Santé mentale et prison: un mélange explosif
Photo : Jacques Nadeau
Même si les prisons n'ont pas les ressources pour traiter les problèmes de santé mentale, elles servent d'hôpitaux par défaut à bien des malades. Dans la rue, des intervenants sociaux remuent ciel et terre pour les empêcher d'en arriver là.
Québec — La Protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, se prépare à rendre public un vaste rapport sur la piètre qualité des traitements offerts par les prisons aux personnes qui ont des problèmes de santé mentale, a appris Le Devoir.
D'après la porte-parole de la Protectrice, Micheline Savoie, il s'agit d'un rapport «volumineux» auquel seront assorties une série de recommandations. Attendu d'ici l'été, le document s'appuie sur une vaste étude commandée au Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal.
Cette démarche survient à la suite de deux nouveaux décès liés à ce problème: Claudio Castagnetta à Québec en septembre 2007 et Justin Scott St-Aubin en novembre 2007 à Montréal. Or, au bureau de Mme Saint-Germain, on affirme que ce rapport ne découle pas des dossiers récents de Castagnetta et de St-Aubin, et que la protection des détenus fait partie du mandat de la Protectrice du citoyen.
Le très médiatisé cas de M. Castagnetta avait fait croire pendant des mois qu'on avait d'abord affaire à un nouveau cas de Taser. Or, le rapport du coroner rendu public début décembre a plutôt pointé du doigt les difficultés persistantes de la police et du système correctionnel à composer avec les cas de santé mentale.
Interpellé dans un dépanneur où il dérangeait les clients, M. Castagnetta, un jeune homme sans passé judiciaire mais en pleine crise, a passé presque deux jours dans le système judiciaire sans être vu par un médecin. Arrêté après avoir violemment résisté à l'intervention des policiers, il est finalement décédé d'un oedème cérébral après s'être frappé la tête volontairement sur les murs d'un fourgon cellulaire. On sait aujourd'hui qu'il avait consommé de la méthamphétamine, mais on ignore toujours de quel trouble mental il souffrait.
Dans son rapport, le coroner Jean Brochu parle d'un problème «systémique», voire «culturel» au sein des milieux policier et correctionnel. Ces derniers, écrivait-il, «auraient dû s'apercevoir que M. Castagnetta n'était pas dans un état normal, mais personne n'a fait quoi que ce soit, a déploré le coroner. Le décès de M. Castagnetta illustre avec éloquence l'ampleur du travail à faire.»
Dans le cas de Justin Scott St-Aubin, le jeune homme est décédé d'une arythmie cardiaque à la suite de manoeuvres de contentions à l'Établissement de détention de Rivières-des-Prairies. Il avait été arrêté cinq jours plus tôt après avoir tenté de noyer sa mère dans un état qui présentait les signes d'une psychose. À défaut de lui trouver une place à l'Institut psychiatrique Pinel, on l'avait envoyé au Centre de détention où il est mort en attendant son évaluation d'aptitude à comparaître.
Les prisons, des hôpitaux «par défaut»
Le rapport du coroner Paul Dionne recense pas moins de 11 cas de mort «évitables» survenues dans les prisons du Québec depuis 2000, des suicides pour la plupart. Récemment, un groupe de défense des droits en santé mentale de Québec a signalé qu'avec le décès de Claudio Castagnetta, le nombre de cas (12) supplante celui des Québécois décédés en Afghanistan depuis 2002 (11).
Il s'agit pourtant d'un problème connu depuis longtemps. «Ça fait au moins 20 ans que des rapports de tous genres disent qu'il y a urgence d'agir», remarque le professeur Denis Lafortune du Centre de criminologie comparée de l'Université de Montréal. M. Lafortune fait partie de l'équipe de chercheurs qui a produit la recherche commandée par le bureau du Protecteur du citoyen. Sans dévoiler les résultats de l'étude en question, cet expert dit que les prisons sont devenues des «hôpitaux par défaut» et des «services sociaux de dernier recours» pour des gens qui ne sont pas soutenus par le système. Or, on s'en doute, «la santé mentale des détenus n'est pas un problème qui attire autant la compassion que le suicide chez les adolescents, par exemple». Et bien sûr, entre la prise en charge par la prison ou par les services de santé, on se doute laquelle des deux est la moins coûteuse...
