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A-t-on le droit de caricaturer Mahomet?

Christian Rioux   8 février 2007  Justice
Paris — «C'est dur d'être aimé par des cons.» Il y a un an exactement, ces mots explosaient à la une de Charlie Hebdo. On y voyait un Mahomet l'air dépité se prenant la tête à deux mains. En haut, le titre ne laissait aucune ambiguïté: «Mahomet débordé par les intégristes». En pleine tempête des caricatures danoises, l'hebdomadaire satirique du 8 février 2006 reproduisait les dix dessins qui venaient de soulever la colère des pays musulmans.

Après le Danemark, la France est le seul pays où ceux qui ont publié ces caricatures doivent aujourd'hui répondre de leurs actes devant les juges. «Si on n'a plus le droit de rire des terroristes, que reste-t-il comme arme au citoyen? Si on ne peut pas en rire, on est foutu», s'est exclamé Philippe Val, directeur de Charlie Hebdo, qui comparaissait hier dans le box des accusés devant le tribunal correctionnel de Paris. Selon le directeur, «en aucun cas cela n'exprime du mépris à l'encontre des croyants d'une religion quelconque».

Les représentants de la Grande Mosquée de Paris et l'Union des organisations islamiques de France ne se sont pas présentés au tribunal hier. Mais ils accusent le journal d'«injure stigmatisant un groupe de personnes en raison de sa religion». Bref, de racisme.

Devant une salle bondée de partisans, la défense a commencé hier à faire témoigner des personnalités aussi diverses que le cinéaste juif Claude Lanzmann, le philosophe tunisien Abdel Wahab Meddeb, l'évêque catholique Jacques Gaillot, le secrétaire général du Parti socialiste François Hollande et la réfugiée du Bangladesh Taslima Nasreen. Charlie Hebdo, connu pour ses positions gauchistes et libertaires, a même reçu dans la matinée le soutien inattendu du candidat de droite Nicolas Sarkozy. Un soutien aussitôt critiqué par le représentant du Conseil français du culte musulman, Abdallah Zekri, qui dénonce l'absence de neutralité de celui qui est aussi ministre de l'Intérieur et, à ce titre, responsable des cultes.

Le duel s'annonce haut en couleur et on ne peut plus symbolique. On y retrouve l'ancien avocat de François Mitterrand, Me Georges Kiejman, qui représente Charlie Hebdo. Devant lui se dresse l'ancien conseiller de Jacques Chirac, Me Francis Szpiner, qui représente les organisations musulmanes.

Selon les plaignants, cette publication tirée à

400 000 exemplaires était un acte délibéré d'agression contre les musulmans. La reproduction des dessins, d'abord publiés par le quotidien danois Jyllands-Posten, obéirait même, disent-ils, à un «plan mûrement réfléchi de provocation visant à heurter la communauté musulmane dans sa foi».

Les organisations musulmanes s'en prennent plus précisément à trois caricatures. La première est celle du dessinateur Cabu où Mahomet se prend la tête à deux mains. La deuxième, du Jyllands-Posten, le montre avec une bombe sur la tête. Dans la dernière, elle aussi du journal danois, il dit aux terroristes: «Arrêtez, nous n'avons plus de vierges!»

Selon Francis Szpiner, «ce ne sera ni le procès de la liberté d'expression ni celui de la laïcité» puisque, en ne contestant pas la publication des autres caricatures, «on admet qu'on peut caricaturer le Prophète».

«Ce procès est un procès médiéval car les intégristes veulent nous ramener à une époque où les religions décidaient à la place des individus», répond Fiammetta Venner, membre de la rédaction de Charlie Hebdo. De toute façon, dit-elle, «à partir du moment où des caricaturistes danois étaient menacés de mort, on n'avait plus à s'intéresser au contenu de leurs dessins. Il fallait se solidariser avec les auteurs. Nous étions pris en otage par l'histoire. Nous n'avions pas le choix de les publier».

Alors que les caricatures provoquaient de gigantesques manifestations et l'incendie de plusieurs ambassades, c'est d'abord le quotidien France-Soir qui avait décidé de les publier. Ce geste avait entraîné le congédiement immédiat du directeur Jacques Lefranc par le propriétaire de France-Soir, le Franco-Égyptien Raymond Lakah.

