Boucher - La prison à vie
Le jury a reconnu le chef des Nomads coupable du meurtre prémédité de deux gardiens de prison
Le jury a cru à l'existence d'un syndicat du crime engagé dans une guerre sans merci pour le monopole de la drogue en condamnant pour double meurtre le leader des Nomads, Maurice Boucher, hier après dix jours de délibérations. Le verdict de culpabilité représente un fleuron à la Couronne, qui a su combler les failles du premier procès en rajoutant des preuves indépendantes pour confirmer les dires du délateur Stéphane Gagné.
Boucher a esquissé l'ombre d'un sourire de dépit lorsque le juré numéro sept, un entrepreneur en construction, a fait connaître le verdict unanime: coupable du meurtre au premier degré de Diane Lavigne et de Pierre Rondeau, et coupable de tentative de meurtre sur Robert Corriveau. Un silence glacial a balayé la salle de cour; seule Danielle Lavigne, la soeur de la première gardienne de prison abattue sur ordre de Boucher, pleurait dans la discrétion.
Pourchassé par les médias, l'avocat Jacques Larochelle est resté fidèle à ses habitudes en ne formulant aucun commentaire. Les possibilités d'appel sont minces, même si la Couronne s'y prépare. Me Larochelle ne peut pas attaquer sur le fond la décision unanime rendue par les huit hommes et quatre femmes. Le droit canadien confère en effet à un verdict rendu par le tribunal du peuple une valeur quasi sacrée, si bien que le criminaliste devra repérer une erreur majeure commise par le juge Pierre Béliveau durant le procès pour espérer que la Cour d'appel prêtera l'oreille à ses doléances. Si le juge a péché, c'est certes en faveur de la défense. La liste des 31 «contradictions, omissions ou invraisemblances» qu'il a dressée sans distinction dans ses directives se voulait la plus séduisante invitation au doute raisonnable qu'un jury puisse rencontrer.
Le jury a mis deux jours de travail ardu pour sortir de l'impasse dans laquelle il avait abouti vendredi midi. Le grand public ne connaîtra jamais le contenu des délibérations qui l'ont poussé à prendre la vie de Maurice Boucher. Âgé de 48 ans, il écope derechef d'une peine de prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant qu'il n'atteigne le plateau des 73 ans. Aussi bien dire qu'il ne volera jamais plus de ses ailes brisées par l'assassinat de Diane Lavigne, Pierre Rondeau et la tentative de meurtre sur Robert Corriveau. Président des Nomads et acteur de premier rôle dans la guerre des motards, Boucher présente un profil de criminel de carrière qui se conjugue mal avec la perspective d'une réhabilitation. La sentence sera prononcée ce matin, une simple formalité.
Les victimes n'avaient effectué aucun geste controversé à l'égard des Hells Angels dans l'exercice de leurs fonctions. Aucune raison pour qu'ils se retrouvent dans la ligne de mire de Maurice Boucher, sauf une. Ils portaient l'uniforme bleu ciel des gardiens de prison.
Boucher a ordonné le meurtre de Lavigne, Rondeau, et Corriveau, trois «screws» qu'il ne connaissait ni de nom, ni de visage. Le jury a été tenu dans l'ignorance d'un troisième attentat similaire pour lequel personne n'a été puni. Deux jours après le meurtre de Diane Lavigne, deux hommes armés chevauchant une moto ont tiré sur Paul Desmarais, un conférencier invité pour les Alcooliques anonymes qui sortait de la prison fédérale de Laval. Il a survécu.
Plusieurs hommes de main des Hells devaient tuer des gardiens de prison, comme l'a rappelé le délateur Stéphane Gagné dans son témoignage. Démentiel stratagème inventé par Boucher pour déstabiliser l'appareil judiciaire et stopper la délation au sein des Hells. «Boucher voulait mettre son organisation et lui-même à l'abri de la police et des autorités afin de continuer à régner en toute impunité», a lancé la procureure France Charbonneau dans sa plaidoirie finale. À l'évidence, le jury l'a crue.
En forçant ses plus proches collaborateurs à tuer des officiers de l'État, Boucher croyait acheter leur loyauté. Comment pourraient-ils devenir délateurs puisqu'il leur faudrait passer par des aveux et un détour obligé de 25 ans en prison dans l'espoir d'obtenir un contrat? Et comment le ministère public oserait-il accorder le statut de «témoin-repenti» à l'assassin d'un gardien de prison? La réponse aux deux questions est venue en deux mots: Stéphane Gagné.
