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Procès de Maurice Boucher - Le jury frôle l'impasse

Brian Myles   4 mai 2002  Justice
Une enseignante au regard sévère, un entrepreneur au visage défait par la fatigue, une cuisinière affichant le plus large des sourires. Après huit jours et demi de délibérations dans le procès de Maurice Boucher, le jury a abouti dans un cul-de-sac hier.

«Monsieur le juge, nous sommes dans l'impasse. Nous ne croyons pas pouvoir arriver à un verdict unanime», ont fait savoir les huit hommes et quatre femmes dans un court message adressé en fin de matinée au juge Pierre Béliveau.


L'accusé a affiché un sourire satisfait.


La dissension laisse présager la tenue d'un troisième procès pour Maurice Boucher. Il y a fort à parier que le ministère public ne lâchera pas prise sur le président des Nomads. Si le jury se montre incapable de parvenir à un verdict unanime, le juge devra le dissoudre et ordonner la constitution d'un nouveau jury sur-le-champ ou à l'automne.


Dans l'immédiat, le jury cherche toujours, à la demande de M. Béliveau, à atteindre ce verdict unanime exigé par la justice. Comme c'est la coutume dans de telles situations, le juge a invité les jurés à échanger sur leur perception de la preuve. «Bien que vous vous soyez peut-être déjà formé une opinion sur le verdict qui devrait être prononcé, je vous demande de garder l'esprit ouvert et d'examiner soigneusement le point de vue de vos collègues.»


Mais le choc des idées ne doit pas se faire au détriment de la vérité. Le jury a l'obligation de rendre un verdict fondé sur la preuve. Il ne doit pas se laisser influencer par des considérations extérieures, a prévenu le juge.


Le jury a pris la directive au sérieux. À son retour, en fin de journée, il n'avait ni question ni réponse définitive à ce dilemme. Les délibérations ont repris ce matin. Voici les principaux éléments du procès que le jury doit soupeser.


Le témoignage de Stéphane Gagné se résume à six petites phrases que Maurice Boucher a prononcées en sa présence, la plupart après les crimes, en guise de félicitations. «Tu sais, on a fait faire ça pour que tout le monde autour de nous autres ne devienne pas délateur, parce que celui qui parle, il pogne 25 ans, et puis si c'était la peine de mort, tu te ferais pendre», a dit Boucher au retour de vacances de Gagné, à l'automne 1997. «On va en faire d'autres screws [des gardiens de prison]», a lancé l'accusé à une autre occasion. Gagné l'a informé que c'était impossible parce que les gardiens bénéficiaient d'une surveillance policière depuis le meurtre de Diane Lavigne. «C'est pas grave. On fera des boeufs [des policiers], des juges ou des Couronne, ç'a pas d'importance, mais ça, c'est pas pour toi, ça, Godasse.»


Preuve à l'appui, Stéphane Gagné est un menteur. Avec une grande audace, le juge Béliveau a souligné dans ses directives au jury, sans distinctions, 31 «contradictions, omissions ou invraisemblances» dont Gagné s'est rendu coupable au fil des ans. À titre d'exemple, Gagné n'a jamais dévoilé avant le deuxième procès qu'il était devenu délateur par crainte d'être tué pour avoir menti indirectement au président des Nomads. Il a également attribué à l'accusé des propos tirés de leur contexte sur le mobile des meurtres, qui consistaient à déstabiliser l'appareil judiciaire. Le cul-de-sac actuel laisse présumer de l'existence de deux grands courants de pensée.


Un bloc de jurés n'est pas convaincu de la culpabilité de Boucher en raison du récit cousu de fil blanc de Gagné. L'avocat Jacques Larochelle aura en partie réussi son pari: semer le doute raisonnable dans certains esprits à partir de la riche matière que lui a procurée le délateur dans son récit «évolutif». Gagné n'implique pas Boucher dans sa première déclaration à la police. À sa décharge, il venait de passer une nuit blanche, l'enquêteur a recueilli sa déposition en une demi-heure et l'assassin s'est fait un devoir d'en «dire le moins possible» parce qu'il n'avait toujours pas signé de contrat de témoin-repenti. Me Larochelle a eu beau jeu d'exploiter l'«étapisme» manifesté par Gagné depuis son arrestation, le 5 décembre 1997, jusqu'à ce jour. Il était de l'intérêt de Gagné d'impliquer le plus haut maillon des Hells dans le pire crime possible afin de sauver sa peau, a plaidé le criminaliste.


