Le poids des chiffres du crime
Photo : Agence Reuters
Une quinzaine d’observatoires sur la criminalité existent dans le monde. Ces organisations recensent, analysent et diffusent des données. Elles disposent de moyens inégaux, selon leur appartenance au secteur public ou privé, leur degré d’indépe
Près de 200 participants en provenance de 25 pays se sont retrouvés récemment à Paris pour la première Rencontre internationale sur les observatoires de la criminalité. Une occasion de discuter de délinquance et des mille et une façons d'en prendre la mesure.
Paris — Un délinquant ne laisse pas qu'une longue traînée de pièces à conviction derrière lui, mais aussi des chiffres. Des tonnes de chiffres dont l'utilité est de plus en plus reconnue pour orienter les politiques publiques et les interventions policières. La statistique est à ce point influente qu'elle est en voie de générer un langage universel, un espéranto de la délinquance.
La première Rencontre internationale sur les observatoires de la criminalité, qui s'est déroulée à Paris les 11 et 12 décembre dernier, a rassemblé quelque 200 experts (chercheurs, policiers, universitaires et un journaliste) qui ont fait du chiffre sur la délinquance une constante préoccupation. À l'initiative de l'Observatoire national de la délinquance (OND) de France, de la Délégation interministérielle à la Ville (DIV) et du Centre international pour la prévention de la criminalité (CIPC) du Canada, cette conférence a généré une mise en commun sans précédent de l'expertise mondiale sur la notion de l'observation de la criminalité.
Dans une étude préliminaire produite pour le compte du CIPC, le professeur en géographie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Jean Carrière, a répertorié une quinzaine d'observatoires dans le monde, c'est-à-dire des organisations qui recensent, analysent et diffusent des données sur la criminalité. Ils disposent de moyens inégaux, selon leur appartenance au secteur public ou privé, leur degré d'indépendance, leurs ressources humaines et financières.
À cet égard, l'expérience des pays du Nord est radicalement différente de celle des pays du Sud. Agnès Gnammon-Adiko est la coordonnatrice nationale du projet d'appui à la sécurité urbaine à Abidjan, en Côte d'Ivoire. Les données qu'elle a collectées sur le sentiment de la sécurité ont agacé les autorités. À Abidjan, 70 % de la population éprouve un vif sentiment d'insécurité. Cette crainte des Abidjanais est alimentée, dans l'ordre, par la menace d'une agression verbale, celle d'un vol et... celle du racket par les forces de sécurité. Le genre de statistiques qu'un gouvernement n'affectionne pas particulièrement.
Les pays du Sud sont néanmoins capables de travail remarquable dans la collecte de données, en dépit des moyens dont ils disposent. Au Salvador, l'Observatoire centro-américain de la violence produit des études quantitatives et qualitatives sur la délinquance dans sept pays d'Amérique centrale et la République dominicaine, bien qu'il ne dispose d'aucune reconnaissance juridique et qu'il opère avec un budget annuel inférieur à 200 000 $.
Au nord, ce ne sont pas les moyens qui manquent: les indicateurs de mesure de la délinquance sont nombreux, comme en font foi, notamment, les expériences de l'OND français ou du Centre canadien de la statistique juridique. Dans les pays pouvant se payer le luxe de suivre de près l'évolution de la délinquance, l'abondance des statistiques produit d'autres types de problèmes, comme l'a souligné Olivier Bardin, expert national au Secrétariat général du Conseil de l'Union européenne (UE). «Nous ne manquons pas de sources, nous ne manquons pas de matériel, il y a même une profusion de matériel. Les problèmes ne sont pas là. Nous cherchons des systèmes comparables, et pour être comparables, il faut qu'il y ait uniformité des infractions pénales partout», a-t-il dit.
Les perceptions à l'égard du crime varient grandement au sein de l'UE. Pendant que la Grande-Bretagne se passionne pour les gestes terroristes commis par les militants des droits des animaux, des braquages assassins en France provoquent des inquiétudes autrement plus urgentes. La réprobation sociale à l'égard du meurtre est la même partout, mais comment aborder le dossier chaud de la prostitution? La Suède fait du client un criminel tandis que les Pays-Bas, mettent les filles de joie en vitrine pour le plus grand plaisir de ces messieurs...
