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Les jurés oubliés

Josée Boileau   23 janvier 2007  Justice
Le début du procès de Robert Pickton s'avère déjà pénible pour les familles des victimes qui n'ont pu, dès hier, retenir de bien compréhensibles larmes. Mais le procès s'annonce aussi très dur pour les grands oubliés des procès de cette nature: les jurés, tenus d'être au poste pour la prochaine année, peu importe les émois à travers lesquels ils passeront. On applaudit à la tradition du jury dans notre système juridique, mais à quel prix?

Peu de gens peuvent comprendre l'épreuve qui attend les jurés du macabre et historique procès Pickton. Mais il s'en trouve quelques-uns qui peuvent se mettre dans leur peau: les ex-jurés du procès de Paul Bernardo. Et ceux-ci, interrogés sur l'affaire Pickton, ont eu le même frémissement: quoi, ce procès durera un an! Quelle folie!

Eux-mêmes ont passé quatre mois à voir se déployer l'horrible preuve qui a conduit à la condamnation de Bernardo. Ce fut long, complexe (86 témoins avaient été entendus; on en attend 240 au procès Pickton), terrible; certains jurés prenaient des somnifères pour arriver à dormir. Et l'on pratiquait l'humour noir pour arriver à se détacher des propos tenus, des photos vues, des vidéos de torture visionnées à répétition.

Même s'ils ont eu droit, à l'issue du procès, à une aide psychologique, ces jurés sont restés marqués par ce qu'ils ont vécu. Ils avaient beau croire très fort à leur devoir de citoyens, rien ne les avait préparés à cela, disent-ils aujourd'hui.

Dans quel état seront les 12 jurés du procès Pickton quand celui-ci prendra fin? On peut en dire autant des familles des victimes. Mais elles peuvent décider (et plusieurs ont déjà dit qu'elles agiraient ainsi) de n'assister qu'à quelques jours de procès. Il leur sera possible, en dépit de la douleur, de «fermer la télévision sur le film d'horreur», pour reprendre l'expression du juge James Williams quand il s'était adressé, en décembre, aux candidats jurés.

C'est un choix que ceux-ci n'auront pas.

L'affaire Pickton a donné l'occasion à quelques rares voix de remettre en question l'institution du jury quand le procès s'annonce démesuré. Actuellement, en droit pénal canadien, un accusé a le choix entre un procès devant juge seul ou devant juge et jury. Il faut de bien rares ententes entre la Couronne et la défense pour renoncer au jury (ce fut le cas au procès sur l'explosion du vol 182 d'Air India: heureusement, il a duré deux ans!). Le jury est vu comme un élément indissociable de la justice, un fleuron de la démocratie.

Mais les procès sont plus longs qu'avant, plus techniques aussi, et la rémunération des jurés reste faible. Au Québec, l'allocation est de 90 $ par jour; en Colombie-Britannique, le montant varie selon la durée du procès, mais les jurés du procès Pickton, qui devraient siéger quatre jours par semaine pendant un an, recevront... 17 000 $!

Pour des travailleurs syndiqués, le mal est moindre puisque plusieurs conventions collectives prévoient que l'employeur comble la différence entre l'allocation et le salaire. Mais pour les autres! Au Québec, ce sacrifice financier avait été mis en lumière, il y a cinq ans, par une jurée du mégaprocès des Hells Angels, une artiste qui avait raconté à la journaliste Anne-Marie Dussault que les quatre mois du procès, qui avait finalement avorté, lui avaient fait perdre quelque 100 000 $ de contrats. Son témoignage avait été chaudement applaudi... sans rien changer au problème.

Or, que constate-t-on au procès Pickton: que ce sont surtout des retraités qui y siègent! Est-ce ce qui est souhaitable pour l'institution-jury, censée refléter une variété de citoyens? Et souhaitons-nous vraiment qu'au nom de la démocratie, 12 d'entre nous mettent leur vie entre parenthèses pendant un an, peut-être plus? Les avocats, les juges, les policiers, ont fait le choix de leur profession: ils sont payés en conséquence. De plus, ils s'attendent, en oeuvrant en matière criminelle, à être un jour confrontés à l'horreur. Pas le simple citoyen mandé par convocation.

Certes, au Québec, un juge peut autoriser les jurés à se faire rembourser cinq séances de «traitement psychologique». On peut croire qu'en Colombie-Britannique cette aide existera aussi (elle est déjà offerte aux familles des victimes). Mais est-ce suffisant quand, pendant des mois, dans un dossier difficile, on vit le stress de décider du sort d'un concitoyen, d'être confronté à la peine des familles, à la folie médiatique et au mal à l'état pur? Et qu'il faut, en plus, absolument tenir le coup: car si deux jurés se désistent ou tombent malades (en un an, et l'âge aidant, tout est possible), le procès avortera et il faudra tout reprendre à zéro.

Certains fleurons de notre justice méritent décidément d'être réexaminés.
 
 
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