L'entrevue - L'idéal du nouveau bâtonnier
Photo : Jacques Nadeau
Gérald R. Tremblay, nouveau bâtonnier du Québec
L'avocat émérite Gérald R. Tremblay vient d'accéder à la direction du Barreau du Québec, où il aura un an pour laisser sa marque sur les grands enjeux qui traversent le milieu juridique.
Gérald R. Tremblay est l'auteur d'une célèbre boutade sur les coûts élevés de la justice, qu'il avait prononcée en marge du règlement des honoraires de l'ex-premier ministre Brian Mulroney, son client dans l'affaire Airbus. Ses propres services étaient si chers qu'il ne pourrait même pas se les offrir lui-même, avait lancé Me Tremblay! Ironie du sort, c'est à ce plaideur précieux que revient aujourd'hui la tâche de régler l'épineux problème de l'accessibilité à la justice.
M. Tremblay a été confirmé au poste de bâtonnier il y a deux semaines, lors du congrès annuel du Barreau du Québec. À 64 ans, c'est tout un changement de direction pour cet homme qui a passé les 37 dernières années de sa carrière en pratique privée, principalement chez McCarthy Tétrault, à représenter des clients aussi importants que M. Mulroney dans l'affaire Airbus, le juge Jean-Guy Boilard devant le Conseil canadien de la magistrature et la Ville de Westmount dans la contestation des fusions municipales.
Spécialiste en litiges commerciaux, en arbitrage, en recours collectifs et en responsabilité professionnelle, M. Tremblay ne manquait pas de défis chez McCarthy Tétrault. Devenir bâtonnier ne faisait pas partie de son plan de carrière. Des «sages» du Barreau l'ont cependant convaincu d'accepter cette fonction «qui ressemble le plus à un service public». Il y voit une occasion de renouer avec ses idéaux de jeunesse et de sortir du carcan de la pratique privée.
«J'aurais bien aimé laisser une marque tangible, que ce soit de la recherche, un traité que tout le monde va citer jusqu'à la fin des temps. C'est ça, l'idéal. Si j'avais été en sciences, ç'aurait été de découvrir quelque chose qui fait avancer l'humanité, ou en politique, essayer d'éviter les guerres, faire progresser l'humanité, tenter de régler le problème du clivage entre les riches et les pauvres. On est plein de beaux idéaux quand on est jeune, et là, on embarque dans le quotidien, et l'idéal devient de régler au mieux possible les dossiers et de rendre le meilleur service possible à nos clients», explique-t-il en entrevue.
Une enfance tragique
Originaire du Saguenay, Gérald R. Tremblay est l'unique survivant d'une famille de trois enfants durement éprouvée par les tragédies. Son frère cadet est décédé à 11 mois d'une méningite. Six mois plus tard, l'aîné était happé mortellement par un autobus sous les yeux de sa mère, à deux pas de la maison familiale d'Arvida. Six autres mois plus tard, son père contractait la sclérose en plaques, une maladie dégénérative qu'il a combattue pendant 17 ans avant de s'éteindre.
M. Tremblay a développé les talents d'orateur qu'on lui connaît dans le milieu judiciaire en faisant du théâtre avec Michel Dumont et Gérard Bouchard, mais surtout en lisant quotidiennement le journal à son père malade, dont la vue était trop faible pour lire. Il qualifie ses parents de «héros du quotidien».
«L'image que j'ai de ma mère, j'ai de la misère à en parler sans être ému. C'est une personne qui se berce et qui regarde par la fenêtre. C'est une personne brisée. Mais, à un moment donné, elle s'est ressaisie et elle s'est dit: "J'ai lui, là, et il faut qu'il fasse quelque chose." Elle ne m'a jamais bloqué en rien», dit-il.
