Le sens des priorités
Parler «prisons» par les temps qui courent se limite bien souvent à débattre de la construction ou non de nouvelles cellules et de nouveaux établissements. Difficile de faire autrement, le gouvernement fédéral s'ingéniant à multiplier les projets de loi entraînant une augmentation du nombre et de la durée des incarcérations.
Tout ce brouhaha a le malheur d'occulter un problème criant mais négligé de notre système carcéral, un problème, en plus, que cette course à l'emprisonnement ne peut qu'aggraver: la détresse des détenus souffrant de maladie mentale. L'enquêteur correctionnel Howard Sapers, qui agit comme protecteur des détenus, ne cesse de tirer la sonnette d'alarme depuis 2004. Il compte revenir à la charge aujourd'hui avec la publication d'un dernier rapport d'évaluation des efforts faits par Service correctionnel du Canada (SCC) pour répondre à plusieurs de ses enquêtes sur les décès survenus en prison.
Selon le directeur général et avocat général du Bureau de l'enquêteur correctionnel (BEC), Ivan Zinger, le rapport fera en particulier état de «neuf décès survenus en établissement et qui sont préoccupants parce qu'ils ont des similarités avec le décès d'Ashley Smith et ceux d'autres détenus mentionnés dans le rapport "Décès en établissement"» paru en 2007.
Il faut connaître la triste histoire d'Ashley Smith pour comprendre l'impatience de l'enquêteur. Cette jeune femme du Nouveau-Brunswick est décédée le 19 octobre 2007, à l'âge de 19 ans, en s'étranglant elle-même sous les yeux de ses gardiens de prison. Ces derniers, respectueux des ordres, ne sont pas intervenus.
***
Ashley Smith est entrée dans le labyrinthe carcéral à l'âge de 16 ans après avoir lancé des pommes à un postier. Souffrant de problèmes mentaux, elle explose à la face de ses gardiens, rallongeant chaque fois son séjour derrière les barreaux. À 18 ans, elle est transférée dans une prison fédérale pour adultes et commence une errance de prison en prison, presque toujours confinée à une cellule d'isolement. Elle lutte avec ses gardiens, qu'elle effraie sans cesse en tentant de s'étrangler. La direction, exaspérée de remplir des rapports d'intervention, ordonne au personnel ne plus intervenir tant que la jeune femme respire.
La mort d'Ashley Smith aurait pu être évitée, affirmait M. Sapers dans son rapport sur cet incident. Pire, il affirmait que cette mort s'inscrivait dans une «série troublante de décès en établissement [...], résultat des systèmes correctionnel et de santé mentale déficients dont les ressources sont sous-financées». En février 2007, il avait déjà conclu que certains des 82 décès survenus entre 2001 et 2005 dans les prisons fédérales auraient pu être évités. Il évoquait la pénurie de personnel médical, la vétusté des infrastructures de santé, l'offre inadéquate de services pour les détenus incarcérés ailleurs que dans les centres de traitement, la coordination déficiente avec les autorités provinciales et ainsi de suite.
Selon le rapport annuel 2007-2008 du BEC, «les problèmes de santé mentale sont jusqu'à trois fois plus fréquents dans les établissements correctionnels que parmi la population canadienne en général. En effet, à leur admission dans le système correctionnel, plus d'un délinquant sur dix et plus d'une délinquante sur quatre présente des problèmes de santé mentale, ce qui représente des augmentations respectives de 71 % et de 100 % par rapport aux chiffres de 1997». Selon les dernières données fournies par le SCC, on parlerait maintenant de 25 à 30 % de la population carcérale souffrant de «problèmes sérieux de santé mentale», précise M. Singer en entrevue.
***
Dans son dernier rapport annuel, M. Sapers a consacré le premier chapitre à la question de la santé mentale car, dit-il, il en est «arrivé à la conclusion que la prestation de services de santé mentale et d'autres services connexes au sein du système correctionnel fédéral représente sans doute le problème le plus grave et le plus pressant pour le Service en ce moment». Il reconnaît les efforts faits par le SCC pour améliorer la situation, mais il reste «déçu de la lenteur avec laquelle les changements sont apportés». Et maintenant, «avec l'accroissement de la population carcérale, on risque de mettre encore plus de pression sur un système qui est déjà sur la corde raide et qui fait face à un sérieux problème de capacité», confie M. Singer.
Mais voilà, ce n'est pas la priorité du gouvernement. L'urgence, pour l'instant, est d'augmenter la capacité des établissements existants et de planifier la construction de nouvelles prisons. Et on sait, gracieuseté du directeur parlementaire du budget, qu'il pourrait en coûter jusqu'à 9,5 milliards sur cinq ans. Les quelques dizaines de millions accordés depuis trois ans pour la santé mentale sont bien modestes en comparaison.
Le fédéral n'est toutefois pas le seul coupable. Comme le rappelle Ivan Singer, la diminution des services locaux de santé mentale, responsabilité des provinces, a conduit à une criminalisation de beaucoup de personnes ayant des problèmes de santé mentale. «Il faut plus de ressources en prison, mais jusqu'où va-t-on? On ne veut pas transformer les prisons en hôpitaux psychiatriques. Il faut en faire davantage à l'échelle communautaire pour prévenir cette criminalisation.» Quelqu'un écoute-t-il?