Comparer des pommes et des oranges
Les thèmes du partage et de la comparaison des chiffres sur la délinquance sont revenus fréquemment au cours de cette première rencontre. Le désir de mise en commun des connaissances se heurte cependant à ces divergences d'intérêts, d'opinions et de moyens. Pendant que des chercheurs universitaires évoluent en état d'apesanteur théorique, libres de contraintes, d'autres sont soumis à la gravité des influences politiques.
Par moments, cette rencontre a mis en contact des experts ne parlant pas tout à fait le même langage qui comparaient des pommes avec des oranges, en espérant trouver la recette pour une bouillabaisse universelle de chiffres. Rien de surprenant à ce que la rencontre se termine sur des recommandations modestes, dont la création d'un réseau d'échanges et l'élaboration d'un guide méthodologique expliquant comment mettre sur pied un observatoire de la criminalité.
Il y aura cependant des suites à cette première rencontre internationale. Bien qu'il soit encore trop tôt pour mettre en place un observatoire international de la criminalité, l'idée du réseautage fait son chemin. «Les gens sont rendus à l'étape où ils réalisent que s'ils veulent des politiques publiques adaptées aux problèmes de criminalité, ils ont intérêt à savoir de quoi ils parlent. En prévention, on ne peut pas improviser si on veut avoir une incidence positive sur les problèmes», explique Serges Bruneau, directeur de programme au CIPC, à Montréal.
M. Bruneau essaie de convaincre le gouvernement Charest de financer la création d'un observatoire de la sécurité et de la prévention indépendant, afin que le Québec se dote d'une «mémoire» en ces matières. «Un observatoire permettrait de réunir tout ce qui se fait de façon un peu isolée et d'avoir une lecture des questions de criminalité ou d'insécurité. [...] Même qu'il pourrait apporter du soutien technique aux communautés. On pourrait également évaluer les programmes, jouer un rôle de conseiller auprès du gouvernement sur la question des politiques publiques», estime M. Bruneau.
La réduction de la criminalité passe par le mariage des interventions en répression, prévention et réinsertion. Pour que la prévention soit pleinement efficace, les programmes doivent faire l'objet d'évaluations, ce qui permet de répéter les bons coups et d'éliminer les mauvais. À ce chapitre, la rigueur n'est pas toujours au rendez-vous. Pour que la prévention gagne ses lettres de noblesse, la mise en commun des pratiques et de l'expertise à l'échelle de la planète deviendront incontournables dans les prochaines années.
Brian Myles était invité par le Centre international pour la prévention de la criminalité (CIPC) et le Consulat général de France à Québec
Paris — Un délinquant ne laisse pas qu'une longue traînée de pièces à conviction derrière lui, mais aussi des chiffres. Des tonnes de chiffres dont l'utilité est de plus en plus reconnue pour orienter les politiques publiques et les interventions policières. La statistique est à ce point influente qu'elle est en voie de générer un langage universel, un espéranto de la délinquance.
La première Rencontre internationale sur les observatoires de la criminalité, qui s'est déroulée à Paris les 11 et 12 décembre dernier, a rassemblé quelque 200 experts (chercheurs, policiers, universitaires et un journaliste) qui ont fait du chiffre sur la délinquance une constante préoccupation. À l'initiative de l'Observatoire national de la délinquance (OND) de France, de la Délégation interministérielle à la Ville (DIV) et du Centre international pour la prévention de la criminalité (CIPC) du Canada, cette conférence a généré une mise en commun sans précédent de l'expertise mondiale sur la notion de l'observation de la criminalité.
Dans une étude préliminaire produite pour le compte du CIPC, le professeur en géographie de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Jean Carrière, a répertorié une quinzaine d'observatoires dans le monde, c'est-à-dire des organisations qui recensent, analysent et diffusent des données sur la criminalité. Ils disposent de moyens inégaux, selon leur appartenance au secteur public ou privé, leur degré d'indépendance, leurs ressources humaines et financières.
À cet égard, l'expérience des pays du Nord est radicalement différente de celle des pays du Sud. Agnès Gnammon-Adiko est la coordonnatrice nationale du projet d'appui à la sécurité urbaine à Abidjan, en Côte d'Ivoire. Les données qu'elle a collectées sur le sentiment de la sécurité ont agacé les autorités. À Abidjan, 70 % de la population éprouve un vif sentiment d'insécurité. Cette crainte des Abidjanais est alimentée, dans l'ordre, par la menace d'une agression verbale, celle d'un vol et... celle du racket par les forces de sécurité. Le genre de statistiques qu'un gouvernement n'affectionne pas particulièrement.
