Entre la police et le crime organisé
Ses fréquentations avec la pègre ont détruit sa réputation; sa collaboration avec la SQ l'a transformé en un monstre d'amertume
Le Devoir se penche sur l'histoire de James Morrison. Une fascinante incursion dans l'univers du crime organisé. Un puissant révélateur des relations asymétriques entre la police et les collaborateurs de la justice.
L'Hôtel de la Montagne a une signification particulière pour James Morrison. C'est dans cet établissement quatre étoiles du centre-ville qu'il trouvait son nid douillet quand ses activités d'exportation de fournitures médicales l'obligeaient à passer par Montréal. C'est aussi là qu'il a connu le jour le plus sombre de sa vie, le 18 novembre 2002, lorsque deux policiers de la Sûreté du Québec (SQ) l'ont arrêté devant la porte de sa chambre pour complot et importation de cocaïne au profit du clan Matticks. Comment avait-il pu en arriver là... Surtout après huit mois de collaboration avec la police?
Morrison n'a pourtant pas hésité à faire confiance aux policiers, à l'hiver 2002, lorsqu'il a retrouvé sa résidence secondaire de Sainte-Anne-des-Monts sens dessus dessous, à la suite d'une perquisition. Gilles Martel avait laissé sa carte professionnelle bien en vue sur son bureau, et Morrison n'a pas réfléchi longtemps avant de prendre rendez-vous avec ce sergent-détective de la SQ.
Les Matticks avaient bel et bien utilisé sa compagnie, Foreign Trade Corporation (FTC), pour importer la cocaïne. Confronté au dilemme de sa vie — collaborer ou se la fermer — il a choisi d'aider la SQ à piéger ce gang qui avait la mainmise sur l'entrée de la drogue au port de Montréal. Sans même consulter un avocat. «Je croyais que la police, c'était les "bons" gars», affirme aujourd'hui l'homme de 66 ans, sur un ton cynique.
«Dès le début, ils m'ont dit: "Nous avons besoin de votre aide. Votre vie, celle de votre épouse et de votre famille sont en jeu. Vous êtes en danger, et vous devez venir avec nous"», affirme M. Morrison, une version corroborée par sa femme, Brigitte Seng, mais niée par les policiers.
Morrison a fait des confidences détaillées au sergent-détective Martel et même à la Drug Enforcement Agency (DEA) américaine. Il a porté un mouchard à deux reprises pour enregistrer ses conversations avec un vieil ami en lien avec les Matticks, dans l'espoir futile de remonter la filière de l'importation. Sa version des faits n'a pas changé d'un iota du début à la fin de cette saga: sa compagnie avait été utilisée, et il n'en avait pas soufflé mot aux autorités par crainte de représailles.
Malgré ses huit mois de collaboration, Morrison n'a pu éviter l'opprobre d'être épinglé tel un vulgaire criminel dont la famille, les amis et les contacts politiques en Lybie ont rapidement pris leurs distances. C'est pratiquement un coup de chance s'il a pu bénéficier d'un arrêt des procédures en plein milieu de son procès au criminel, le 22 septembre 2005, en raison de l'incapacité chronique de la procureure de la Couronne, Joëlle Saint-Germain, à divulguer toute la preuve dans un délai raisonnable.
À la suite de cette décision, Morrison et sa femme ont intenté une poursuite de 3 millions de dollars contre le Procureur général du Québec (PGQ) et la SQ, qu'ils taxent de mauvaise foi, de conduite négligente et malicieuse. «J'ai été utilisé à la fois par la police et par les Matticks», constate l'homme d'affaires déchu, coupable d'avoir trop parlé... à la police et aux Matticks.
La richesse au fond d'un conteneur
Né à Boston d'une famille de descendance écossaise, James Morrison a immigré au Canada en 1974. Au fil des ans, il a développé une fine connaissance du fret maritime, mais c'est seulement après que les États-Unis eurent décrété un embargo sur les échanges avec la Lybie, en 1986, qu'il a trouvé la richesse au fond d'un conteneur. FTC a su contourner l'embargo, de façon parfaitement légale, pour acheminer des fournitures médicales au gouvernement Kadhafi.
Dans ses plus belles années, FTC générait des revenus annuels estimés à entre 2 et 3 millions de dollars. Habitué à fréquenter le gratin de la diplomatie et des affaires internationales, Morrison ne connaissait pas Gerald Matticks. À la demande d'un vieil ami, il a accepté de rencontrer ce gros bonnet du crime organisé et ses associés pour leur expliquer l'abc du fret maritime et de l'expédition de marchandises «sous douane».
