Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    L'entrevue - Le criminologue de combat

    Philippe Bensimon relate une carrière d'errance en bordure du gouffre humain

    14 décembre 2009 |Brian Myles | Justice
    Le criminologue Philippe Bensimon
    Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le criminologue Philippe Bensimon
    Philippe Bensimon a passé 23 années derrière les barreaux, à explorer les tréfonds de la bête humaine. Le criminologue du carcéral fait le bilan dans un ouvrage trouble et inédit.

    Les mots sont durs, les verbes chargés d'une violence honteuse. Les rapports du criminologue en milieu carcéral sont remplis d'enfants violés, de beaux-frères découpés au couteau de cuisine et de femmes défigurées à coups de blocs de béton. Si Philippe Bensimon portait à l'écran tout ce qu'il a vu et entendu à l'ombre des barreaux, pas même le plus voyeur des cinéphiles ne pourrait tolérer ces images brutales et abrutissantes.

    Philippe Bensimon fait partie de cette lignée de criminologues qui côtoient les criminels de tout acabit. Une fois que la société a enfermé à double tour ses pires rapaces pour ensuite jeter la clef au plus profond de son inconscient, il faut quelqu'un pour évaluer leur potentiel de réinsertion, les risques de récidive et faire des recommandations appropriées à la Commission nationale des libérations conditionnelles (CNLC). Parce qu'il faut bien regarder la réalité en face. Même les meurtriers et les violeurs d'enfants finissent par retrouver leur liberté un jour, contrairement aux victimes qui restent si souvent emmurées dans leur souffrance à perpétuité.

    Le criminologue en milieu carcéral est investi d'une lourde obligation judiciaire doublée d'une responsabilité morale, intellectuelle et clinique que Philippe Bensimon refuse de prendre à la légère. Son plus récent essai, Profession: criminologue. Analyse clinique et relation d'aide en milieu carcéral (Guérin) est le fruit de savantes recherches (la bibliographie fait 90 pages à elle seule) et d'une riche expérience de travail dans les pénitenciers.

    Dédié à tous ses confrères et consoeurs «qui oeuvrent à l'ombre des murs», l'ouvrage est une passation symbolique des armes pour Bensimon, un homme tout à fait conscient de s'approcher du crépuscule de sa vie. Il va même jusqu'à céder les redevances en droits d'auteur à la Société de criminologie du Québec.

    Les professionnels trouveront dans cet ouvrage, sans équivalent dans le monde de la recherche scientifique, des conseils utiles pour mener des entrevues avec des psychopathes et autres désaxés. Le grand public y découvrira des vérités glaciales sur la prison, la délinquance et l'irrépressible envie de salir, d'avilir et de tuer d'une certaine frange de l'humanité.

    Le viol d'une fillette, le braquage d'une banque ou le trafic de drogue à grande échelle procurent une réelle satisfaction à ces sans foi, ni loi. «Il y a un côté ludique au crime. Quand on parle des effets de la paupérisation, de la pauvreté et du misérabilisme à la Victor Hugo ou Émile Zola, on n'accepte pas que nous sommes entourés de millions de gens qui n'en ont rien à foutre de nos valeurs familiales, nationalistes ou autres. Ils ont les leurs, et ce n'est pas toi, avec ton petit diplôme de merde, qui va les contraindre, lance-t-il. Il y a des millions d'individus qui n'ont pas cette capacité de se plier aux normes, aux lois et aux règlements. Ils ont cette liberté d'agir en eux, ils ne voient pas la distinction entre le bien et le mal, et c'est là depuis leur plus tendre enfance.»


    Si près, si loin

    Docteur en criminologie, Philippe Bensimon enseigne les bases de cette profession qui n'en est pas vraiment une à l'Université de Montréal. Constat troublant: une proportion significative d'étudiants (et surtout des étudiantes dans cette branche en voie de féminisation) frappent à la porte de l'École de criminologie avec un bagage d'inceste, de violence, d'agression sexuelle. Ils choisissent la criminologie (ou même la psychologie) «pour être plus près de la vérité. La leur», écrit M. Bensimon.

