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L'entrevue - De Big Brother aux Little Brothers

Brian Myles   28 avril 2008  Justice
Benoît Dupont, chercheur et professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal.
Photo : Pascal Ratthé
Benoît Dupont, chercheur et professeur à l’École de criminologie de l’Université de Montréal.
Le criminologue Benoît Dupont nage à contre-courant de ses pairs dans le débat sur la surveillance et son corollaire, l'érosion des libertés individuelles. L'ère du Big Brother est révolue. Place à une armée de Little Brothers qui tirent sciemment profit du miracle technologique.

N'eût été l'indiscutable vivacité d'esprit de ce quidam qui a dégainé sa caméra pour filmer l'arrestation de Robert Dziekanski, le 14 octobre dernier à l'aéroport de Vancouver, la mort du Polonais n'aurait fait aucun bruit. La version «officielle» de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) aurait prévalu, à savoir que les policiers avaient tout tenté pour raisonner cet homme agité et agressif avant de lui administrer deux décharges de Taser.

Les images montrent au contraire que Dziekanski était inoffensif et confirment que les policiers fédéraux ont déformé les faits dans une futile tentative de camoufler leur bavure. Cette triste histoire, connue partout dans le monde, illustre également le propos de Benoît Dupont, chercheur et professeur à l'École de criminologie de l'Université de Montréal. La surveillance n'est pas uniquement synonyme de risques et d'effets pervers, mais aussi de... bienfaits! L'affaire Dziekanski prouve en effet que l'on peut «surveiller la surveillance», dit-il.

«Il ne faudrait pas oublier que, maintenant, il y a de plus en plus de moyens de surveillance qui ne sont pas utilisés par l'État, mais par des citoyens et des ONG justement pour surveiller l'État. Internet a quand même changé la perspective. Oui, l'État continue à faire de la surveillance. Mais, en tant que citoyen, on peut aussi surveiller plein de choses sans avoir des ressources faramineuses, et on peut rendre l'État plus imputable», estime-t-il.

La semaine dernière, l'actualité judiciaire a corroboré son point de vue. Les voyous qui ont fracassé les vitrines des commerces du centre-ville et incendié des voitures de police, après la laborieuse victoire du Canadien en sept matchs contre les Bruins, ont connu leur minute de gloire sur YouTube. Ces vidéos, mises en ligne par les émeutiers dans quelques cas, ont permis aux policiers d'arrêter plus facilement les auteurs présumés des crimes. Certes, dans cet exemple particulier, la contre-surveillance exercée par le public profite à des agents de l'État. Elle s'inscrit cependant dans la recherche d'une certaine paix sociale.

À contre-courant

M. Dupont juge stérile le débat social sur la surveillance, car celui-ci carbure presque exclusivement à la critique des intrusions de l'État et des grandes entreprises dans la sphère de la vie privée des citoyens, au moyen d'outils de surveillance de plus en plus raffinés. «Le modèle de Big Brocher est pas mal dépassé. Ça fonctionnait bien dans une société où les médias les plus évolués étaient la radio et la télévision. Mais, dans une société où 60 à 70 % de la population accède à Internet de façon régulière, on ne peut plus fonctionner avec le modèle de Big Brother. Ça devient complètement désuet», estime-t-il.

Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en sécurité, identité et technologie, Benoît Dupont est bien conscient qu'il nage à contre-courant parmi ses pairs. Que ce soit en criminologie, en sociologie ou en droit, la surveillance devient en effet un champ de recherche à part entière. À l'université Queen's, en Ontario, le sociologue David Lyon est responsable du «Surveillance Project», une initiative internationale visant à étudier la société de la surveillance sous tous ses aspects — de la carte de fidélité dans les supermarchés aux mesures de sécurité découlant des attentats du 11 septembre 2001. Dans cette optique, la surveillance est définie comme «toute attention systématique portée à la vie d'une personne dans le but d'en influencer le cours», selon la définition du sociologue James Rule.

