
  • Mario Jodoin
    Inscrit
    mercredi 8 septembre 2010 01h02
    Un vrai tabou...
    De nos jours, on abuse du terme «tabou». Dans le cas des maladies mentales, il est toutefois tout à fait approprié.

    Votre excellente chronique m'a fait penser à une autre d'Agnès Gruda, il y a deux mois. On y lit :

    «Dans la cellule de Maryse, il y avait une femme qui souffrait de problèmes de santé mentale. Elle réclamait ses médicaments. «Calm down», lui disaient les policiers. «Elle a fini par péter une coche, elle a crié et frappé sur les murs.» Il a fallu qu'elle en arrive là pour obtenir des soins.»

    http://tinyurl.com/26wfove

    Comment est-ce possible que ni des employés des pénitenciers, ni des policiers ne connaissent l'importance de la médicamentation dans ces cas qui ne sont aucunement exceptionnels dans la société et encore moins dans ces milieux ?

    Désolant...

  • michel lebel
    Inscrit
    mercredi 8 septembre 2010 08h22
    L'inutile...
    Vous voulez juger une société? Observez l'importance ou la priorité que les services gouvernementaux et aussi les citoyens eux-mêmes accordent aux aînés en perte d'autonomie et aux personnes souffrant de maladie mentale. Dans un monde obsédé par l'argent et la performance, ces personnes sont négligées car elles sont "inutiles" au plan économique. Et encore plus si elles sont en prison. Ainsi est notre société: priorité au matériel, au bâtiment, à la "pépine". Le bien-être des personne est secondaire. De toute façon, c'est "leur" problème...

  • France Marcotte
    Abonnée
    mercredi 8 septembre 2010 10h15
    Vernis de la modernité
    Donc, plus d'un homme sur dix et une femme sur quatre qui sont en prison n'auraient jamais dû y entrer. Ils sont malades. Les autres ne doivent pas être trop sains d'esprit non plus. Les prisons sont des vestiges des temps de barbarie et ce n'est certainement pas les plus choyés qui s'y retrouvent. Mettre l'argent sur la prévention, c'est croire que les gens ne naissent pas mauvais. Les conservateurs en doutent? Qu'est-ce donc un état moderne à part des routes et des ponts quand sous les apparences grouillent des réalités dignes du Moyen-Âge?

  • Pierre Rousseau
    Inscrit
    mercredi 8 septembre 2010 10h48
    Criminalisation de la maladie mentale.
    Je me souviens d'un jeune homme qui avait des problèmes psychiatriques et qui ne pouvait pas travailler et qui s'est retrouvé sans abri. Alors, pour avoir ses 3 repas par jour et un lit pour dormir, il brisait des vitres... et autres délits mineurs pour pouvoir aller en prison.

    C'est le résultat d'une société qui se tourne vers la police et le Code criminel pour régler tous les problèmes et qui s'en crée d'autres, encore plus graves. On sauve de l'argent du côté des hôpitaux et des services de santé mais on en jette par les fenêtres pour des prisons parce que on a fait peur au monde et qu'on veut un système pénal plus dur.

    Ce jeune homme s'est retrouvé avec un casier judiciaire « long comme le bras » parce que la société était incapable de s'occuper de lui du côté des services de santé, faute de ressources. C'est ça la criminalisation à outrance.

  • ARKA777
    Abonné
    mercredi 8 septembre 2010 11h03
    Suprenant ?
    Surprise de ce constat ? Non. M. Harper démontre, depuis toutes ses années au pouvoir, aucun (!) intérêt pour la souffrance de l'être humain, ni pour la Vie humaine. La situation des gens - présentée dans cet article - et celle du canadien à Guatanamo est la même: souffrances morales menant à la détresse psychologique qui elle, mène è la violence. M. Harper et ses complices aussi - ils ne le savent pas, mais ils ont avantage à travailler leur intelligence émotionnelle. Et nous, les canadiens, avons à insister (aussi fort que les français en France en ce moment) sur les députés fédéraux pour leur préciser ce qu'on exige de M. Harper. Le simple respect de la vie serait un début.

Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
5 réactions
3 votes Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Commenter
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012