À 11 ans, Gérald R. Tremblay a fait son baluchon et il a quitté Arvida pour le Collège classique de Saint-Alexandre, tenu par la Congrégation des pères du Saint-Esprit, à Gatineau. Puis il a fréquenté le Collège classique de Jonquière, tenu par les pères Oblats, l'Université Laval (bac ès arts) et l'Université d'Ottawa, où il a obtenu sa licence en droit en 1967.
Les ecclésiastiques lui ont transmis «le goût de l'idéal». «Ces gens-là, pour une pitance, avaient une passion dans le regard, ils étaient toujours de bonne humeur et enthousiastes.» Quant à sa famille, elle lui a transmis des valeurs d'humanisme, d'entraide et de solidarité. «J'ai été élevé dans un milieu humain. Je ne suis pas capable de détester quelqu'un. Roosevelt avait dit un jour: "Donne un ennemi et laisse-moi seul avec lui 15 minutes, face à face. Il ne pourra plus être mon ennemi, car il va réaliser que moi aussi, j'avais une mère, un père." La haine, ça ne produit rien, ça. Moi, j'aime les gens.»
Retour aux idéaux de jeunesse
Gérald R. Tremblay arrive donc à la direction du Barreau avec l'intention de «remplir certains idéaux de jeunesse». Plusieurs des priorités du Barreau ont été ciblées bien avant son entrée en fonction dans le plan stratégique couvrant la période 2006-10, dont la formation continue.
À partir d'avril 2009, tous les avocats au Québec seront obligés de suivre 30 heures de formation sur deux ans dans les domaines de leur choix. «Si on veut garder le privilège d'une profession autogérée, il faut que le public ait confiance en ce que la profession a des mécanismes d'amélioration des compétences», estime Me Tremblay.
Pour réduire les délais inhérents au système judiciaire, le bâtonnier suggère d'introduire la médiation dès l'étape de la mise en demeure dans les litiges civils et d'offrir aux parties la possibilité de tenter une médiation à toutes les étapes préalables à la tenue d'un procès. De même, de nombreuses étapes d'un procès, comme la signification et la disposition des requêtes préliminaires, pourraient être faites de façon virtuelle, par téléconférence ou vidéoconférence, à la condition que subsiste un dossier écrit. Des projets-pilotes pour limiter le nombre d'experts à un par procès, lancés à Laval et à Montréal, sont également prometteurs. «Nous, les avocats, on doit mettre en place et participer à des modes alternatifs de résolution de conflits», affirme Me Tremblay.
Bonifier l'aide juridique
Estimant que les barèmes d'accès à l'aide juridique sont inadéquats, il relancera la campagne du Barreau pour bonifier le régime. Il compte notamment interpeller le gouvernement fédéral, dont la contribution au financement du programme a fondu comme neige au soleil au fil des ans. En imposant des sentences minimales pour certains types de crime, le gouvernement Harper contribue à l'engorgement du système judiciaire, explique-t-il.
En toute logique, Ottawa devrait donc débourser plus d'argent pour l'aide juridique, car ses réformes à la pièce du Code criminel auront pour effet de pousser un plus grand nombre de moins nantis aux portes de la justice pénale. Quant à la classe moyenne, qui n'est pas admissible à l'aide juridique, elle a tout intérêt à souscrire à l'assurance juridique, affirme le bâtonnier. Pour aussi peu que 4 $ par mois, elle offre une couverture pour les frais d'avocat pouvant atteindre 5000 $ par dossier, ou 15 000 $ par année.
Le nouveau bâtonnier fait enfin appel à la fibre éthique de sa profession. Personne n'a intérêt à faire traîner les causes en longueur et à faire exploser les coûts, estime-t-il, car c'est un petit manège qui se retourne inévitablement contre son auteur. L'avocat qui laisse pourrir une cause par choix stratégique finira tôt au tard par goûter à la même médecine dans une autre cause. «Je voudrais moderniser la notion d'éthique pour la rendre utile au projet de réduction des coûts et des délais, explique M. Tremblay. Il faudrait que, tous ensemble, on en fasse une question d'éthique. On l'oublie, mais on est des officiers de justice. Le devoir, tu le dois à qui, au client ou à la cour? Tu le dois aux deux. Et s'il y a un conflit, tu le dois d'abord à la cour.»
