Mulroney se contredit
La commission Oliphant décortique les transactions financières en argent comptant de l'ancien premier ministre
16 mai 2009
Justice
Ottawa — Le procureur de la commission Oliphant a douloureusement écorché Brian Mulroney hier en passant en revue, séquence par séquence, les trois fois où l'ancien premier ministre a accepté des enveloppes remplies d'argent du lobbyiste Karlheinz Schreiber, puis les a placées dans des coffrets de sécurité. Les échanges, parfois assassins, ont aussi amené le politicien à se contredire sur la durée réelle de sa relation d'affaires avec l'obscur personnage. Cette contradiction ébranle les justifications fournies jusqu'à présent par M. Mulroney quant au temps qu'il a mis pour déclarer ces revenus secrets au fisc.
Tout au long de sa deuxième journée de contre-interrogatoire, le procureur Richard Wolson a invité Brian Mulroney à décrire les circonstances dans lesquelles il a reçu les trois enveloppes de Karlheinz Schreiber, remplies chaque fois de 75 billets de 1000 $. L'ancien premier ministre a reconnu qu'il avait eu une «hésitation» à recevoir l'argent la première fois, mais que le sentiment s'était vite dissipé et qu'il n'avait pas refait surface les fois subséquentes.
«Je ne me rappelle pas avoir été préoccupé par cela sur une base régulière», a-t-il concédé. «Y pensiez-vous tout court?» a demandé l'avocat. M. Mulroney a alors eu une hésitation de 10 secondes, a bredouillé quelques mots et a fini par dire: «Je ne peux pas vous dire cela, peut-être, mais je ne suis pas certain.»
M. Mulroney a rappelé qu'à l'époque, il était de notoriété publique que les entreprises européennes versaient des pots-de-vin pour décrocher des contrats des gouvernements nationaux et que ceux-ci étaient même déductibles d'impôt en Allemagne! Il ne s'est donc pas étonné outre mesure que M. Schreiber fasse des affaires en argent comptant. Le mandat de M. Mulroney consistait soi-disant à promouvoir les véhicules blindés Thyssen sur la scène internationale pour les missions de paix de l'ONU.
Affaire d'impôts
M. Mulroney a toutefois offert hier une réponse différente de celle fournie deux jours plus tôt en ce qui a trait à la durée réelle de sa relation d'affaires avec M. Schreiber. Mercredi, il a affirmé qu'elle n'avait jamais vraiment cessé avant 1999. Hier, il a déclaré qu'elle avait pris fin dans la foulée de l'affaire Airbus, en 1995-96. Cette différence de trois ou quatre ans a son importance, du moins pour le percepteur d'impôt. Ce n'est qu'en 1999 que Brian Mulroney a déclaré ses revenus de 225 000 $, touchés en 1993 et 1994. Cette année-là, M. Schreiber, sous le coup d'un mandat d'arrêt international, a été interpellé par la police de Toronto. Puisqu'il considérait ces sommes comme des avances de fonds, M. Mulroney soutient qu'il n'avait pas à les déclarer avant que le travail ne soit effectué, soit à la fin de son mandat.
«Lorsque vous avez décidé de déclarer comme revenu cet argent de la manière dont vous nous l'avez décrite, quelle était votre compréhension de l'état du mandat que vous aviez? Était-il toujours en vigueur?» a demandé son avocat, Guy Pratte, mercredi. «Oui, il l'était, a répondu M. Mulroney. Le mandat avait trait aux intérêts corporatifs de M. Schreiber. Il n'y a pas mis fin, moi non plus, lorsque nous étions en Suisse [en 1998]. Je tentais de l'aider pour ses nouveaux produits de pâtes alimentaires. Je croyais qu'un jour, cela serait ou bien un succès, ou bien un échec, et que ce serait alors la fin. Mais nous n'en étions pas encore là.»
Or, hier, M. Mulroney tenait un tout autre discours. Le procureur Wolson lui a demandé s'il avait, dans le cadre de sa mission de promotion des véhicules blindés, approché directement le secrétaire général de l'ONU de l'époque, Boutros Boutros-Ghali. «Non, lorsque je l'ai rencontré, c'était après l'affaire Airbus et l'effondrement de notre association», a répondu M. Mulroney. M. Boutros-Ghali a quitté ses fonctions de secrétaire général de l'ONU en décembre 1996.
Le porte-parole de l'ancien premier ministre n'a pas retourné nos appels hier pour expliquer cette contradiction.
