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Complot à la pompe

François Desjardins   13 juin 2008  Justice
Il s’agit du premier cas de collusion à grande échelle depuis une affaire de concertation survenue à Vancouver en 1955
Photo : Pascal Ratthé
Il s’agit du premier cas de collusion à grande échelle depuis une affaire de concertation survenue à Vancouver en 1955
L'image de l'industrie pétrolière, mise à rude épreuve par des prix qui ont explosé de 40 % depuis 2007, porte désormais la tache d'une enquête fédérale de deux ans qui s'est traduite hier par le dépôt d'accusations criminelles contre 13 personnes et 11 entreprises pour avoir fixé le prix de l'essence à Victoriaville, à Thetford Mines, à Magog et à Sherbrooke.

Il s'agit du premier cas de collusion à grande échelle depuis une affaire de concertation survenue à Vancouver en 1955. Depuis 10 ans, le Bureau fédéral de la concurrence a institué six enquêtes pour tirer au clair des allégations de collusion ou d'abus de position dominante, mais il n'a jamais découvert de regroupements secrets pour éviter des guerres de prix.

Usant de l'écoute électronique, de perquisitions et de son programme d'immunité judiciaire pour les collaborateurs, le Bureau a révélé hier que «des détaillants d'essence ou leurs représentants se téléphonaient et s'entendaient sur le prix demandé aux consommateurs pour l'essence dans les marchés visés».

Trois sociétés et une personne ont plaidé coupables hier devant la Cour supérieure du Québec à Victoriaville. Une amende de 179 000 $ a été imposée à Pétroles Therrien inc. (l'enseigne Pétro-T) et à Distributions pétrolières Therrien inc., tandis qu'Ultramar a écopé d'une amende de 1,85 million. L'individu est un employé d'Ultramar qui a été condamné à payer une amende de 50 000 $.

Douze personnes et huit entreprises n'ont pas encore soumis de plaidoyer, car elles n'ont pas encore comparu. La liste du Bureau de la concurrence énumère plusieurs petites entreprises et une grosse: Alimentation Couche-Tard, qui exploite dans les quatre zones 17 stations sous les enseignes Petro-Canada, Irving et Esso. Il a été impossible hier de joindre la direction de Couche-Tard.

Au grand total, 53 stations, qui portent aussi les enseignes Shell, Olco et Sonerco, ont été montrées du doigt par le Bureau de la concurrence. «Il est allégué que la grande majorité des détaillants d'essence dans ces [quatre] marchés ont participé au cartel», a affirmé le Bureau, qui n'a jamais vu de tel cas depuis une affaire de collusion à Vancouver en 1955.

Autres enquêtes

Le Bureau de la concurrence a précisé que d'autres enquêtes sont présentement en cours dans d'autres marchés au Canada mais a refusé d'avancer des détails. «L'annonce aujourd'hui envoie un message très clair que le Bureau de la concurrence agit contre ceux qui fixent les prix lorsqu'il a la preuve que ces derniers ont contrevenu à la loi», a déclaré Sheridan Scott, commissaire de la concurrence.

Depuis le début des années 70, quelques enquêtes du Bureau ont révélé des incidents de collusion «isolés» dans la vente d'essence et de mazout, mais jamais à grande échelle. Après l'ouragan Katrina qui avait poussé les prix brièvement à 147 ¢ le litre à l'été 2005, le Bureau avait lancé une enquête mais n'avait trouvé aucun indice de collusion.

L'enquête dont les résultats ont été dévoilés hier a débuté en 2005 et s'est terminée en 2007. La durée des actes reprochés varie d'un cas à l'autre. M. Plouffe a précisé que, chez Pétro-T, par exemple, les faits ont été observés d'avril 2005 à avril 2006.

Plus de 100 000 documents ont été saisis, une preuve documentaire dont l'ampleur est nécessaire du fait que des accusations criminelles exigent la démonstration, non pas seulement d'une infraction, mais d'une intention.

Situation regrettable, dit Ultramar

À peine 45 minutes après le dévoilement des accusations, Ultramar a diffusé un communiqué pour indiquer que «l'enquête du Bureau de la concurrence a démontré qu'aucun membre de sa direction n'est impliqué dans le dossier ou n'était au courant des faits et gestes reprochés». Elle affirme aussi que les deux employés, qui ont été congédiés, «n'ont jamais été les instigateurs ni les coordonnateurs des ententes d'augmentation de prix» et qu'ils n'ont «tiré aucun avantage pécuniaire».