«J'ai été stupide, avoue aujourd'hui l'homme d'affaires. Ils m'ont demandé si ma compagnie était à vendre, je leur ai dit non.» Naïf? Stupide? Opportuniste? Qui sait ce qu'il avait vraiment en tête, pendant cette réunion, lorsqu'il a remis des connaissements (des reçus de marchandises expédiées par voie maritime) portant l'en-tête de sa compagnie à Luis Lekkas, un homme de confiance du clan Matticks.
Environ un an après cette rencontre, à l'automne 1999, le gang tentait de faire entrer à Montréal, en provenance du Panama, un premier conteneur au nom de FTC de fournitures médicales, sans plus. Il s'agissait d'un simple test, mais en raison d'une erreur, la cargaison est restée coincée au New Jersey. Contacté d'urgence par les hommes de main de Matticks, James Morrison a fait lui-même les démarches pour régulariser la situation, car il avait peur d'être signalé aux autorités portuaires, et même à la DEA, tellement l'opération semblait louche.
Puis en mars 2000, une deuxième cargaison évaluée à 265 kilos de cocaïne, à partager entre le clan Matticks et les Hells Angels Nomads, se rend à bon port. James Morrison a toujours juré que ce conteneur était arrivé à son insu. Mis au courant, pris de panique, il s'est précipité à Boucherville pour ouvrir le conteneur acheminé au nom de sa compagnie. Les boîtes qu'il a trouvées pêle-mêle avaient beau être vides, l'angoisse s'est emparée de lui. Quelqu'un d'autre était passé avant lui pour vider le conteneur, quelqu'un qui connaissait suffisamment le fret maritime pour fabriquer des scellés. Quelqu'un d'assez familiarisé avec sa compagnie pour forger les documents requis pour régulariser l'importation.
Coulé par les délateurs
La suite de l'histoire allait démontrer que l'homme de confiance de Matticks n'était pas aussi fiable qu'on le pensait. Dépeint comme le bras droit de Gerald Matticks, Luis Lekkas a été arrêté lors de l'opération Printemps 2001, visant les Hells Angels et leurs associés. La perspective d'un long séjour à l'ombre l'a fait craquer, d'autant qu'il était déjà en brouille avec Donald Matticks, le fils de Gerald. Lekkas a fait deux tentatives de suicide dans l'attente de son procès. C'est à l'infirmerie de la prison qu'il a choisi de devenir délateur, en juillet 2001, après un peu plus de trois mois de captivité. Il n'avait rien de bon à dire au sujet de James Morrison.
«Jim» savait parfaitement dans quelle galère il s'embarquait, a déclaré Lekkas à la police. Il ne pouvait ignorer que sa compagnie allait être utilisée pour importer de la drogue. En échange de son aide, il aurait reçu 60 000 $ dans un sac de papier brun. Un deuxième délateur, John McLean, a mentionné une somme de 50 000 $. Ce foutu sac, Morrison l'a pris. À ses dires, il contenait 20 000 $ à peine, une somme destinée à couvrir ses frais de déplacement et ses frais professionnels pour avoir régularisé l'importation du conteneur test.
À l'enquête préliminaire, à l'automne 2003, Luis Lekkas a rendu un témoignage singulier. D'une part, il a étoffé ses déclarations initiales à la police pour incriminer davantage James Morrison. Mais d'autre part, il a confirmé deux éléments essentiels à la défense de l'accusé, à savoir que la première importation était un test (aucune drogue) et que Morrison avait été tenu dans l'ignorance de la deuxième importation (265 kilos de cocaïne), à la demande d'un Gerald Matticks soucieux de ne pas impliquer l'homme d'affaires. Quelqu'un du gang avait fait les démarches légales pour faire estampiller le connaissement, en se faisant passer pour un employé de FTC. Quand Gerald Matticks a appris que Morrison avait mis le nez dans le conteneur, il était très en colère, a confirmé Lekkas.
N'empêche. James Morrison a été cité à comparaître. Son avocate de l'époque, Isabelle Schurman, envisageait de demander l'arrêt des procédures, évoquant notamment le «traitement injuste» réservé à son client. C'est finalement le fouillis dans la preuve de la Couronne qui a mené le juge Jerry Zigman à signer l'arrêt de mort du procès, en septembre 2005.
L'arrêt des procédures n'a rien fait pour rétablir la réputation de James Morrison. Et encore moins sa confiance dans le système judiciaire. Good guys, bad guys: Morrison ne distingue plus les uns des autres. Il a cependant tiré une leçon toute personnelle de cette galère. «Si j'ai un conseil à donner, c'est de ne jamais, jamais parler à la police.»
