L'horreur rwandaise devant la justice canadienne
Le premier procès au pays pour crime contre l'humanité se tient présentement à Montréal
Photo : Agence Reuters
Les Rwandais ont fui leur pays en grand nombre en 1994.
Le premier procès au Canada pour crime contre l'humanité, intenté contre Désiré Munyaneza, plonge la justice dans les moindres détails de l'horreur du génocide rwandais depuis deux semaines.
Des Tutsis entassés dans un autobus, parmi lesquels se trouve le futur témoin C-15, chantent des hymnes chrétiens, persuadés qu'ils seront conduits à leur mort en ce mois d'avril 1994 où les têtes flottent par milliers dans les rivières du Rwanda. C'est la fatigue de miliciens hutus couverts de sang, une machette pendouillant au bout du bras, qui les sauvera d'une mort atroce.
Bienvenue dans l'enfer du génocide rwandais tel que révélé avec force détails depuis le 26 mars dans une salle d'audience du palais de justice de Montréal. Désiré Munyaneza, un Hutu qui a immigré au Canada en 1997, y subit son procès pour sa participation alléguée au génocide rwandais. Il s'agit de la première personne mise en accusation en vertu de la Loi sur les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre, adoptée par le Canada en 2000.
Selon le récit des premiers témoins, Munyaneza a pris part active au génocide perpétré en 1994 contre 800 000 Tutsis. Il aurait dirigé un escadron de la mort qui éliminait systématiquement les réfugiés tutsis à Butare, dans le sud du pays. Il aurait aussi occupé ses nuits en dirigeant un bordel où des femmes d'origine tutsie étaient réduites à l'esclavage sexuel et violées à répétition.
C'est le cas du témoin C-15, premier témoin entendu dans cette cause sous le couvert de l'anonymat. La jeune femme était âgée de 17 ans au moment du génocide. Séquestrée et violée à plusieurs reprises à Butare, elle a raconté avoir vu Munyaneza assassiner un jeune garçon à coups de bâton.
Ces souvenirs atroces étaient si pénibles à évoquer que le témoin C-15 a interrompu son témoignage dès la première journée d'audience pour être menée à l'hôpital. Elle a finalement pu reprendre sa version des faits, mardi dernier, après une semaine de repos. Et la suite était tout aussi lugubre. Cette femme doit la vie à la chance. Elle avait été forcée de monter à bord d'un autobus en direction de la ville de Nyaruhengeri tout en sachant que les derniers Tutsis envoyés là-bas avaient été massacrés. Des Hutus couverts de sang ont intercepté l'autobus à un barrage routier et ont indiqué au chauffeur qu'en raison des tueries qu'ils avaient commises la nuit précédente, ils étaient trop fatigués pour exécuter ses passagers. Et de toute façon, la ville de Nyaruhengeri débordait déjà de cadavres. Ramené à Butare, cette femme s'est cachée dans la forêt jusqu'à l'arrivée des soldats du Front patriotique rwandais (FPR), marquant la fin du génocide.
Une douzaine d'autres témoins, venus du Rwanda pour le procès de Munyaneza, viendront raconter des atrocités semblables au cours des prochaines semaines. Ils s'expriment en kinyarwanda et leurs propos sont traduits en anglais par des interprètes. Des experts seront aussi entendus, notamment le sénateur Roméo Dallaire, qui fut le commandant de la Mission des Nations unies au Rwanda. Au début de l'année, le juge de la Cour supérieure André Denis ainsi que les avocats de la défense et de la Couronne ont séjourné à Kigali pour recueillir la déposition de 14 témoins. Ces témoignages, filmés et enregistrés, seront déposés en preuve au procès.
Quant aux rescapés du génocide venus au Canada pour les fins de la cause, ils requièrent un traitement particulier. Par crainte de représailles dans leur pays d'origine, ils ne peuvent être identifiés sous aucun prétexte, sur ordonnance du juge Denis. Ils peuvent également bénéficier de l'aide d'une travailleuse sociale, Danielle Drolet, membre de l'Ordre professionnel des travailleurs sociaux. Mme Drolet est spécialisée en intervention auprès des victimes de sévices sexuels et de stress post-traumatique.
Jointe par Le Devoir, Mme Drolet a refusé d'expliquer son rôle, ne serait-ce que de façon générale, dans ce procès qui relève pourtant du domaine public. «Je n'ai pas à vous confirmer cela, je ne suis pas du domaine public», a-t-elle dit sèchement.
Ce procès, exceptionnel à plus d'un égard, impose un énorme stress aux victimes. Cette semaine, le témoin C-15 a d'ailleurs affiché de fréquents trous de mémoire lors de son contre-interrogatoire par l'avocat Richard Perras. À titre d'exemple, elle n'est pas parvenue à expliquer pourquoi elle n'avait jamais mentionné le nom de Désiré Munyaneza lors de ses témoignages précédents devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda. «On ne peut pas se souvenir de tout. On n'a pas d'ordinateur dans notre tête», a-t-elle dit à plusieurs reprises au sujet de cette incohérence et de quelques autres.