Ultramar, une filiale de la société américaine Valero Energy, a ajouté que les faits reprochés, dans son cas, ne se sont déroulés que du 3 mars 2005 au 23 juin 2005, et seulement dans deux secteurs, soit Victoriaville et Thetford Mines. En plaidant coupable, la compagnie a voulu éviter de longues procédures, a-t-elle affirmé.

«Il s'agit évidemment d'une situation regrettable que nous déplorons. Nous croyons, par ailleurs, que ces deux employés n'ont pas agi dans l'intention de nuire, mais plutôt par insouciance, sans tenir compte des règles établies et des conséquences de leurs gestes, a écrit Ultramar. Bien qu'Ultramar aurait pu évoquer un certain nombre d'arguments juridiques pour contester les accusations, nous avons conclu qu'il serait dans les meilleurs intérêts de tous de plaider coupable afin d'éviter un procès long et coûteux.»

L'Institut canadien des produits pétroliers (ICPP), qui regroupe toutes les grandes pétrolières, a refusé hier de commenter les mises en accusation, renvoyant les médias aux diverses personnes et sociétés faisant l'objet de reproches.

Difficile à déceler

Lors d'un entretien en 2006 au moment de la confirmation de l'enquête du Bureau, le porte-parole de l'ICPP, Carol Montreuil, avait dit ne pas croire les allégations. «J'ai pleinement confiance, étant donné le nombre d'études précédentes, que les allégations de fixation de prix de façon systémique au sein de mes membres, ça n'arrive pas. Ce n'est pas dans nos façons de faire des affaires», avait-il affirmé au Devoir.

Le Bureau a signalé qu'il est extrêmement difficile de «déceler et prouver» des complots de fixation des prix. «Des soupçons et des prix identiques ne suffisent pas pour prouver qu'il y a eu infraction», a-t-il indiqué.

Le Bureau ne pouvait préciser hier quelle somme avait été pigée dans les poches des automobilistes grâce au cartel. Le sous-commissaire adjoint a cependant estimé que, si la surcharge avait été de 1 ¢ le litre dans les quatre territoires visés, la somme totale pour les consommateurs aurait été de deux millions.

La hausse du prix de l'essence depuis quelques années est attribuable à un croisement de facteurs, dont la hausse du cours du pétrole brut que plusieurs expliquent par des pressions spéculatives sur le baril. Notons toutefois que le prix du litre d'essence à la sortie des raffineries canadiennes est en partie déterminé par le cours du gallon d'essence sur le Nymex, à New York.

Réactions

L'annonce du Bureau de la concurrence a suscité des réactions chez plusieurs organismes syndicaux ou groupes de consommateurs qui demandaient une enquête plus large, des pouvoirs plus lourds pour le Bureau de la concurrence, etc.

Le Bloc québécois a tenu à rappeler hier la pertinence de son projet de loi C-454, qui vise à donner au Bureau de la concurrence des pouvoirs élargis de manière à ce qu'il scrute notamment les activités dans le secteur du raffinage.

À Québec, l'ADQ s'étonnait du fait que le complot ait été découvert à Ottawa, et non au Québec.

«Ç'a pris un bureau fédéral pour régler un problème au Québec, alors qu'on a une Régie de l'énergie au Québec, on a un ministre des Ressources naturelles, on a un gouvernement libéral qui dit vouloir protéger les consommateurs», a dit le député de Chambly, Richard Merlini. «Et qu'est-ce qu'on a aujourd'hui? Un bureau fédéral qui a trouvé le problème et qui dépose des accusations criminelles. La Régie sert à quoi?»

***

Avec la collaboration de Gérard Bérubé






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  • Dominic Pageau
    Abonné
    vendredi 13 juin 2008 02h48
    Ça, c'est la fin de la chaine, c'est plus haut qu'il faut regarder
    « On a cette tendance à regarder à raz le sol et ça permet à certains de continuez leur magouilles.

    On fixe le prix au baril et ce de façon internationale et ce fondé sur de fausses informations.