Selon Fiammetta Venner, Charlie Hebdo n'aurait jamais publié ces caricatures — dont la forme et le contenu ne lui convenaient pas — si la liberté de presse n'avait pas été en cause. Le journal l'a d'ailleurs fait en prenant soin d'y adjoindre plusieurs textes écrits par des musulmans. «Nous avons fait particulièrement attention à ce que la une ne puisse pas être détournée en y inscrivant délibérément un titre qui s'adressait aux intégristes et non aux musulmans dans leur ensemble.»

Ce n'est pas la première fois que l'hebdomadaire à l'humour cru et grivois est poursuivi en justice. Depuis une dizaine d'années, une vingtaine de plaintes ont été déposées, essentiellement par des organisations catholiques traditionalistes. Aucune de ces accusations n'a porté fruit, même si le journal a parfois dû se pourvoir en appel. C'est cependant la première fois qu'une telle poursuite est entreprise par des groupes musulmans.

À l'approche du procès, l'hebdomadaire a reçu des centaines de lettres de soutien. Plusieurs venaient de pays musulmans, comme l'Égypte et la Syrie. En soutien à ses collègues, le quotidien Libération a accueilli hier les caricaturistes de Charlie Hebdo dans ses pages.

Tariq Ramadan, célèbre professeur d'islamologie qui enseigne à Oxford, s'y prononce contre le procès mais en profite aussi pour critiquer Charlie Hebdo. Cette poursuite, dit-il, «réjouit» l'hebdomadaire, qui l'utilisera comme tribune pour se faire «le grand défenseur des "valeurs occidentales"». Une opinion rejetée par Fiammetta Venner, qui rappelle que le journal s'en est pris beaucoup plus souvent aux catholiques, aux protestants et aux juifs qu'aux musulmans.

La publication de ces caricatures a provoqué une polémique acerbe en France. Plusieurs accusent le président Jacques Chirac — qui avait dénoncé à l'époque une «provocation manifeste» — d'être à l'origine de ce procès. Deux jours avant la publication, le directeur de cabinet du premier ministre Dominique de Villepin avait demandé à Philippe Val d'arrêter les presses. On sait que le recteur de la Mosquée de Paris est en bons termes avec la présidence. Libération cite un responsable musulman selon qui les organisations musulmanes auraient «reçu des conseils» de l'Élysée et du ministère de l'Intérieur. Dans la foulée des événements qui ont entouré cette publication, un député UMP (droite) avait d'ailleurs proposé une loi pénalisant le blasphème. L'affaire n'a pas eu de suite.

Même à gauche, la défense de Charlie Hebdo ne fait pas l'unanimité. La direction du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) a songé à se joindre à la poursuite avant d'y renoncer. En 2001, l'organisation avait poursuivi l'écrivain Michel Houellebecq pour avoir déclaré en entrevue que l'islam était «la religion la plus con». L'écrivain avait été acquitté.

Fiammetta Venner se demande pourquoi seul Charlie Hebdo est aujourd'hui poursuivi alors que ces caricatures ont aussi été publiées par France-Soir et sur des centaines de sites Internet. Sans compter que les grandes chaînes de télévision les ont toutes plus ou moins montrées à l'écran. Les organisations musulmanes «n'ont pas voulu se mettre à dos des institutions qu'elles considèrent importantes», a expliqué Me Richard Malka. Au Danemark, les poursuites contre le quotidien Jyllands-Posten se sont soldées par des acquittements.

Correspondant du Devoir à Paris






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  • John Hogan
    Inscrite
    jeudi 8 février 2007 06h35
    Un flou malsain
    « Jacques Chirac encourage les représentants officiels musulmans reconnus par l'État afin qu'ils intentent des poursuites contre un journal dérangeant, Nicolas Sarkosy prends parti publiquement pour le Journal en procès continuant ainsi sa fronde contre les juges. Ailleurs Ségolène Royal proposerait l'amnistie des contrevenants de la route si elle est élue et cette tradition du président de gracier des criminels une fois l'an existe toujours.

    Il y a des arrières goûts de monarchie chez nos amis français et plusieurs s'en plaignent abondamment. Ces interventions intéressées de Chirac et Sarkosy dans cette affaire sont des événements de plus qui démontrent encore une fois le flou malsain qui existe entre le législatif et l'éxécutif.