Malgré des problèmes de crédibilité soulignés au trait rouge par le juge Béliveau, Gagné a su persuader le jury de la véracité de ses dires. La justice n'exigeait pas que le jury croie le délateur dans les moindres détails. Boucher aurait bénéficié d'un acquittement illico si une telle norme avait existé. Il suffisait que le jury tienne pour véridiques les parties cruciales de son témoignage sur l'implication de Boucher dans la chaîne de commande des meurtres. La Couronne n'a jamais douté de la sincérité de Gagné. Il a passé avec succès deux tests du polygraphe sur son implication et celle de Boucher dans les meurtres avant d'être accepté comme témoin-repenti. Le jury avait été tenu dans l'ignorance des résultats puisque les tribunaux ne reconnaissent aucune valeur à ces détecteurs de mensonges utilisés par les policiers.
Sous la férule de Me Charbonneau, la Couronne a corrigé les erreurs du premier procès, au cours duquel elle avait abandonné son délateur-vedette à la ténacité et la finesse d'un Jacques Larochelle. Devant la rareté de la preuve de confirmation, les troubles de crédibilité de Gagné et les erreurs du juge Jean-Guy Boilard, le jury avait conclu à l'innocence de Maurice Boucher en une journée et demie de délibérations. Pas cette fois. Les confirmations du témoignage de Stéphane Gagné sont venues de tous les côtés, les plus importantes provenant d'un nouveau délateur, Serge Boutin.
Me Charbonneau a plaidé quelque 80 causes de meurtre dans sa carrière pour n'en perdre qu'une seule. Elle a accueilli le verdict avec le sentiment du devoir accompli. «Les procès par jury fonctionnent. La société a parlé, et la société a été capable de vaincre le crime organisé», a-t-elle dit.
Me Charbonneau a louangé les mesures de sécurité prises lors de ce procès. Les jurés ont bénéficié de l'anonymat total dès l'étape de la sélection. Ils étaient soustraits aux regards du public par une vitre opaque, ce qui a permis de réduire à zéro les menaces d'intimidation. Les constables spéciaux ont enfin filtré l'accès à la salle d'audiences pour éviter que des membres ou sympathisants des Hells Angels ne viennent perturber la sérénité du procès comme ce fut le cas par le passé.
Le jury ne s'est pas contenté de croire Stéphane Gagné, il a fait la démonstration d'un gros bon sens populaire en condamnant Boucher pour double meurtre et tentative de meurtre. Pour prononcer un verdict de culpabilité, il a dû reconnaître l'existence des Hells Angels, du cercle d'élite des Nomads et de la rigueur militariste régissant les rapports entre les différents membres. Un subalterne comme Gagné ne pouvait mener une opération aussi lourde de conséquences que l'exécution de deux gardiens de prison sans avoir obtenu l'aval des plus hautes autorités. À titre de président des Nomads, Boucher exerçait une influence démesurée sur le gang; il était admiré de tous. Le jury a déduit que personne d'autre que lui ne pouvait émettre cet ordre démentiel et qu'il l'a bel et bien fait.
La commande aurait très bien pu passer d'abord par André Tousignant et Paul Fontaine, les supérieurs de Gagné. Le premier est mort, l'autre a disparu. Deux vies au dénouement suspect. Le jury a découvert grâce à Gagné et Boutin la hiérarchie des Hells et leur sens des valeurs morales atrophié. Il n'en demandait peut-être pas plus que cet assassinat et cette disparition aux apparences louches pour sauter aux conclusions.
Me Larochelle a opposé tout au long de sa plaidoirie la finesse de son client, un membre des Hells Angels parvenu aux plus hauts sommets de l'organisation, à la maladresse de Stéphane Gagné, un tueur à gages dépourvu de respect pour la vie humaine qui a inventé un complot crapuleux impliquant Boucher pour sauver sa peau. «Ça sent la fabrication», a-t-il plaidé.
Le jury a résisté à la tentation de suivre le brillant criminaliste sur cette voie tordue. Me Larochelle en venait à clamer l'innocence de son client sur la base de sa notoriété. Comment le chef de l'organisation pouvait-il revendiquer la paternité de la commande en pleine rue, dans des conversations à voix haute, quand on sait que les motards observent la plus grande discrétion? Ne respectait-il donc pas la sacro-sainte omèrta du monde interlope? Il faut croire que non. Il faut croire qu'une certaine dose d'humanité sommeille encore en Boucher puisqu'il a commis des bévues. Or, l'erreur n'est-elle pas humaine?