«Au Québec comme ailleurs, c'est toute l'organisation qui est à revoir, dit M. Lafortune. Il y a un manque de personnel spécialisé dans les prisons québécoises. Il y a des agents de probation, des gardiens, mais peu de psychiatres, de travailleurs sociaux, d'infirmières avec des connaissances psychiatriques.» À cela, il faut ajouter les problèmes de surpopulation en milieu carcéral.
«La prison est un anxiogène, renchérit Benoît Côté qui dirige PECH, un organisme de Québec actif en santé mentale. Ça fait monter le stress des personnes et ça déclenche des psychoses. Chez les gens qui ont des problèmes latents, le contexte carcéral va provoquer des situations de crise, augmenter les symptômes.»
En 2003, on estimait que 15 % des détenus au Québec avaient des tendances suicidaires ou des troubles graves de santé mentale. Dans le lot, environ 2 % présentent des troubles psychotiques. «Mais ça ne veut pas dire qu'il faut tous les envoyer à l'Institut Pinel», plaide le professeur Marc Daigle de l'Université du Québec à Trois-Rivières, un spécialiste du suicide en milieu carcéral. Il ajoute qu'on aurait tort de tenir responsables les milieux correctionnels.
«Effectivement il y a un problème systémique dans les prisons, mais il n'appartient pas à la prison mais à la société.» Les prisons héritent de tous les problèmes sur lesquels la société ferme les yeux, dit-il. Et ce, sans les ressources pour agir. «Les établissements qui relèvent du Québec servent pour des courtes sentences, contrairement au fédéral où il y a plus de ressources et de temps pour intervenir.» Dans les pénitenciers fédéraux, précise-t-il, les détenus font l'objet d'une évaluation psychiatrique de plusieurs semaines à leur arrivée.
«Malgré tout, il y a eu une amélioration ces dernières années au Québec. Il y a désormais une formation donnée aux employés pour qu'ils posent des questions à l'entrée de manière à savoir si les prévenus ont des tendances suicidaires. Mais ça reste extrêmement compliqué. Est-ce que tous les délinquants qui ont des troubles psychologiques devraient être envoyés à Pinel? Non, il n'y a pas de place pour tous.»
Après huit ans, le statu quo
Du côté des deux ministères responsables de ce dossier (Sécurité publique, Santé et Services sociaux), des échanges ont cours depuis le début de l'année 2007 pour suivre les recommandations des coroners. Il s'agit essentiellement d'améliorer la formation, d'établir des protocoles clairs et surtout de se doter d'un plan concerté.
Dans une lettre envoyée à la coroner en chef, Louise Nolet, le sous-ministre à la Sécurité publique, Paul Girard, écrivait en juillet que l'une des prochaines étapes consistait à déposer un mémoire au conseil des ministres à l'automne. Or, après vérification auprès du ministère, il appert que ce rapport n'a jamais été remis.
Les ministères de la Santé et de la Sécurité publique disent avoir un nouveau plan suivant lequel les Centres de santé et de services sociaux (CSSS) fourniraient du personnel supplémentaire dans les centres de détention. Les travaux, nous dit-on, «avancent bien».
Dans une entrevue à l'émission Kilomètre zéro, sur les ondes de Télé-Québec, le coroner Paul Dionne rappelait cet automne que sa collègue Andrée Kronström avait formulé essentiellement les mêmes recommandations que lui en 2000, à la suite du décès d'un jeune schizophrène dans des circonstances similaires à ce qui était arrivé à Justin Scott St-Aubin.
Le gouvernement péquiste s'était alors engagé à attaquer le problème de front. Un comité interministériel avait été créé avec le ministère de la Justice. «L'analyse des événements par la coroner mérite que le ministère de la Justice y apporte toute l'attention requise», avait alors déclaré le ministre Paul Bégin. Or, huit ans plus tard, le problème n'est toujours pas résolu.