Dans cette communauté restreinte de chercheurs, Benoît Dupont fait partie d'un groupe encore plus restreint de penseurs n'adhérant pas au courant alarmiste en matière de surveillance. L'Association américaine des libertés civiles a lancé l'an dernier une horloge de l'apocalypse, fixant à minuit moins cinq l'avènement d'une société de surveillance totale. C'est le genre d'initiative qui fait sourire Benoît Dupont: «Je suis très réticent devant ce type d'approche qui nie une chose fondamentale: la capacité de résistance des êtres humains. J'ai beaucoup de mal avec l'approche catastrophiste de la société de surveillance.»

L'Amérique du Nord est encore bien loin du totalitarisme. Dans les pays de l'Est de la démentielle époque communiste, la surveillance ne passait pas tant par les technologies de communication que par les agents de l'État, toutes oreilles ouvertes. «Quand vous embauchez une personne sur dix pour surveiller toutes les autres, vous n'avez pas besoin de la technologie pour que la surveillance soit très oppressive dans une société», résume M. Dupont.

D'ailleurs, de quoi se plaint l'homme de la rue moderne dans les sociétés occidentales? De la crise de l'autorité. De l'incapacité de l'État à faire respecter les règles. De l'individualisme exacerbé. «Si c'est ça, la société de la surveillance, finalement, est-ce que ça nous enlève vraiment de la liberté?, s'interroge Benoît Dupont. Un des reproches qu'on fait aux sociétés modernes, c'est que les gens ont tellement de liberté qu'ils n'en font qu'à leur tête! C'est sûr qu'on peut avoir des craintes, mais, d'un autre côté, le cataclysme appréhendé ne s'est pas manifesté.»

Le mirage de la vie privée

Il faut donc substituer le Big Brother de George Orwell aux Little Brothers, une multitude de citoyens qui se surveillent les uns les autres tout en jetant un regard suspect sur les puissants de ce monde. Benoît Dupont prend la mesure de cette petite révolution, sans pour autant y adhérer avec un enthousiasme délirant. Il s'inquiète de l'érosion du droit à la vie privée — «un mirage plus qu'une réalité» —, surtout chez les jeunes.

M. Dupont remarque en effet une fracture entre les adolescents et les jeunes adultes d'un côté, et les 45 ans ou plus de l'autre. «Pour certaines générations, la vie privée n'existe plus, se désole-t-il. Il y a une période dans la vie, entre l'adolescence et le début de l'âge adulte, que vous pouvez vivre de façon tout à fait publique. Une grande partie des jeunes le font, et ça ne leur pose apparemment aucun problème au moment où ils le font.»

Il met cette fracture sur le compte d'une société de plus en plus exhibitionniste, dans laquelle être vu sur Internet «devient quasiment un trophée de guerre», la pierre d'assise d'une éphémère célébrité. «On se met beaucoup en scène. Facebook et MySpace sont des moyens de se mettre en scène. On se crée des personnages.»

Plus préoccupant encore, l'engouement pour la surveillance indique une crise de confiance. À la maison, à l'hôpital et dans les centres de soins de longue durée, des gardiennes, des infirmières et des médecins sont épiés à leur insu par des particuliers. «Aujourd'hui, on introduit des intermédiaires de surveillance partout. Ce n'est pas tant pour surveiller, mais parce qu'on ne fait pas confiance aux gens. La surveillance, c'est parfois un symptôme beaucoup plus qu'un danger intrinsèque. C'est le symptôme de quelque chose de plus profond, dont on ne parle pas très souvent», déplore Benoît Dupont.

«On rentre dans une société où la confiance qu'on va accorder aux gens sera compensée par une surveillance», prédit-il. Dans une société caractérisée par une mobilité croissante des gens et des biens ainsi que par une continuelle reconfiguration des rapports interpersonnels, la surveillance devient une solution de rechange. Elle offre une cohésion technique en remplacement d'une cohésion sociale en voie de disparition.
 
 
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  • L'ex-Canard - Inscrit
    28 avril 2008 09 h 15
    Eyes Wide Shut/Les Yeux grands fermés
    Cette société de surveillance, qu'elle soit "Big Brother" ou "Little Brothers" en sera une de masque et d'hypocrisie selon la vision de Kubrick. Notre gouvernance et nos médias l'illustrent déjà fort bien.