Le public connaissait plusieurs surnoms à Maurice Boucher. Membre en règle des Hells Angels. Motard public. Président des Nomads. Chef guerrier. La liste vient de s'allonger. Meurtrier.
Boucher a esquissé l'ombre d'un sourire de dépit lorsque le juré numéro sept, un entrepreneur en construction, a fait connaître le verdict unanime: coupable du meurtre au premier degré de Diane Lavigne et de Pierre Rondeau, et coupable de tentative de meurtre sur Robert Corriveau. Un silence glacial a balayé la salle de cour; seule Danielle Lavigne, la soeur de la première gardienne de prison abattue sur ordre de Boucher, pleurait dans la discrétion.
Pourchassé par les médias, l'avocat Jacques Larochelle est resté fidèle à ses habitudes en ne formulant aucun commentaire. Les possibilités d'appel sont minces, même si la Couronne s'y prépare. Me Larochelle ne peut pas attaquer sur le fond la décision unanime rendue par les huit hommes et quatre femmes. Le droit canadien confère en effet à un verdict rendu par le tribunal du peuple une valeur quasi sacrée, si bien que le criminaliste devra repérer une erreur majeure commise par le juge Pierre Béliveau durant le procès pour espérer que la Cour d'appel prêtera l'oreille à ses doléances. Si le juge a péché, c'est certes en faveur de la défense. La liste des 31 «contradictions, omissions ou invraisemblances» qu'il a dressée sans distinction dans ses directives se voulait la plus séduisante invitation au doute raisonnable qu'un jury puisse rencontrer.
Le jury a mis deux jours de travail ardu pour sortir de l'impasse dans laquelle il avait abouti vendredi midi. Le grand public ne connaîtra jamais le contenu des délibérations qui l'ont poussé à prendre la vie de Maurice Boucher. Âgé de 48 ans, il écope derechef d'une peine de prison à vie, sans possibilité de libération conditionnelle avant qu'il n'atteigne le plateau des 73 ans. Aussi bien dire qu'il ne volera jamais plus de ses ailes brisées par l'assassinat de Diane Lavigne, Pierre Rondeau et la tentative de meurtre sur Robert Corriveau. Président des Nomads et acteur de premier rôle dans la guerre des motards, Boucher présente un profil de criminel de carrière qui se conjugue mal avec la perspective d'une réhabilitation. La sentence sera prononcée ce matin, une simple formalité.
Les victimes n'avaient effectué aucun geste controversé à l'égard des Hells Angels dans l'exercice de leurs fonctions. Aucune raison pour qu'ils se retrouvent dans la ligne de mire de Maurice Boucher, sauf une. Ils portaient l'uniforme bleu ciel des gardiens de prison.
Boucher a ordonné le meurtre de Lavigne, Rondeau, et Corriveau, trois «screws» qu'il ne connaissait ni de nom, ni de visage. Le jury a été tenu dans l'ignorance d'un troisième attentat similaire pour lequel personne n'a été puni. Deux jours après le meurtre de Diane Lavigne, deux hommes armés chevauchant une moto ont tiré sur Paul Desmarais, un conférencier invité pour les Alcooliques anonymes qui sortait de la prison fédérale de Laval. Il a survécu.
Plusieurs hommes de main des Hells devaient tuer des gardiens de prison, comme l'a rappelé le délateur Stéphane Gagné dans son témoignage. Démentiel stratagème inventé par Boucher pour déstabiliser l'appareil judiciaire et stopper la délation au sein des Hells. «Boucher voulait mettre son organisation et lui-même à l'abri de la police et des autorités afin de continuer à régner en toute impunité», a lancé la procureure France Charbonneau dans sa plaidoirie finale. À l'évidence, le jury l'a crue.
En forçant ses plus proches collaborateurs à tuer des officiers de l'État, Boucher croyait acheter leur loyauté. Comment pourraient-ils devenir délateurs puisqu'il leur faudrait passer par des aveux et un détour obligé de 25 ans en prison dans l'espoir d'obtenir un contrat? Et comment le ministère public oserait-il accorder le statut de «témoin-repenti» à l'assassin d'un gardien de prison? La réponse aux deux questions est venue en deux mots: Stéphane Gagné.