    L'auteur n'y échappe pas. Il faut lire entre les lignes de son dernier roman, La Citadelle, pour deviner sa trajectoire de vie. Né en France «huit ans après que les derniers crématoires encore rougeoyants eurent fini de dégueuler leurs cendres à la face du monde entier», M. Bensimon a reçu en héritage la violence de son père juif et le rejet de sa mère catholique. Le premier l'éduquait aux poings tandis que la seconde lui avouait ouvertement sa déception de ne pas s'être fait avorter.

    La famille a déménagé au Canada quand le jeune Philippe était âgé de 13 ans. Pour ses 18 ans, il retournera en France pour s'engager dans l'unité des parachutistes français. Des durs de durs, recrutés à même les bagnes français, la lie de la société et ceux qui, comme Bensimon, voulaient fuir le quotidien d'une vie sans intérêt.

    Une section, une vraie se mesurait aux nombres de suicides qu'elle engendrait dans ses propres rangs. La «prière du para» résume la culture de cette unité sur laquelle tombent les missions risquées et insensées: «Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste. Donnez-moi ce que l'on vous refuse. Je veux l'insécurité et l'inquiétude. Je veux la tourmente et la bagarre.»

    Après cinq années entre ciel et terre, Philippe Bensimon a rompu les rangs, le vague à l'âme en prime. «Rien ne m'intéressait dans la vie, mais vraiment rien», dit-il.

    À la suite d'un stage en milieu carcéral, durant ses études de baccalauréat en criminologie, il a développé la piqûre pour la prison, cet étrange environnement, symbole suprême de la privation de liberté. «Ce milieu ressemble à la caserne, il y a un côté très militaire, explique-t-il. C'était entre gars, entre hommes. Je me suis souvent identifié plus à ces gars-là qu'à la majorité des hommes que j'ai rencontrés dans ma vie.»

    Philippe Bensimon s'est ainsi imposé une peine à vie à laquelle il s'est soustrait récemment pour se consacrer davantage à la recherche scientifique. Après 23 années en prison, il en ressort avec la conviction que la perte de liberté est tout à fait intolérable pour l'être humain. «La prison est ainsi faite pour qu'on ne veuille plus y revenir. Et il en sera toujours ainsi», dit-il.

    C'est aussi le meilleur outil inventé pour contenir la criminalité. La prison a son utilité pour réprimer une partie connue de l'agir criminel, pour la durée fixe d'une peine. Elle permet d'assouvir notre soif de vengeance collective contre le mal, de mettre un baume sur les plaies des victimes et d'entretenir les apparences de justice dans l'oeil public au moyen de peines porteuses d'une promesse de dissuasion bien théorique.

    Mais l'enfermement et tous les programmes inimaginables ne pourront jamais altérer la personnalité délinquante d'un détenu, estime Philippe Bensimon. Renaître de ses cendres, impossible. Rebâtir autre chose à côté de soi-même, peut-être. «Il y a des gens à qui on va pouvoir faire prendre conscience de certaines choses. Mais l'erreur à éviter, c'est de croire qu'on peut changer l'individu. On peut l'inciter à opter pour un autre comportement. Je dis bien opter, pas changer. Le mot de la fin, la décision finale lui appartient», explique-t-il.

    Philippe Bensimon s'estime chanceux d'avoir pris les bonnes décisions, à des étapes charnières de sa vie. Ses entretiens cliniques avec des délinquants le ramènent à un éternel questionnement. «Pourquoi lui, mais pas moi? J'aurais pu extrêmement mal tourner, et j'en ai toujours eu conscience», dit-il. Dans les pénitenciers, il a la conviction de rencontrer cet Autre qui lui est «si différent et si proche en même temps».












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.