Les pays du Sud sont néanmoins capables de travail remarquable dans la collecte de données, en dépit des moyens dont ils disposent. Au Salvador, l'Observatoire centro-américain de la violence produit des études quantitatives et qualitatives sur la délinquance dans sept pays d'Amérique centrale et la République dominicaine, bien qu'il ne dispose d'aucune reconnaissance juridique et qu'il opère avec un budget annuel inférieur à 200 000 $.
Au nord, ce ne sont pas les moyens qui manquent: les indicateurs de mesure de la délinquance sont nombreux, comme en font foi, notamment, les expériences de l'OND français ou du Centre canadien de la statistique juridique. Dans les pays pouvant se payer le luxe de suivre de près l'évolution de la délinquance, l'abondance des statistiques produit d'autres types de problèmes, comme l'a souligné Olivier Bardin, expert national au Secrétariat général du Conseil de l'Union européenne (UE). «Nous ne manquons pas de sources, nous ne manquons pas de matériel, il y a même une profusion de matériel. Les problèmes ne sont pas là. Nous cherchons des systèmes comparables, et pour être comparables, il faut qu'il y ait uniformité des infractions pénales partout», a-t-il dit.
Les perceptions à l'égard du crime varient grandement au sein de l'UE. Pendant que la Grande-Bretagne se passionne pour les gestes terroristes commis par les militants des droits des animaux, des braquages assassins en France provoquent des inquiétudes autrement plus urgentes. La réprobation sociale à l'égard du meurtre est la même partout, mais comment aborder le dossier chaud de la prostitution? La Suède fait du client un criminel tandis que les Pays-Bas, mettent les filles de joie en vitrine pour le plus grand plaisir de ces messieurs...
Comparer des pommes et des oranges
Les thèmes du partage et de la comparaison des chiffres sur la délinquance sont revenus fréquemment au cours de cette première rencontre. Le désir de mise en commun des connaissances se heurte cependant à ces divergences d'intérêts, d'opinions et de moyens. Pendant que des chercheurs universitaires évoluent en état d'apesanteur théorique, libres de contraintes, d'autres sont soumis à la gravité des influences politiques.
Par moments, cette rencontre a mis en contact des experts ne parlant pas tout à fait le même langage qui comparaient des pommes avec des oranges, en espérant trouver la recette pour une bouillabaisse universelle de chiffres. Rien de surprenant à ce que la rencontre se termine sur des recommandations modestes, dont la création d'un réseau d'échanges et l'élaboration d'un guide méthodologique expliquant comment mettre sur pied un observatoire de la criminalité.
Il y aura cependant des suites à cette première rencontre internationale. Bien qu'il soit encore trop tôt pour mettre en place un observatoire international de la criminalité, l'idée du réseautage fait son chemin. «Les gens sont rendus à l'étape où ils réalisent que s'ils veulent des politiques publiques adaptées aux problèmes de criminalité, ils ont intérêt à savoir de quoi ils parlent. En prévention, on ne peut pas improviser si on veut avoir une incidence positive sur les problèmes», explique Serges Bruneau, directeur de programme au CIPC, à Montréal.
M. Bruneau essaie de convaincre le gouvernement Charest de financer la création d'un observatoire de la sécurité et de la prévention indépendant, afin que le Québec se dote d'une «mémoire» en ces matières. «Un observatoire permettrait de réunir tout ce qui se fait de façon un peu isolée et d'avoir une lecture des questions de criminalité ou d'insécurité. [...] Même qu'il pourrait apporter du soutien technique aux communautés. On pourrait également évaluer les programmes, jouer un rôle de conseiller auprès du gouvernement sur la question des politiques publiques», estime M. Bruneau.
La réduction de la criminalité passe par le mariage des interventions en répression, prévention et réinsertion. Pour que la prévention soit pleinement efficace, les programmes doivent faire l'objet d'évaluations, ce qui permet de répéter les bons coups et d'éliminer les mauvais. À ce chapitre, la rigueur n'est pas toujours au rendez-vous. Pour que la prévention gagne ses lettres de noblesse, la mise en commun des pratiques et de l'expertise à l'échelle de la planète deviendront incontournables dans les prochaines années.
Brian Myles était invité par le Centre international pour la prévention de la criminalité (CIPC) et le Consulat général de France à Québec
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