Affaire sinistre
Le procureur a aussi cherché à savoir si l'entente de collaboration entre MM. Schreiber et Mulroney avait été conclue alors que ce dernier était encore premier ministre, au cours d'une rencontre à sa résidence d'été officielle au lac Harrington, le 23 juin 1993. Pas du tout, a insisté M. Mulroney. Il avait décrit en entrevue sa relation avec Karlheinz Schreiber comme étant «périphérique». Or, a fait remarquer le procureur hier, M. Mulroney l'a vu le 3 juin, puis encore le 23, soit deux jours avant son départ officiel, en plein tourbillon de rencontres au sommet: le président américain, le premier ministre du Québec, le gouverneur général du Canada... «Vous étiez un homme très occupé; et pourtant, vous avez trouvé le moyen de faire une place pour cet homme avec qui vous aviez une relation périphérique.»
Les échanges entre le procureur et le témoin ont été tendus hier. Brian Mulroney n'a d'ailleurs pas apprécié la manière dont les rencontres et les transferts d'argent avec M. Schreiber ont été décrits, notamment l'insistance sur les hôtels où le tout s'est déroulé. Plusieurs fois, il a insisté sur le fait qu'il ne s'agissait pas de rencontres «sinistres» comme les faits le laissent croire. «Toute cette affaire de chambres d'hôtel fait paraître tout ceci un peu sinistre, alors que ce n'était pas l'intention», a-t-il dit. Du tac au tac, le procureur Wolson lui a répondu qu'aux yeux de certains Canadiens, «ce qui paraît un peu sinistre, ce n'est pas seulement les rencontres dans des chambres d'hôtel, c'est le fait qu'un ancien premier ministre transige avec des billets de 1000 $ [sic] avec un individu qui avait essayé pendant des années de lui vendre des choses».
Richard Wolson s'est aussi longuement attardé sur les raisons pour lesquelles M. Mulroney avait placé l'argent dans des coffres-forts plutôt que dans un compte en banque. Le troisième versement, qui a eu lieu à l'hôtel Pierre de New York, par exemple, a été placé dans un coffre bancaire. Puisqu'il était déjà dans une banque, pourquoi ne pas avoir ouvert un compte pour y déposer l'argent? L'ancien premier ministre a alors «patiné», répétant sans cesse qu'il avait déjà un coffre qu'il avait fait ouvrir dans d'autres circonstances pour y consigner des documents d'affaires importants. «Pourquoi aurais-je fait cela? J'avais déjà, deux ou trois mois plus tôt, fait ouvrir un coffre bancaire», a-t-il lancé.
«Je pourrais vous répondre: pour des raisons de transparence», a conclu M. Wolson.
Le procureur n'a pas encore terminé son contre-interrogatoire. La séance reprendra mardi.
Tout au long de sa deuxième journée de contre-interrogatoire, le procureur Richard Wolson a invité Brian Mulroney à décrire les circonstances dans lesquelles il a reçu les trois enveloppes de Karlheinz Schreiber, remplies chaque fois de 75 billets de 1000 $. L'ancien premier ministre a reconnu qu'il avait eu une «hésitation» à recevoir l'argent la première fois, mais que le sentiment s'était vite dissipé et qu'il n'avait pas refait surface les fois subséquentes.
«Je ne me rappelle pas avoir été préoccupé par cela sur une base régulière», a-t-il concédé. «Y pensiez-vous tout court?» a demandé l'avocat. M. Mulroney a alors eu une hésitation de 10 secondes, a bredouillé quelques mots et a fini par dire: «Je ne peux pas vous dire cela, peut-être, mais je ne suis pas certain.»
M. Mulroney a rappelé qu'à l'époque, il était de notoriété publique que les entreprises européennes versaient des pots-de-vin pour décrocher des contrats des gouvernements nationaux et que ceux-ci étaient même déductibles d'impôt en Allemagne! Il ne s'est donc pas étonné outre mesure que M. Schreiber fasse des affaires en argent comptant. Le mandat de M. Mulroney consistait soi-disant à promouvoir les véhicules blindés Thyssen sur la scène internationale pour les missions de paix de l'ONU.
Affaire d'impôts
M. Mulroney a toutefois offert hier une réponse différente de celle fournie deux jours plus tôt en ce qui a trait à la durée réelle de sa relation d'affaires avec M. Schreiber. Mercredi, il a affirmé qu'elle n'avait jamais vraiment cessé avant 1999. Hier, il a déclaré qu'elle avait pris fin dans la foulée de l'affaire Airbus, en 1995-96. Cette différence de trois ou quatre ans a son importance, du moins pour le percepteur d'impôt. Ce n'est qu'en 1999 que Brian Mulroney a déclaré ses revenus de 225 000 $, touchés en 1993 et 1994. Cette année-là, M. Schreiber, sous le coup d'un mandat d'arrêt international, a été interpellé par la police de Toronto. Puisqu'il considérait ces sommes comme des avances de fonds, M. Mulroney soutient qu'il n'avait pas à les déclarer avant que le travail ne soit effectué, soit à la fin de son mandat.