Le Devoir
L'Hôtel de la Montagne a une signification particulière pour James Morrison. C'est dans cet établissement quatre étoiles du centre-ville qu'il trouvait son nid douillet quand ses activités d'exportation de fournitures médicales l'obligeaient à passer par Montréal. C'est aussi là qu'il a connu le jour le plus sombre de sa vie, le 18 novembre 2002, lorsque deux policiers de la Sûreté du Québec (SQ) l'ont arrêté devant la porte de sa chambre pour complot et importation de cocaïne au profit du clan Matticks. Comment avait-il pu en arriver là... Surtout après huit mois de collaboration avec la police?
Morrison n'a pourtant pas hésité à faire confiance aux policiers, à l'hiver 2002, lorsqu'il a retrouvé sa résidence secondaire de Sainte-Anne-des-Monts sens dessus dessous, à la suite d'une perquisition. Gilles Martel avait laissé sa carte professionnelle bien en vue sur son bureau, et Morrison n'a pas réfléchi longtemps avant de prendre rendez-vous avec ce sergent-détective de la SQ.
Les Matticks avaient bel et bien utilisé sa compagnie, Foreign Trade Corporation (FTC), pour importer la cocaïne. Confronté au dilemme de sa vie — collaborer ou se la fermer — il a choisi d'aider la SQ à piéger ce gang qui avait la mainmise sur l'entrée de la drogue au port de Montréal. Sans même consulter un avocat. «Je croyais que la police, c'était les "bons" gars», affirme aujourd'hui l'homme de 66 ans, sur un ton cynique.
«Dès le début, ils m'ont dit: "Nous avons besoin de votre aide. Votre vie, celle de votre épouse et de votre famille sont en jeu. Vous êtes en danger, et vous devez venir avec nous"», affirme M. Morrison, une version corroborée par sa femme, Brigitte Seng, mais niée par les policiers.
Morrison a fait des confidences détaillées au sergent-détective Martel et même à la Drug Enforcement Agency (DEA) américaine. Il a porté un mouchard à deux reprises pour enregistrer ses conversations avec un vieil ami en lien avec les Matticks, dans l'espoir futile de remonter la filière de l'importation. Sa version des faits n'a pas changé d'un iota du début à la fin de cette saga: sa compagnie avait été utilisée, et il n'en avait pas soufflé mot aux autorités par crainte de représailles.
Malgré ses huit mois de collaboration, Morrison n'a pu éviter l'opprobre d'être épinglé tel un vulgaire criminel dont la famille, les amis et les contacts politiques en Lybie ont rapidement pris leurs distances. C'est pratiquement un coup de chance s'il a pu bénéficier d'un arrêt des procédures en plein milieu de son procès au criminel, le 22 septembre 2005, en raison de l'incapacité chronique de la procureure de la Couronne, Joëlle Saint-Germain, à divulguer toute la preuve dans un délai raisonnable.
À la suite de cette décision, Morrison et sa femme ont intenté une poursuite de 3 millions de dollars contre le Procureur général du Québec (PGQ) et la SQ, qu'ils taxent de mauvaise foi, de conduite négligente et malicieuse. «J'ai été utilisé à la fois par la police et par les Matticks», constate l'homme d'affaires déchu, coupable d'avoir trop parlé... à la police et aux Matticks.
La richesse au fond d'un conteneur
Né à Boston d'une famille de descendance écossaise, James Morrison a immigré au Canada en 1974. Au fil des ans, il a développé une fine connaissance du fret maritime, mais c'est seulement après que les États-Unis eurent décrété un embargo sur les échanges avec la Lybie, en 1986, qu'il a trouvé la richesse au fond d'un conteneur. FTC a su contourner l'embargo, de façon parfaitement légale, pour acheminer des fournitures médicales au gouvernement Kadhafi.
Dans ses plus belles années, FTC générait des revenus annuels estimés à entre 2 et 3 millions de dollars. Habitué à fréquenter le gratin de la diplomatie et des affaires internationales, Morrison ne connaissait pas Gerald Matticks. À la demande d'un vieil ami, il a accepté de rencontrer ce gros bonnet du crime organisé et ses associés pour leur expliquer l'abc du fret maritime et de l'expédition de marchandises «sous douane».