Gérald R. Tremblay est l'auteur d'une célèbre boutade sur les coûts élevés de la justice, qu'il avait prononcée en marge du règlement des honoraires de l'ex-premier ministre Brian Mulroney, son client dans l'affaire Airbus. Ses propres services étaient si chers qu'il ne pourrait même pas se les offrir lui-même, avait lancé Me Tremblay! Ironie du sort, c'est à ce plaideur précieux que revient aujourd'hui la tâche de régler l'épineux problème de l'accessibilité à la justice.
M. Tremblay a été confirmé au poste de bâtonnier il y a deux semaines, lors du congrès annuel du Barreau du Québec. À 64 ans, c'est tout un changement de direction pour cet homme qui a passé les 37 dernières années de sa carrière en pratique privée, principalement chez McCarthy Tétrault, à représenter des clients aussi importants que M. Mulroney dans l'affaire Airbus, le juge Jean-Guy Boilard devant le Conseil canadien de la magistrature et la Ville de Westmount dans la contestation des fusions municipales.
Spécialiste en litiges commerciaux, en arbitrage, en recours collectifs et en responsabilité professionnelle, M. Tremblay ne manquait pas de défis chez McCarthy Tétrault. Devenir bâtonnier ne faisait pas partie de son plan de carrière. Des «sages» du Barreau l'ont cependant convaincu d'accepter cette fonction «qui ressemble le plus à un service public». Il y voit une occasion de renouer avec ses idéaux de jeunesse et de sortir du carcan de la pratique privée.
«J'aurais bien aimé laisser une marque tangible, que ce soit de la recherche, un traité que tout le monde va citer jusqu'à la fin des temps. C'est ça, l'idéal. Si j'avais été en sciences, ç'aurait été de découvrir quelque chose qui fait avancer l'humanité, ou en politique, essayer d'éviter les guerres, faire progresser l'humanité, tenter de régler le problème du clivage entre les riches et les pauvres. On est plein de beaux idéaux quand on est jeune, et là, on embarque dans le quotidien, et l'idéal devient de régler au mieux possible les dossiers et de rendre le meilleur service possible à nos clients», explique-t-il en entrevue.
Une enfance tragique
Originaire du Saguenay, Gérald R. Tremblay est l'unique survivant d'une famille de trois enfants durement éprouvée par les tragédies. Son frère cadet est décédé à 11 mois d'une méningite. Six mois plus tard, l'aîné était happé mortellement par un autobus sous les yeux de sa mère, à deux pas de la maison familiale d'Arvida. Six autres mois plus tard, son père contractait la sclérose en plaques, une maladie dégénérative qu'il a combattue pendant 17 ans avant de s'éteindre.
M. Tremblay a développé les talents d'orateur qu'on lui connaît dans le milieu judiciaire en faisant du théâtre avec Michel Dumont et Gérard Bouchard, mais surtout en lisant quotidiennement le journal à son père malade, dont la vue était trop faible pour lire. Il qualifie ses parents de «héros du quotidien».
«L'image que j'ai de ma mère, j'ai de la misère à en parler sans être ému. C'est une personne qui se berce et qui regarde par la fenêtre. C'est une personne brisée. Mais, à un moment donné, elle s'est ressaisie et elle s'est dit: "J'ai lui, là, et il faut qu'il fasse quelque chose." Elle ne m'a jamais bloqué en rien», dit-il.
À 11 ans, Gérald R. Tremblay a fait son baluchon et il a quitté Arvida pour le Collège classique de Saint-Alexandre, tenu par la Congrégation des pères du Saint-Esprit, à Gatineau. Puis il a fréquenté le Collège classique de Jonquière, tenu par les pères Oblats, l'Université Laval (bac ès arts) et l'Université d'Ottawa, où il a obtenu sa licence en droit en 1967.