«Lorsque vous avez décidé de déclarer comme revenu cet argent de la manière dont vous nous l'avez décrite, quelle était votre compréhension de l'état du mandat que vous aviez? Était-il toujours en vigueur?» a demandé son avocat, Guy Pratte, mercredi. «Oui, il l'était, a répondu M. Mulroney. Le mandat avait trait aux intérêts corporatifs de M. Schreiber. Il n'y a pas mis fin, moi non plus, lorsque nous étions en Suisse [en 1998]. Je tentais de l'aider pour ses nouveaux produits de pâtes alimentaires. Je croyais qu'un jour, cela serait ou bien un succès, ou bien un échec, et que ce serait alors la fin. Mais nous n'en étions pas encore là.»
Or, hier, M. Mulroney tenait un tout autre discours. Le procureur Wolson lui a demandé s'il avait, dans le cadre de sa mission de promotion des véhicules blindés, approché directement le secrétaire général de l'ONU de l'époque, Boutros Boutros-Ghali. «Non, lorsque je l'ai rencontré, c'était après l'affaire Airbus et l'effondrement de notre association», a répondu M. Mulroney. M. Boutros-Ghali a quitté ses fonctions de secrétaire général de l'ONU en décembre 1996.
Le porte-parole de l'ancien premier ministre n'a pas retourné nos appels hier pour expliquer cette contradiction.
Affaire sinistre
Le procureur a aussi cherché à savoir si l'entente de collaboration entre MM. Schreiber et Mulroney avait été conclue alors que ce dernier était encore premier ministre, au cours d'une rencontre à sa résidence d'été officielle au lac Harrington, le 23 juin 1993. Pas du tout, a insisté M. Mulroney. Il avait décrit en entrevue sa relation avec Karlheinz Schreiber comme étant «périphérique». Or, a fait remarquer le procureur hier, M. Mulroney l'a vu le 3 juin, puis encore le 23, soit deux jours avant son départ officiel, en plein tourbillon de rencontres au sommet: le président américain, le premier ministre du Québec, le gouverneur général du Canada... «Vous étiez un homme très occupé; et pourtant, vous avez trouvé le moyen de faire une place pour cet homme avec qui vous aviez une relation périphérique.»
Les échanges entre le procureur et le témoin ont été tendus hier. Brian Mulroney n'a d'ailleurs pas apprécié la manière dont les rencontres et les transferts d'argent avec M. Schreiber ont été décrits, notamment l'insistance sur les hôtels où le tout s'est déroulé. Plusieurs fois, il a insisté sur le fait qu'il ne s'agissait pas de rencontres «sinistres» comme les faits le laissent croire. «Toute cette affaire de chambres d'hôtel fait paraître tout ceci un peu sinistre, alors que ce n'était pas l'intention», a-t-il dit. Du tac au tac, le procureur Wolson lui a répondu qu'aux yeux de certains Canadiens, «ce qui paraît un peu sinistre, ce n'est pas seulement les rencontres dans des chambres d'hôtel, c'est le fait qu'un ancien premier ministre transige avec des billets de 1000 $ [sic] avec un individu qui avait essayé pendant des années de lui vendre des choses».
Richard Wolson s'est aussi longuement attardé sur les raisons pour lesquelles M. Mulroney avait placé l'argent dans des coffres-forts plutôt que dans un compte en banque. Le troisième versement, qui a eu lieu à l'hôtel Pierre de New York, par exemple, a été placé dans un coffre bancaire. Puisqu'il était déjà dans une banque, pourquoi ne pas avoir ouvert un compte pour y déposer l'argent? L'ancien premier ministre a alors «patiné», répétant sans cesse qu'il avait déjà un coffre qu'il avait fait ouvrir dans d'autres circonstances pour y consigner des documents d'affaires importants. «Pourquoi aurais-je fait cela? J'avais déjà, deux ou trois mois plus tôt, fait ouvrir un coffre bancaire», a-t-il lancé.
«Je pourrais vous répondre: pour des raisons de transparence», a conclu M. Wolson.
Le procureur n'a pas encore terminé son contre-interrogatoire. La séance reprendra mardi.
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