Québec — La Protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, se prépare à rendre public un vaste rapport sur la piètre qualité des traitements offerts par les prisons aux personnes qui ont des problèmes de santé mentale, a appris Le Devoir.
D'après la porte-parole de la Protectrice, Micheline Savoie, il s'agit d'un rapport «volumineux» auquel seront assorties une série de recommandations. Attendu d'ici l'été, le document s'appuie sur une vaste étude commandée au Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal.
Cette démarche survient à la suite de deux nouveaux décès liés à ce problème: Claudio Castagnetta à Québec en septembre 2007 et Justin Scott St-Aubin en novembre 2007 à Montréal. Or, au bureau de Mme Saint-Germain, on affirme que ce rapport ne découle pas des dossiers récents de Castagnetta et de St-Aubin, et que la protection des détenus fait partie du mandat de la Protectrice du citoyen.
Le très médiatisé cas de M. Castagnetta avait fait croire pendant des mois qu'on avait d'abord affaire à un nouveau cas de Taser. Or, le rapport du coroner rendu public début décembre a plutôt pointé du doigt les difficultés persistantes de la police et du système correctionnel à composer avec les cas de santé mentale.
Interpellé dans un dépanneur où il dérangeait les clients, M. Castagnetta, un jeune homme sans passé judiciaire mais en pleine crise, a passé presque deux jours dans le système judiciaire sans être vu par un médecin. Arrêté après avoir violemment résisté à l'intervention des policiers, il est finalement décédé d'un oedème cérébral après s'être frappé la tête volontairement sur les murs d'un fourgon cellulaire. On sait aujourd'hui qu'il avait consommé de la méthamphétamine, mais on ignore toujours de quel trouble mental il souffrait.
Dans son rapport, le coroner Jean Brochu parle d'un problème «systémique», voire «culturel» au sein des milieux policier et correctionnel. Ces derniers, écrivait-il, «auraient dû s'apercevoir que M. Castagnetta n'était pas dans un état normal, mais personne n'a fait quoi que ce soit, a déploré le coroner. Le décès de M. Castagnetta illustre avec éloquence l'ampleur du travail à faire.»
Dans le cas de Justin Scott St-Aubin, le jeune homme est décédé d'une arythmie cardiaque à la suite de manoeuvres de contentions à l'Établissement de détention de Rivières-des-Prairies. Il avait été arrêté cinq jours plus tôt après avoir tenté de noyer sa mère dans un état qui présentait les signes d'une psychose. À défaut de lui trouver une place à l'Institut psychiatrique Pinel, on l'avait envoyé au Centre de détention où il est mort en attendant son évaluation d'aptitude à comparaître.
Les prisons, des hôpitaux «par défaut»
Le rapport du coroner Paul Dionne recense pas moins de 11 cas de mort «évitables» survenues dans les prisons du Québec depuis 2000, des suicides pour la plupart. Récemment, un groupe de défense des droits en santé mentale de Québec a signalé qu'avec le décès de Claudio Castagnetta, le nombre de cas (12) supplante celui des Québécois décédés en Afghanistan depuis 2002 (11).
Il s'agit pourtant d'un problème connu depuis longtemps. «Ça fait au moins 20 ans que des rapports de tous genres disent qu'il y a urgence d'agir», remarque le professeur Denis Lafortune du Centre de criminologie comparée de l'Université de Montréal. M. Lafortune fait partie de l'équipe de chercheurs qui a produit la recherche commandée par le bureau du Protecteur du citoyen. Sans dévoiler les résultats de l'étude en question, cet expert dit que les prisons sont devenues des «hôpitaux par défaut» et des «services sociaux de dernier recours» pour des gens qui ne sont pas soutenus par le système. Or, on s'en doute, «la santé mentale des détenus n'est pas un problème qui attire autant la compassion que le suicide chez les adolescents, par exemple». Et bien sûr, entre la prise en charge par la prison ou par les services de santé, on se doute laquelle des deux est la moins coûteuse...