Les ecclésiastiques lui ont transmis «le goût de l'idéal». «Ces gens-là, pour une pitance, avaient une passion dans le regard, ils étaient toujours de bonne humeur et enthousiastes.» Quant à sa famille, elle lui a transmis des valeurs d'humanisme, d'entraide et de solidarité. «J'ai été élevé dans un milieu humain. Je ne suis pas capable de détester quelqu'un. Roosevelt avait dit un jour: "Donne un ennemi et laisse-moi seul avec lui 15 minutes, face à face. Il ne pourra plus être mon ennemi, car il va réaliser que moi aussi, j'avais une mère, un père." La haine, ça ne produit rien, ça. Moi, j'aime les gens.»
Retour aux idéaux de jeunesse
Gérald R. Tremblay arrive donc à la direction du Barreau avec l'intention de «remplir certains idéaux de jeunesse». Plusieurs des priorités du Barreau ont été ciblées bien avant son entrée en fonction dans le plan stratégique couvrant la période 2006-10, dont la formation continue.
À partir d'avril 2009, tous les avocats au Québec seront obligés de suivre 30 heures de formation sur deux ans dans les domaines de leur choix. «Si on veut garder le privilège d'une profession autogérée, il faut que le public ait confiance en ce que la profession a des mécanismes d'amélioration des compétences», estime Me Tremblay.
Pour réduire les délais inhérents au système judiciaire, le bâtonnier suggère d'introduire la médiation dès l'étape de la mise en demeure dans les litiges civils et d'offrir aux parties la possibilité de tenter une médiation à toutes les étapes préalables à la tenue d'un procès. De même, de nombreuses étapes d'un procès, comme la signification et la disposition des requêtes préliminaires, pourraient être faites de façon virtuelle, par téléconférence ou vidéoconférence, à la condition que subsiste un dossier écrit. Des projets-pilotes pour limiter le nombre d'experts à un par procès, lancés à Laval et à Montréal, sont également prometteurs. «Nous, les avocats, on doit mettre en place et participer à des modes alternatifs de résolution de conflits», affirme Me Tremblay.
Bonifier l'aide juridique
Estimant que les barèmes d'accès à l'aide juridique sont inadéquats, il relancera la campagne du Barreau pour bonifier le régime. Il compte notamment interpeller le gouvernement fédéral, dont la contribution au financement du programme a fondu comme neige au soleil au fil des ans. En imposant des sentences minimales pour certains types de crime, le gouvernement Harper contribue à l'engorgement du système judiciaire, explique-t-il.
En toute logique, Ottawa devrait donc débourser plus d'argent pour l'aide juridique, car ses réformes à la pièce du Code criminel auront pour effet de pousser un plus grand nombre de moins nantis aux portes de la justice pénale. Quant à la classe moyenne, qui n'est pas admissible à l'aide juridique, elle a tout intérêt à souscrire à l'assurance juridique, affirme le bâtonnier. Pour aussi peu que 4 $ par mois, elle offre une couverture pour les frais d'avocat pouvant atteindre 5000 $ par dossier, ou 15 000 $ par année.
Le nouveau bâtonnier fait enfin appel à la fibre éthique de sa profession. Personne n'a intérêt à faire traîner les causes en longueur et à faire exploser les coûts, estime-t-il, car c'est un petit manège qui se retourne inévitablement contre son auteur. L'avocat qui laisse pourrir une cause par choix stratégique finira tôt au tard par goûter à la même médecine dans une autre cause. «Je voudrais moderniser la notion d'éthique pour la rendre utile au projet de réduction des coûts et des délais, explique M. Tremblay. Il faudrait que, tous ensemble, on en fasse une question d'éthique. On l'oublie, mais on est des officiers de justice. Le devoir, tu le dois à qui, au client ou à la cour? Tu le dois aux deux. Et s'il y a un conflit, tu le dois d'abord à la cour.»
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