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mcornellier@ledevoir.com
Tout ce brouhaha a le malheur d'occulter un problème criant mais négligé de notre système carcéral, un problème, en plus, que cette course à l'emprisonnement ne peut qu'aggraver: la détresse des détenus souffrant de maladie mentale. L'enquêteur correctionnel Howard Sapers, qui agit comme protecteur des détenus, ne cesse de tirer la sonnette d'alarme depuis 2004. Il compte revenir à la charge aujourd'hui avec la publication d'un dernier rapport d'évaluation des efforts faits par Service correctionnel du Canada (SCC) pour répondre à plusieurs de ses enquêtes sur les décès survenus en prison.
Selon le directeur général et avocat général du Bureau de l'enquêteur correctionnel (BEC), Ivan Zinger, le rapport fera en particulier état de «neuf décès survenus en établissement et qui sont préoccupants parce qu'ils ont des similarités avec le décès d'Ashley Smith et ceux d'autres détenus mentionnés dans le rapport "Décès en établissement"» paru en 2007.
Il faut connaître la triste histoire d'Ashley Smith pour comprendre l'impatience de l'enquêteur. Cette jeune femme du Nouveau-Brunswick est décédée le 19 octobre 2007, à l'âge de 19 ans, en s'étranglant elle-même sous les yeux de ses gardiens de prison. Ces derniers, respectueux des ordres, ne sont pas intervenus.
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Ashley Smith est entrée dans le labyrinthe carcéral à l'âge de 16 ans après avoir lancé des pommes à un postier. Souffrant de problèmes mentaux, elle explose à la face de ses gardiens, rallongeant chaque fois son séjour derrière les barreaux. À 18 ans, elle est transférée dans une prison fédérale pour adultes et commence une errance de prison en prison, presque toujours confinée à une cellule d'isolement. Elle lutte avec ses gardiens, qu'elle effraie sans cesse en tentant de s'étrangler. La direction, exaspérée de remplir des rapports d'intervention, ordonne au personnel ne plus intervenir tant que la jeune femme respire.
La mort d'Ashley Smith aurait pu être évitée, affirmait M. Sapers dans son rapport sur cet incident. Pire, il affirmait que cette mort s'inscrivait dans une «série troublante de décès en établissement [...], résultat des systèmes correctionnel et de santé mentale déficients dont les ressources sont sous-financées». En février 2007, il avait déjà conclu que certains des 82 décès survenus entre 2001 et 2005 dans les prisons fédérales auraient pu être évités. Il évoquait la pénurie de personnel médical, la vétusté des infrastructures de santé, l'offre inadéquate de services pour les détenus incarcérés ailleurs que dans les centres de traitement, la coordination déficiente avec les autorités provinciales et ainsi de suite.
Selon le rapport annuel 2007-2008 du BEC, «les problèmes de santé mentale sont jusqu'à trois fois plus fréquents dans les établissements correctionnels que parmi la population canadienne en général. En effet, à leur admission dans le système correctionnel, plus d'un délinquant sur dix et plus d'une délinquante sur quatre présente des problèmes de santé mentale, ce qui représente des augmentations respectives de 71 % et de 100 % par rapport aux chiffres de 1997». Selon les dernières données fournies par le SCC, on parlerait maintenant de 25 à 30 % de la population carcérale souffrant de «problèmes sérieux de santé mentale», précise M. Singer en entrevue.
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Dans son dernier rapport annuel, M. Sapers a consacré le premier chapitre à la question de la santé mentale car, dit-il, il en est «arrivé à la conclusion que la prestation de services de santé mentale et d'autres services connexes au sein du système correctionnel fédéral représente sans doute le problème le plus grave et le plus pressant pour le Service en ce moment». Il reconnaît les efforts faits par le SCC pour améliorer la situation, mais il reste «déçu de la lenteur avec laquelle les changements sont apportés». Et maintenant, «avec l'accroissement de la population carcérale, on risque de mettre encore plus de pression sur un système qui est déjà sur la corde raide et qui fait face à un sérieux problème de capacité», confie M. Singer.
Mais voilà, ce n'est pas la priorité du gouvernement. L'urgence, pour l'instant, est d'augmenter la capacité des établissements existants et de planifier la construction de nouvelles prisons. Et on sait, gracieuseté du directeur parlementaire du budget, qu'il pourrait en coûter jusqu'à 9,5 milliards sur cinq ans. Les quelques dizaines de millions accordés depuis trois ans pour la santé mentale sont bien modestes en comparaison.
Le fédéral n'est toutefois pas le seul coupable. Comme le rappelle Ivan Singer, la diminution des services locaux de santé mentale, responsabilité des provinces, a conduit à une criminalisation de beaucoup de personnes ayant des problèmes de santé mentale. «Il faut plus de ressources en prison, mais jusqu'où va-t-on? On ne veut pas transformer les prisons en hôpitaux psychiatriques. Il faut en faire davantage à l'échelle communautaire pour prévenir cette criminalisation.» Quelqu'un écoute-t-il?
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