Malgré des problèmes de crédibilité soulignés au trait rouge par le juge Béliveau, Gagné a su persuader le jury de la véracité de ses dires. La justice n'exigeait pas que le jury croie le délateur dans les moindres détails. Boucher aurait bénéficié d'un acquittement illico si une telle norme avait existé. Il suffisait que le jury tienne pour véridiques les parties cruciales de son témoignage sur l'implication de Boucher dans la chaîne de commande des meurtres. La Couronne n'a jamais douté de la sincérité de Gagné. Il a passé avec succès deux tests du polygraphe sur son implication et celle de Boucher dans les meurtres avant d'être accepté comme témoin-repenti. Le jury avait été tenu dans l'ignorance des résultats puisque les tribunaux ne reconnaissent aucune valeur à ces détecteurs de mensonges utilisés par les policiers.
Sous la férule de Me Charbonneau, la Couronne a corrigé les erreurs du premier procès, au cours duquel elle avait abandonné son délateur-vedette à la ténacité et la finesse d'un Jacques Larochelle. Devant la rareté de la preuve de confirmation, les troubles de crédibilité de Gagné et les erreurs du juge Jean-Guy Boilard, le jury avait conclu à l'innocence de Maurice Boucher en une journée et demie de délibérations. Pas cette fois. Les confirmations du témoignage de Stéphane Gagné sont venues de tous les côtés, les plus importantes provenant d'un nouveau délateur, Serge Boutin.
Me Charbonneau a plaidé quelque 80 causes de meurtre dans sa carrière pour n'en perdre qu'une seule. Elle a accueilli le verdict avec le sentiment du devoir accompli. «Les procès par jury fonctionnent. La société a parlé, et la société a été capable de vaincre le crime organisé», a-t-elle dit.
Me Charbonneau a louangé les mesures de sécurité prises lors de ce procès. Les jurés ont bénéficié de l'anonymat total dès l'étape de la sélection. Ils étaient soustraits aux regards du public par une vitre opaque, ce qui a permis de réduire à zéro les menaces d'intimidation. Les constables spéciaux ont enfin filtré l'accès à la salle d'audiences pour éviter que des membres ou sympathisants des Hells Angels ne viennent perturber la sérénité du procès comme ce fut le cas par le passé.
Le jury ne s'est pas contenté de croire Stéphane Gagné, il a fait la démonstration d'un gros bon sens populaire en condamnant Boucher pour double meurtre et tentative de meurtre. Pour prononcer un verdict de culpabilité, il a dû reconnaître l'existence des Hells Angels, du cercle d'élite des Nomads et de la rigueur militariste régissant les rapports entre les différents membres. Un subalterne comme Gagné ne pouvait mener une opération aussi lourde de conséquences que l'exécution de deux gardiens de prison sans avoir obtenu l'aval des plus hautes autorités. À titre de président des Nomads, Boucher exerçait une influence démesurée sur le gang; il était admiré de tous. Le jury a déduit que personne d'autre que lui ne pouvait émettre cet ordre démentiel et qu'il l'a bel et bien fait.
La commande aurait très bien pu passer d'abord par André Tousignant et Paul Fontaine, les supérieurs de Gagné. Le premier est mort, l'autre a disparu. Deux vies au dénouement suspect. Le jury a découvert grâce à Gagné et Boutin la hiérarchie des Hells et leur sens des valeurs morales atrophié. Il n'en demandait peut-être pas plus que cet assassinat et cette disparition aux apparences louches pour sauter aux conclusions.
Me Larochelle a opposé tout au long de sa plaidoirie la finesse de son client, un membre des Hells Angels parvenu aux plus hauts sommets de l'organisation, à la maladresse de Stéphane Gagné, un tueur à gages dépourvu de respect pour la vie humaine qui a inventé un complot crapuleux impliquant Boucher pour sauver sa peau. «Ça sent la fabrication», a-t-il plaidé.
Le jury a résisté à la tentation de suivre le brillant criminaliste sur cette voie tordue. Me Larochelle en venait à clamer l'innocence de son client sur la base de sa notoriété. Comment le chef de l'organisation pouvait-il revendiquer la paternité de la commande en pleine rue, dans des conversations à voix haute, quand on sait que les motards observent la plus grande discrétion? Ne respectait-il donc pas la sacro-sainte omèrta du monde interlope? Il faut croire que non. Il faut croire qu'une certaine dose d'humanité sommeille encore en Boucher puisqu'il a commis des bévues. Or, l'erreur n'est-elle pas humaine?
Le public connaissait plusieurs surnoms à Maurice Boucher. Membre en règle des Hells Angels. Motard public. Président des Nomads. Chef guerrier. La liste vient de s'allonger. Meurtrier.
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