    Ce n'est plus tant l'érosion des libertés individuelles qui préoccupe mais cette "cohésion sociale en voie de disparition". Que reste-t'il quand il n'y a plus de cohésion sociale, des criminologues???
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  • Iro Cyr C.a.g.e. - Inscrite
    28 avril 2008 10 h 37
    Des «little brothers» désarmés
    Il est effectivement vrai que le citoyen dispose des moyens technologiques peu dispendieux pour rendre le gouvernement imputable. Cependant, le citoyen manque l'arme la plus puissante pour combattre l'ingérence d'une gouvernance excessive : le pouvoir de changer les lois à sa guise. En effet, l'État détient exclusivement cette arme qui lui donne la latitude d'amender ou instaurer toute loi au nom de la sécurité publique, la santé publique, l'ordre social, et tout autre motif qu'Il juge pertinent à ses objectifs convoités. En plus, pour chaque véhicule technologique que le citoyen dispose, l'État a recours à d'autres moyens beaucoup plus sophistiqués qui sont hors de la portée du commun des mortels.

    M. Dupont avance que l'Amérique du Nord est loin du totalitarisme. Sous le régime communiste démentiel, nous dit-il, l'État engageait une personne pour dix citoyens à surveiller. Il oublie que nul besoin pour l'État d'embaucher des ''surveillants'' des lois et des moeurs, quand il n'a qu'à faire la promotion de la délation pour ainsi arriver aux mêmes résultats sans aucun frais à débourser.

    Il n'y a peut-être pas de cataclysme encore, comme M. Dupont constate, mais faut-il attendre qu'il en ait vraiment avant de sonner l'alarme ? La vie du citoyen est de plus en plus réglementée et ce n'est pas parce-que sa capacité d'adaptation lui permet de fonctionner encore, que son quotidien, et pire encore, son mental, n'est pas affecté pour autant. Il y a un mouvement de protestation qui germine dans le coeur des citoyens qui en ont assez des lois répressives et nous sommes d'avis que les événements récents des attaques aux voitures policières à deux reprises à Montréal, ne sont pas le fruit du hasard. D'ailleurs c'est ce sentiment de révolte latent qui pousse le citoyen de devenir un ''little brother'' qui se fait un devoir d'épier Big Brother. Le contexte social actuel en est un de méfiance envers son voisin, son collègue de travail, son ami, son conjoint et son gouvernement qui est loin d'inspirer la confiance. Lorsque les ''leaders'' provoquent la méfiance, le peuple réagit par des actes de défiance.

    M. Dupont confond également la liberté d'exposer sa vie privée par choix, avec l'ingérence de l'État dans son intimité. Face Book et My Space, ne sont pas imposés par législation au citoyen et si plusieurs jeunes et moins jeunes y adhèrent au concept, c'est par désir et plaisir de socialiser avec leurs concitoyens. Ils exposent d'ailleurs, seulement ce qu'ils veulent bien exposer. Le parallèle avec l'ingérence de l'État ne tient pas la route.

    Iro Cyr - Vice-Présidente
    www.cagecanada.blogspot.com
    www.cagecanada.ca
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  • Dominic Pageau - Abonné
    28 avril 2008 12 h 08
    Mais c'est qu'on est naïf.
    C'est vrai que c'est positif les système de caméras, c'est une totale violation de la vie, surtout si on ajoute à ce système une reconnaissance faciale et surtout, c'est totalement, absolument inutile. Ça ne préviens pas les crimes et ça ne fait pas augmenter le taux de résolution des crimes, Londres, la ville la plus surveillée au monde en est la preuve :

    ""Our figures show that there is no link between a high number of CCTV cameras and a better crime clear-up rate," she said. "Boroughs with thousands of CCTV cameras are no better at doing so than those which have a few dozen.""

    http://pcworld.about.com/od/techindustrytrends/CCT

    Pas de liens entre la résolution des crimes et les caméras.