«J'ai été stupide, avoue aujourd'hui l'homme d'affaires. Ils m'ont demandé si ma compagnie était à vendre, je leur ai dit non.» Naïf? Stupide? Opportuniste? Qui sait ce qu'il avait vraiment en tête, pendant cette réunion, lorsqu'il a remis des connaissements (des reçus de marchandises expédiées par voie maritime) portant l'en-tête de sa compagnie à Luis Lekkas, un homme de confiance du clan Matticks.
Environ un an après cette rencontre, à l'automne 1999, le gang tentait de faire entrer à Montréal, en provenance du Panama, un premier conteneur au nom de FTC de fournitures médicales, sans plus. Il s'agissait d'un simple test, mais en raison d'une erreur, la cargaison est restée coincée au New Jersey. Contacté d'urgence par les hommes de main de Matticks, James Morrison a fait lui-même les démarches pour régulariser la situation, car il avait peur d'être signalé aux autorités portuaires, et même à la DEA, tellement l'opération semblait louche.
Puis en mars 2000, une deuxième cargaison évaluée à 265 kilos de cocaïne, à partager entre le clan Matticks et les Hells Angels Nomads, se rend à bon port. James Morrison a toujours juré que ce conteneur était arrivé à son insu. Mis au courant, pris de panique, il s'est précipité à Boucherville pour ouvrir le conteneur acheminé au nom de sa compagnie. Les boîtes qu'il a trouvées pêle-mêle avaient beau être vides, l'angoisse s'est emparée de lui. Quelqu'un d'autre était passé avant lui pour vider le conteneur, quelqu'un qui connaissait suffisamment le fret maritime pour fabriquer des scellés. Quelqu'un d'assez familiarisé avec sa compagnie pour forger les documents requis pour régulariser l'importation.
Coulé par les délateurs
La suite de l'histoire allait démontrer que l'homme de confiance de Matticks n'était pas aussi fiable qu'on le pensait. Dépeint comme le bras droit de Gerald Matticks, Luis Lekkas a été arrêté lors de l'opération Printemps 2001, visant les Hells Angels et leurs associés. La perspective d'un long séjour à l'ombre l'a fait craquer, d'autant qu'il était déjà en brouille avec Donald Matticks, le fils de Gerald. Lekkas a fait deux tentatives de suicide dans l'attente de son procès. C'est à l'infirmerie de la prison qu'il a choisi de devenir délateur, en juillet 2001, après un peu plus de trois mois de captivité. Il n'avait rien de bon à dire au sujet de James Morrison.
«Jim» savait parfaitement dans quelle galère il s'embarquait, a déclaré Lekkas à la police. Il ne pouvait ignorer que sa compagnie allait être utilisée pour importer de la drogue. En échange de son aide, il aurait reçu 60 000 $ dans un sac de papier brun. Un deuxième délateur, John McLean, a mentionné une somme de 50 000 $. Ce foutu sac, Morrison l'a pris. À ses dires, il contenait 20 000 $ à peine, une somme destinée à couvrir ses frais de déplacement et ses frais professionnels pour avoir régularisé l'importation du conteneur test.
À l'enquête préliminaire, à l'automne 2003, Luis Lekkas a rendu un témoignage singulier. D'une part, il a étoffé ses déclarations initiales à la police pour incriminer davantage James Morrison. Mais d'autre part, il a confirmé deux éléments essentiels à la défense de l'accusé, à savoir que la première importation était un test (aucune drogue) et que Morrison avait été tenu dans l'ignorance de la deuxième importation (265 kilos de cocaïne), à la demande d'un Gerald Matticks soucieux de ne pas impliquer l'homme d'affaires. Quelqu'un du gang avait fait les démarches légales pour faire estampiller le connaissement, en se faisant passer pour un employé de FTC. Quand Gerald Matticks a appris que Morrison avait mis le nez dans le conteneur, il était très en colère, a confirmé Lekkas.
N'empêche. James Morrison a été cité à comparaître. Son avocate de l'époque, Isabelle Schurman, envisageait de demander l'arrêt des procédures, évoquant notamment le «traitement injuste» réservé à son client. C'est finalement le fouillis dans la preuve de la Couronne qui a mené le juge Jerry Zigman à signer l'arrêt de mort du procès, en septembre 2005.
L'arrêt des procédures n'a rien fait pour rétablir la réputation de James Morrison. Et encore moins sa confiance dans le système judiciaire. Good guys, bad guys: Morrison ne distingue plus les uns des autres. Il a cependant tiré une leçon toute personnelle de cette galère. «Si j'ai un conseil à donner, c'est de ne jamais, jamais parler à la police.»
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