    Il y a un fort sentiment d'exaspération chez les électeurs français, c'est la raison pour laquelle les éléphants ont été à ce point critiqués laissant la place à Sarkosy et plus particulièrement à Royal.

    Il existe une réelle volonté de changement chez les Français et ce procès davantage symbolique qu'autre chose peut contribuer à cristaliser cette volonté en pleine campagne électorale où les passions sont de plus en plus à fleur de peau. »

  • Marseillais .
    Inscrit
    jeudi 8 février 2007 07h31
    Renseignez vous M. Hogan
    « Ségolène Royal s'est précisément opposée à cette fameuse amnistie! jettez donc un coup d'oeil là dessus.
    http://www.lefigaro.fr/election-2007/20070207.WWW000000389_route_royal_ne_veut_pas_d_amnistie.html

    Et d'autre part, il serait intéressant d'entrer plus en finesse dans le débat et d'éviter les déclarations abruptes. Tout est très compliqué dans cette histoire. A titre d'exemple, l'article laisse entendre que Chirac soutiendrait les plaignant dans ce procès contre Charlie Hebdo! Hors ces plaignants sont les représentants de structures représentatives (ou sensées l'être) des musulmans de France. Et il faut savoir que ce sont des structures qui ont été crées par Sarkozy, contre la volonté et l'avi de Chirac. Ce même Sarkozy qui aujourd'hui soutien Charlie Hebdo au nom du droit à la satire et à la liberté d'expression.

    Vous voyez, ce n'est pas forcément très constructif de faire des raccourcis logiques sur la situation française, au moment même ou la situation du Québec et du Canada à l'egard des religions doit être abordée avec la plus grande délicatesse. »

  • John Hogan
    Inscrite
    jeudi 8 février 2007 08h05
    La finesse de la partisanerie
    « Quand bien même Ségolène Royal préconise l'abolition de cette institution qu'est l'armistie cela ne change absolument rien au fait que cela existe encore aujourd'hui. Cela dénote tout simplement une volonté de changement, mais on peut quand même se poser quelques questions quand cette candidate à la présidence tente de ratisser auprès des conducteurs fautifs en leur épargnant les frais de contreventions. Il y a une profonde contradiction n'est-ce-pas ?

    Cela ne justifie pas les intrigues entre Chirac et Sarkosy qui n'hésitent pas à se donner des jambette mutuellement quite à mettre le feu mais la partisanerie politique n'est pas non plus garante de finesse dans l'analyse.

    Ceci dit ce n'est certainement pas parce qu'au Québec il y a débat sur la place de la religion que nous allons nous interdire de réfléchir sur ce qui se passe en France. »

  • Albert Descôteaux
    Abonné
    jeudi 8 février 2007 09h27
    Tout ça au nom de quoi?
    « C'est tout simplement navrant de constater que des gens intelligents soient soumis à la dictature de l'opium du peuple. Cela permet aux "Grandes Lanternes" de certaines religions d'imposer, au nom d'une entité dite supérieure qui n'existe pas, leur point de vue sur la vie en société et de se donner une importance qu'Ils ne méritent pas. À quand la vraie laïcité? »

  • Pierre Bonbeau
    Inscrit
    jeudi 8 février 2007 11h14
    Une réflexion pointue
    « Quand la liberté d'un individu ou d'une personne morale s'arrête-t-il? La réponse est pourtant simple : aussitôt qu'elle brime la liberté d'une autre personne.

    La seconde question qu'il faudrait poser : a-t-on brimé la liberté de la communauté musulmane en publiant des caricatures « dégradantes »? La réponse n'est simple car il faut voir le contexte temporel et géographique; de plus il faudrait voir aussi comment les musulmans sont appréciés et respectés en France.

    Ne voulant pas faire de brèche dans l'analyse, cela requerrait une analyse pointue de toutes ces interrogations préliminaires avant de se prononcer d'une manière objective.