Un autre bloc de jurés a passé outre les «tares» dans le témoignage de Gagné pour en retenir l'essentiel. La justice n'exige pas que le jury croie le délateur dans les moindres détails. Boucher aurait bénéficié illico d'un acquittement si une telle norme avait existé. Il suffit que des jurés tiennent pour vraies les parties cruciales de son témoignage sur l'implication de Boucher dans la chaîne de commande des meurtres. Ce groupe en arrive en toute logique à la conclusion suivante, fondée sur la preuve: Boucher a bel et bien ordonné les meurtres. Et personne d'autre que lui au sein des Hells Angels n'avait le pouvoir requis pour commander cette sordide «job de bras».


Sympathisant des Rockers en 1997, le délateur Serge Boutin a rencontré Maurice Boucher le jour où l'un de ses revendeurs, Steve Boies, a dénoncé Gagné à la police. «Ouin, Mononcle, c'pas fort», lui a dit Boucher avant d'ajouter: «On va toutte se faire arrêter.» Boutin a confirmé les dires de Gagné, entre autres sur l'importance de la hiérarchie au sein des Hells et sur l'énorme pouvoir d'influence que détient l'accusé en sa qualité de président des Nomads. Les membres du groupe doivent se référer à un supérieur pour les décisions affectant toute l'organisation tandis qu'ils en disent le moins possible sur leurs activités criminelles respectives. Mais en vertu de ce «principe des barrières» expliqué par Boutin, il apparaît invraisemblable que Boucher ait discuté des meurtres avec Gagné. Le plus haut dirigeant des Nomads confesserait des crimes à un sous-fifre des Rockers? Invraisemblable, a dit Me Larochelle.


Le jury a demandé à deux reprises des précisions sur le sort de Paul Fontaine et André Tousignant, deux «hang around» Nomads que Gagné a identifiés comme ses complices dans les meurtres. André Tousignant est mort d'une balle dans la tête; son cadavre calciné a été retrouvé à Bromont en février 1998. Fontaine a été revu une seule fois par Boutin. En s'interrogeant sur leur disparition subite après l'arrestation de Gagné, en décembre 1997, le jury a démontré qu'il n'était pas dupe du sens de la hiérarchie qui règne au sein des Hells. Dépeints comme les lieutenants de Boucher, Tousignant et Fontaine auraient pu recevoir, en toute logique, un ordre direct de Boucher. Mais l'hypothèse n'est appuyée par aucune preuve. Leur disparition suscite bien des conjectures, peu de certitudes.


Dans la famille élargie des Hells Angels, il était inutile de demander la permission de tuer un membre des Rock Machine, comme l'a rappelé Stéphane Gagné. Un tel esprit d'initiative permettait de «faire des points», de gravir plus vite les échelons de la hiérarchie. Mais tuer un gardien de prison sans autorisation? «T'étais pas moins que mort.» Maurice Boucher était adulé de tous; il se trouvait de surcroît en situation d'autorité sur Gagné et Tousignant, comme l'écoute électronique l'a révélé. Qui d'autre que lui pouvait ordonner l'assassinat de gardiens de prison?, a demandé la Couronne. Gagné aurait-il survécu à son esprit d'initiative s'il avait agi seul? Pour ajouter à la théorie du meurtre commandé, le ministère public a démontré que les exécutants ont tous bénéficié d'une promotion dans la foulée des assassinats. Jacques Larochelle a fait ressortir que cette fameuse ligne de commandement n'est pas toujours suivie et que toutes les raisons sont bonnes pour accorder des promotions dans le monde des motards.


La voiture de fuite utilisée par Gagné dans le deuxième meurtre provenait d'un garage appartenant à un ami intime de Boucher, Daniel Foster. Seul Boucher détenait ses coordonnées. À la défense de l'accusé, Foster exploitait un commerce légitime, et tout le monde pouvait y louer des véhicules.


Boucher, enfin, a manifesté de vives inquiétudes après l'arrestation de Stéphane Gagné. Dans deux des conversations captées par les policiers, il cherche à savoir si le tueur est passé dans le clan des délateurs, et ce, dès le lendemain de son arrestation. Au début, il n'arrive pas à croire Normand Robitaille lorsqu'il lui dit que «Godasse serait viré délateur». «Ben non, c'est pas vrai, ça», dit Boucher. En fin de journée, quand la volte-face de Gagné se confirme, il laisse échapper: «Misère, eh!», «C'est dans le solide!» et «Bon ben, y a rien de trop beau.»






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