    Ce qu'il faut faire c'est remplacer le plus possible le pétrole au Québec, on possèderait pas en surabondance de l'électricité? »

  • Jean-Francois Gagnon
    Abonné
    vendredi 13 juin 2008 07h50
    À ces escrocs: Merci!
    « Mesdames et Messieurs les escrocs, Merci de tour coeur de faire avancer la cause des personnes qui croient hardument qu'il est temps de trouver une alternative au produits pétroliers. Continuez votre bon travail.
    D'autre part, j'aimerais vous avertir que toute une classe de mécaniciens d'automobiles et de détaillants d'essence pourraient vous en vouloir de faire en sorte que vous soyez les précurseurs du mouvement qui va favoriser leur disparition.

    Un optimiste utopique... »

  • Jean Émard
    Inscrit
    vendredi 13 juin 2008 09h25
    80 ans d'arnaque
    « Les complots des grandes pétrolières ne datent pas d'hier. Qu'on pense seulement au fameux "Streetcar Conspiracy" des années 1920-30-40 qui a permis à General Motors, Firestone Tire, Standard Oil (Esso) et Phillips Petroleum de démanteler entièrement le réseau de tramways américains pour forcer la population à acheter et conduire des automobiles, et accessoirement à déménager en banlieue.

    Ils ont été trouvé coupables de complot et GM a dû payer une amande astronomique de 5 000$ (cinq milles!) et les hauts cadres, une amende symbolique de 1$.

    Et voilà où l'on se retrouve aujourd'hui, grâce à eux (et à l'aveuglement de nos représentants), c'est-à-dire devant un climat qui se dérègle et un pic pétrolier qui pointe le bout de son nez. »

  • Olivier Nguyen
    Inscrit
    vendredi 13 juin 2008 11h30
    @m. pageau
    « oui mais il faut pas que de la surabondance pour que cette énergie en valle la peine. Il y a une ironie profonde de penser à ces forêts entières englouties, dans les années '70, alors que personne au Qc ne pensait à une éventuelle rareté de combustibles. Anyway, c'est peut-être une question d'échelle. Prenez les pétrolières. Ils "créent des jobs" en Alberta. Mais ils ne construisent pas pour la vie, il ne le font que pour l'argent. On a donc un tas d'infrastructures à la "Harkonnen" qui s'empilent comme autant de déjectoirs à eaux salies qui vont croupir dans ces bassins reculés, tandis que le reste fait tristement défaut à mesure que les villes et villages se développent.

    Je veux dire, si le gouv. Canadien est vraiment prêt à promouvoir la recherche là-dessus, pourquoi ne pas accompagner leur chèque aux industries pétrolifères de "conditions assorties" aux municipalités locales? Il y a une question de santé publique qui est liée aux villes-champignons, non?

    j'exagère peut-être, il ne doit pas y avoir tant d'Albertains qui travaillent là-dedans. Mais ça me gêne qu'on peuple de nouveaux déserts en étant mûs par la fièvre de l'or uniquement. »

  • Simard Yves
    Inscrit
    vendredi 13 juin 2008 12h03
    Un tout petit pas .....
    « C'est un tout petit pas vers ces escrocs qui nous hantent depuis des années. La sentence est une petite flaque d'eau dans leur richesse, mais bon! Pour ma part, je crois que la loi devrait serrer la vice de tous ces spéculateurs qui jouent comme des dés, avec le prix probable de cette ressource. Est-ce qu'ils reçoivent des petites compensations pour leurs soi-disant connaissances? Je m'imagine être ce petit spéculateur et au vendredi, après avoir bien spéculé, j'encaisse mon chèque et pour moi, 1 dollar 50 le litre, bah, il n'y a rien à en faire un plat. Les spéculateurs, c'est eux la première base à réglementer selon moi! »

  • Loïc Roussel
    Inscrit
    vendredi 13 juin 2008 14h06
    @yves Simard
    « Je ne crois pas qu'ils reçoivent des "compensations". Ces compagnies sont plutôt tributaires d'une série de facteurs qui fait que le climat, la température, la saison, etc. tout ça contribue directement à ajuster leurs prix. La preuve, vu que c'est l'été, ils font plus d'argent. »

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