Des souvenirs aussi douloureux entraînent des moments de confusion dont la défense fait son pain quotidien dans un procès de ce genre. La suite des procédures laisse augurer des moments tout aussi tristes pour les victimes. La recherche de la vérité judiciaire exige cette précision dans les faits en même temps qu'elle remue au plus profond de leur âme des témoins déjà fragiles.
Des Tutsis entassés dans un autobus, parmi lesquels se trouve le futur témoin C-15, chantent des hymnes chrétiens, persuadés qu'ils seront conduits à leur mort en ce mois d'avril 1994 où les têtes flottent par milliers dans les rivières du Rwanda. C'est la fatigue de miliciens hutus couverts de sang, une machette pendouillant au bout du bras, qui les sauvera d'une mort atroce.
Bienvenue dans l'enfer du génocide rwandais tel que révélé avec force détails depuis le 26 mars dans une salle d'audience du palais de justice de Montréal. Désiré Munyaneza, un Hutu qui a immigré au Canada en 1997, y subit son procès pour sa participation alléguée au génocide rwandais. Il s'agit de la première personne mise en accusation en vertu de la Loi sur les crimes contre l'humanité et les crimes de guerre, adoptée par le Canada en 2000.
Selon le récit des premiers témoins, Munyaneza a pris part active au génocide perpétré en 1994 contre 800 000 Tutsis. Il aurait dirigé un escadron de la mort qui éliminait systématiquement les réfugiés tutsis à Butare, dans le sud du pays. Il aurait aussi occupé ses nuits en dirigeant un bordel où des femmes d'origine tutsie étaient réduites à l'esclavage sexuel et violées à répétition.
C'est le cas du témoin C-15, premier témoin entendu dans cette cause sous le couvert de l'anonymat. La jeune femme était âgée de 17 ans au moment du génocide. Séquestrée et violée à plusieurs reprises à Butare, elle a raconté avoir vu Munyaneza assassiner un jeune garçon à coups de bâton.
Ces souvenirs atroces étaient si pénibles à évoquer que le témoin C-15 a interrompu son témoignage dès la première journée d'audience pour être menée à l'hôpital. Elle a finalement pu reprendre sa version des faits, mardi dernier, après une semaine de repos. Et la suite était tout aussi lugubre. Cette femme doit la vie à la chance. Elle avait été forcée de monter à bord d'un autobus en direction de la ville de Nyaruhengeri tout en sachant que les derniers Tutsis envoyés là-bas avaient été massacrés. Des Hutus couverts de sang ont intercepté l'autobus à un barrage routier et ont indiqué au chauffeur qu'en raison des tueries qu'ils avaient commises la nuit précédente, ils étaient trop fatigués pour exécuter ses passagers. Et de toute façon, la ville de Nyaruhengeri débordait déjà de cadavres. Ramené à Butare, cette femme s'est cachée dans la forêt jusqu'à l'arrivée des soldats du Front patriotique rwandais (FPR), marquant la fin du génocide.
Une douzaine d'autres témoins, venus du Rwanda pour le procès de Munyaneza, viendront raconter des atrocités semblables au cours des prochaines semaines. Ils s'expriment en kinyarwanda et leurs propos sont traduits en anglais par des interprètes. Des experts seront aussi entendus, notamment le sénateur Roméo Dallaire, qui fut le commandant de la Mission des Nations unies au Rwanda. Au début de l'année, le juge de la Cour supérieure André Denis ainsi que les avocats de la défense et de la Couronne ont séjourné à Kigali pour recueillir la déposition de 14 témoins. Ces témoignages, filmés et enregistrés, seront déposés en preuve au procès.
Quant aux rescapés du génocide venus au Canada pour les fins de la cause, ils requièrent un traitement particulier. Par crainte de représailles dans leur pays d'origine, ils ne peuvent être identifiés sous aucun prétexte, sur ordonnance du juge Denis. Ils peuvent également bénéficier de l'aide d'une travailleuse sociale, Danielle Drolet, membre de l'Ordre professionnel des travailleurs sociaux. Mme Drolet est spécialisée en intervention auprès des victimes de sévices sexuels et de stress post-traumatique.
Jointe par Le Devoir, Mme Drolet a refusé d'expliquer son rôle, ne serait-ce que de façon générale, dans ce procès qui relève pourtant du domaine public. «Je n'ai pas à vous confirmer cela, je ne suis pas du domaine public», a-t-elle dit sèchement.
Ce procès, exceptionnel à plus d'un égard, impose un énorme stress aux victimes. Cette semaine, le témoin C-15 a d'ailleurs affiché de fréquents trous de mémoire lors de son contre-interrogatoire par l'avocat Richard Perras. À titre d'exemple, elle n'est pas parvenue à expliquer pourquoi elle n'avait jamais mentionné le nom de Désiré Munyaneza lors de ses témoignages précédents devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda. «On ne peut pas se souvenir de tout. On n'a pas d'ordinateur dans notre tête», a-t-elle dit à plusieurs reprises au sujet de cette incohérence et de quelques autres.
Des souvenirs aussi douloureux entraînent des moments de confusion dont la défense fait son pain quotidien dans un procès de ce genre. La suite des procédures laisse augurer des moments tout aussi tristes pour les victimes. La recherche de la vérité judiciaire exige cette précision dans les faits en même temps qu'elle remue au plus profond de leur âme des témoins déjà fragiles.
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