«Au Québec comme ailleurs, c'est toute l'organisation qui est à revoir, dit M. Lafortune. Il y a un manque de personnel spécialisé dans les prisons québécoises. Il y a des agents de probation, des gardiens, mais peu de psychiatres, de travailleurs sociaux, d'infirmières avec des connaissances psychiatriques.» À cela, il faut ajouter les problèmes de surpopulation en milieu carcéral.
«La prison est un anxiogène, renchérit Benoît Côté qui dirige PECH, un organisme de Québec actif en santé mentale. Ça fait monter le stress des personnes et ça déclenche des psychoses. Chez les gens qui ont des problèmes latents, le contexte carcéral va provoquer des situations de crise, augmenter les symptômes.»
En 2003, on estimait que 15 % des détenus au Québec avaient des tendances suicidaires ou des troubles graves de santé mentale. Dans le lot, environ 2 % présentent des troubles psychotiques. «Mais ça ne veut pas dire qu'il faut tous les envoyer à l'Institut Pinel», plaide le professeur Marc Daigle de l'Université du Québec à Trois-Rivières, un spécialiste du suicide en milieu carcéral. Il ajoute qu'on aurait tort de tenir responsables les milieux correctionnels.
«Effectivement il y a un problème systémique dans les prisons, mais il n'appartient pas à la prison mais à la société.» Les prisons héritent de tous les problèmes sur lesquels la société ferme les yeux, dit-il. Et ce, sans les ressources pour agir. «Les établissements qui relèvent du Québec servent pour des courtes sentences, contrairement au fédéral où il y a plus de ressources et de temps pour intervenir.» Dans les pénitenciers fédéraux, précise-t-il, les détenus font l'objet d'une évaluation psychiatrique de plusieurs semaines à leur arrivée.
«Malgré tout, il y a eu une amélioration ces dernières années au Québec. Il y a désormais une formation donnée aux employés pour qu'ils posent des questions à l'entrée de manière à savoir si les prévenus ont des tendances suicidaires. Mais ça reste extrêmement compliqué. Est-ce que tous les délinquants qui ont des troubles psychologiques devraient être envoyés à Pinel? Non, il n'y a pas de place pour tous.»
Après huit ans, le statu quo
Du côté des deux ministères responsables de ce dossier (Sécurité publique, Santé et Services sociaux), des échanges ont cours depuis le début de l'année 2007 pour suivre les recommandations des coroners. Il s'agit essentiellement d'améliorer la formation, d'établir des protocoles clairs et surtout de se doter d'un plan concerté.
Dans une lettre envoyée à la coroner en chef, Louise Nolet, le sous-ministre à la Sécurité publique, Paul Girard, écrivait en juillet que l'une des prochaines étapes consistait à déposer un mémoire au conseil des ministres à l'automne. Or, après vérification auprès du ministère, il appert que ce rapport n'a jamais été remis.
Les ministères de la Santé et de la Sécurité publique disent avoir un nouveau plan suivant lequel les Centres de santé et de services sociaux (CSSS) fourniraient du personnel supplémentaire dans les centres de détention. Les travaux, nous dit-on, «avancent bien».
Dans une entrevue à l'émission Kilomètre zéro, sur les ondes de Télé-Québec, le coroner Paul Dionne rappelait cet automne que sa collègue Andrée Kronström avait formulé essentiellement les mêmes recommandations que lui en 2000, à la suite du décès d'un jeune schizophrène dans des circonstances similaires à ce qui était arrivé à Justin Scott St-Aubin.
Le gouvernement péquiste s'était alors engagé à attaquer le problème de front. Un comité interministériel avait été créé avec le ministère de la Justice. «L'analyse des événements par la coroner mérite que le ministère de la Justice y apporte toute l'attention requise», avait alors déclaré le ministre Paul Bégin. Or, huit ans plus tard, le problème n'est toujours pas résolu.
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