    Nonobstant la démarche présentée succinctement qui pourrait être bonifiée avec plus raffinement, on pourrait se poser la question principale : pourquoi Charlie Hébdo a voulu au fond publier ces caricatures de Muhammad (et non Mahomet)? Peut-on au nom de la liberté se permettre de dénaturer l'information pour la pervertir et créer un fossé entre des français musulmans et non-musulmans? Le nombre de français musulmans est vraiment faible et donc peut-on imposer nos blagues exagérées sur une minorité pour leur faire la leçon?

    Je ne pense pas qu'il s'agit une perte de liberté, car il faudrait aller plus en profondeur pour découvrir qu'il s'agit de respecter minimalement un personnage historique, fondateur de la civilisation islamique. Je pense qu'il y a des limites dans les plaisanteries que l'on fait. Un exemple facile à comprendre pour cerner la situation : a-t-on le droit de dire à notre voisin barbu de clôture que c'est un terroriste, sans le connaître vraiment, car deux ou trois barbus sont venus le rendre visite? Nous savons exactement ce que le mot « terroriste » a comme signification dans notre société actuelle.

    Je pense que de considérer Muhammad, prophète de musulmans, comme un terroriste est vraiment allé loin! C'est là qu'il faut la nuance. Il ne faut pas associer les intégristes musulmans - en passant ils ne sont qu'une minorité infime - aux musulmans et ni à Muhammad lui-même.

    C'est une réflexion personnelle qui peut très bien ne pas être acceptée par tout le monde. »

  • Marseillais .
    Inscrit
    jeudi 8 février 2007 11h48
    réponse à M. Hogan
    « Quelle susceptibilité !
    Je pense que j'ai du mal exprimer mon propos, parce qu'il n'allait pas dans ce sens. L'analogie avec le Canada concernait la nécessité d'une analyse fine, à l'écart des jugements à l'emporte pièce. Il ne s'agissait aucunement de retourner le problème, ni bien sûr de porter une accusation. D'une manière générale, les opinions qui peuvent s'exprimer depuis l'étranger sont toujours très bénéfiques pour la santé démocratique d'un pays.
    Ma réaction était motivée par deux choses :
    D'une part, je trouve dommage que l'on s'acharne sur Ségolène Royal en lui prêtant des idées qu'elle n'a pas, car il faut bien avoir conscience que si ce n'est pas elle qui est élue, ce sera Sarkozy. Cet Homme est dangereux. Vu l'état insurrectionnel de la société française aujourd'hui, il faudrait s'attendre s'il était élu à des violences qui surprendront. Dans ce genre de situation, le pragmatisme recommande de faire le choix le moins catastrophique.
    D'autre part, concernant le principe de l'amnistie.... C'est vrai que c'est un vestige de la monarchie, dont la République n'est pas encore venue à bout. Mais très honnêtement, c'est dérisoire à côté des manquements démocratiques de la constitution française de 1958 (écrite par De Gaule). Pouvoir du président, manque de pouvoir des assemblées, manque d'indépendance de la justice. Sans rentrer dans les détails, il faut savoir qu'en sciences politiques, on considère la France parmi les démocraties instables. »

  • Marseillais .
    Inscrit
    jeudi 8 février 2007 12h14
    Réflexion pointue???
    « Le principe selon lequel la liberté d'un individu s'arrête là où commence celle des autres, est parfaitement valable concernant la liberté des INDIVIDUS.

    Or faut-il rappeler que les plaignants dans ce procès attaquent Charlie Hebdo au nom de "la communauté musulmane internationale". Il s'agirait de se servir d'une définition des libertés individuelles pour défendre le droit d'une communauté, d'un groupe. Or les libertés publiques et les libertés individuelles sont à distinguer absolument.
    La laïcité préconise l'absence de religion dans la sphère publique, dans le but de garantir la liberté de conscience (donc de culte) des individus. Le religieux doit relever strictement du domaine du privé. C'est pourquoi, au nom de la laïcité, l'Etat, la donc la justice, ne peut pas donner suite à cette plainte.

    Ce genre de plainte, de débats, ont été imposé par le modèle multiculturel fondé sur le communautarisme. Les pays qui s'en faisaient les chantres ont longtemps frimé de leur prétendue tolèrance, mais aujourd'hui ce système qui s'oppose à l'universalisme des idées, au principe d'égalité en droit des individus, à la laïcité, montre ses limites.

    Il serait fructueux de poursuivre à un niveau plus général cette réflexion. »

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