    Les systèmes de sécurités répandues partout dans le public sont inutiles et coûteux et même dangereux. Car une personne peut tout savoir sur une autre. Certains diront que seules certaines personnes de confiances auront accès aux systèmes. Une telle affirmation est des plus naive, le piratage existe, et les pirates sont toujours en avance, le réseau étanche n'existe pas et n'existera jamais. De plus, certaines personnes avec un pouvoir éxécutif et/ou financier pourrait y avoir accès et en abuser.

    Dans certains endroits, ont implantent des puces RF(radio-fréquence) dans les nouveaux nés, certains employeurs exigent l'implant d'une telle puce et même un bar, le Baja Beach Club de Barcelone, offre à ses clients de se faire implanter afin de devenir VIP. Certains rêvent de tout inclure dans cette puce, votre dossier médical, judiciaire, compte en banque, permis de conduire, tout sur vous.

    Et quand l'on passe devant une borne qui va lire cette puce, une machine envoie à qui y a accès toutes ces informations, en plus du moment exact et de l'endroit où vous êtiez.

    J'entend certain dire : "De quoi t'as peur, si t'as rien à te reprocher?"

    Je répond "Qu'est-ce que les juifs avaient à se reprocher sous le régime nazi?"

    Un état qui fait de ses concitoyens des ennemis nationaux à cause d'intérêts quelconques, c'est déjà arrivé, ça arrive encore et ça va encore arriver.

    Alors, à quoi sert ses systèmes de surveillances inutiles, coûteux, envahisant et dangereux?

    Elle offre cohésion technologique???????????????

    Mais c'est du délire!
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  •  
  • Charles H. - Inscrit
    28 avril 2008 13 h 54
    La censure
    Cessez d'évertuer l'internet. La situation étant que Konrad W. von Finckenstein, président de la CRTC, a dit publiquement qu'il laisserait l'industrie, c'est à dire les fournisseurs de services, canaliser l'information. Donc, selon M.Dupont, 60 à 70% des gens qui vont sur Internet, vont éventuellement devoir véhiculer de l'information dans un contenant aussi bien manipulé que tout ces modèles désuets. Si ce n'est pas du Big Brother, il reste toujour la double pensée
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  • Chryst - Abonné
    28 avril 2008 15 h 34
    Technologie au service du citoyen
    Certains s'en sont fait pour rien avec la superpuissance de big brother qui épie tout. Le citoyen a aujourd'hui des moyens énormes d'obtenir justice s'il maitrise ce que lui offre la technologie de l'informatique et de la géomatique notamment.
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  • Pierre Mercier - Abonné
    28 avril 2008 16 h 31
    Société de micro-surveillance et panoptique
    Bonjour M. Myles,

    J'ai trouvé très intéressants les propos de M. Dupont à propos de cette société tellement imbibée de technologie, pour ne pas dire saturée, que cette même technologie finit par devenir le nouveau ciment qui assure la cohésion des citoyens et des citoyennes. En lisant votre article, je n'ai pu m'empêcher de penser à la théorie de la panoptique, telle que l'a énoncée le philosophe français Michel Foucault dans son essai intitulé «Surveiller et punir», publié au milieu des années 1970. Dans cet essai, M. Foucault mettait justement en exergue un modèle de société, calqué sur le modèle carcéral, où tout et chacun serait en mesure de voir en permanence ce que fait l'autre. Tel un Argus des temps modernes, la panoptique se veut autant une multiplication à l'infini du voir qu'une dématérialisation des rapports interpersonnels. De ce fait, comme M. Dupont l'a fort bien souligné, nous sommes passés d'un modèle sociétal axé sur le «vivre ensemble» à une société du «voir ensemble», avec les avantages mais aussi les inconvénients que cette situation entraîne. La technologie de l'époque n'étant pas ce qu'elle est devenue de nos jours, le philosophe pensait entre autres choses à un pénitencier «idéal» où les murs seraient constitués d'un matériai translucide, semblable au verre. Grâce à la téléphonie cellulaire actuelle (et à venir), peut-ête bien que «l'utopie» foucaldienne est en voie de devenir réalité. Pour conclure, je trouve pour le moins intrigant qu'à l'ère où tout le monde, surtout les jeunes, ne jure que par FaceBook et MySpace, on parle autant de solidarité et de convivialité. Voilà un autre dossier à suivre.
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