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Une arme à deux tranchants

Denise Bombardier   4 mars 2006  Justice
La Cour suprême, contrairement à ce qu'on pense, n'a pas tranché dans l'affaire du kirpan: elle a plutôt glissé sur la pente savonneuse de la rectitude politique. Et, ce faisant, elle nous oblige à nous interroger sur les limites du droit, ses accommodements et ses conséquences sur l'avenir collectif. À moins que l'avenir collectif ne se transforme en une addition d'avenirs individuels, ce qui est bien l'esprit du jugement des honorables.

D'abord, il apparaît que la société est avant tout aux prises avec les exigences de religieux fondamentalistes. En effet, il faut noter que seulement 10 à 20 % de sikhs revendiquent leur identité religieuse à travers ces symboles, de même que ce sont des islamistes qui réclamaient l'imposition de la charia en Ontario, eux qui sont les adorateurs de notre Charte des droits. Eux et leurs avocats prospères. Comme ce sont des ultrareligieux juifs qui ont mené le combat pour la souccah et l'érouv.

Dans le cas des sikhs et du poignard, il sera difficile de faire comprendre aux gens de bonne volonté qu'on peut porter un couteau de 12, voire de 20 centimètres à l'école mais pas dans une cour de justice, en prison ou en avion. Or cela ne saura tarder dès lors qu'un condamné ou un voyageur sikh se présentera devant les tribunaux ou se retrouvera derrière les barreaux. Ceux qui estiment qu'il faut éviter de défendre une position absolue et être pragmatique seront à même d'évaluer les conséquences à long terme de cette supposée souplesse. Quel sera l'argument juridique pour interdire le poignard dans une cour de justice alors qu'on le permet à l'école? Qui peut répondre à pareille question? Si le poignard est un signe religieux, il devient un objet sacré autour duquel aucune restriction ne peut être appliquée.

En fait, nous sommes dans le déni, pour ne pas dire le délire. Les tribunaux marchent sur des oeufs, les politiciens retrouvent (facilement) la langue de bois et les compréhensifs jusqu'à plus soif brandissent le spectre de l'exclusion et du racisme envers ceux qui ne sont pas «nous», ce «nous» haïssable, menaçant et intolérant qu'on appelle la majorité silencieuse. Comme nous n'en sommes pas à une culpabilisation près au Québec, on nous apprenait jeudi que le jeune sikh au coeur de cette affaire n'a pas attendu la décision des tribunaux et fréquente désormais une école privée anglophone moins ostracisante. Il porte un poignard mais ne parle plus le français. Et vlan!

La faiblesse du jugement de la Cour suprême repose également sur le fait qu'elle est incapable de se prononcer sur un principe. Oui, le jeune peut porter le kirpan parce que celui-ci repose dans un étui et que le garçon n'a pas de comportement jugé agressif. Des honorables juges, on est en droit de s'attendre à une largeur de vue, à une position de hauteur, pas à un jugement par le petit bout de la lorgnette. La cour ne s'appelle pas «suprême» sans motif.

Mais une des grandes inquiétudes devant ces accommodements juridiques concerne la réaction populaire. À ce jour, il ne semble pas y avoir suffisamment de nuances dans l'application des droits individuels eu égard aux droits collectifs. En d'autres termes, il faut à tout prix éviter que ne s'insinue dans l'esprit des gens le sentiment confus que les droits de l'un ne s'arrêtent pas aux droits des autres. L'équilibre social est une construction fragile, et l'apparence de coups de force risque de déstabiliser cette construction. Avec quels arguments peut-on convaincre les gens du bien-fondé de l'interdiction de réciter une prière avant la classe ou avant les travaux d'un conseil municipal alors qu'on permet à un enfant de porter une arme, à ses yeux un symbole religieux? Une photo d'un poignard ferait l'affaire, d'autant plus que l'homme moderne se distingue de l'homme primitif par sa capacité à symboliser les choses. Le cannibalisme est loin de nous et, pourtant, les catholiques mangent le corps du Christ et boivent son sang en communiant de l'hostie et en buvant le vin.

Ceux qui appuient la décision de la Cour suprême le font au nom du pragmatisme et misent sur la force d'attraction de la société d'accueil dont ils vantent souvent le multiculturalisme. Nous croyons plutôt que la vertu est l'ennemi du bien et qu'on ne peut pas pratiquer une tolérance à sens unique. Notons à cet égard que les sikhs qui se sont présentés cette semaine à la Cour suprême ont été autorisés à ne pas se soumettre au système de sécurité à travers lequel passent tous les visiteurs. Ils ont donc pu conserver leurs poignards à l'intérieur de ce lieu hautement symbolique même s'ils n'ont pas été présents dans la cour elle-même. Il ne faudrait pas se retrouver un jour confronté à la négation par des lobbys d'individus de l'existence même de ce qu'on nomme les droits collectifs. Adieu la société, bienvenue l'individu...

denbombardier@videotron.ca






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  • Sylvain Charbonneau
    Inscrit
    samedi 4 mars 2006 16h38
    Quelle frustration!
    « Merci d'écrire en notre nom, nous les silencieux de la majorité, québécois de souche, qui commencent à avoir peur de ces «agressions» culturelles. Si ça continue, on ne se sentira plus chez nous.

    Certaines minorités commencent à nous imposer leurs façons de penser, de vivre, de se comporter. S'ils tiennent tant à conserver tout cela, pourquoi ne restent-ils pas dans leur pays. J'aimerais bien les voir eux comment ils réagiraient si nous étions dans leur pays à demander des changements du genre. Ils nous feraient probablement exploser la tête.

    J'en ai assez. J'étais super ouvert aux différences culturelles, mais là ça commence à être trop. Il y a malheureusement un sentiment raciste qui commence à germer en moi. J'aimerais bien qu'il y ait un petit coin de pays sur cette terre où nous pourrions vivre selon nos valeurs, et non plier sans cesse, par notre trop grande tolérance, à toutes les demandes de ces minorités contrôlantes et intégristes.
    SC »

  • Yves Claudé
    Inscrit
    samedi 4 mars 2006 22h13
    La Cour suprême condamnée pour
    « Votre dernière chronique ("Une arme à deux tranchants", Le Devoir, 4-3-2006) à propos de l'ubuesque "jugement" de la Cour suprême interdisant la prohibition du kirpan, me paraît admirable, à la fois dans le ton et le contenu. Merci de faire valoir ce point de vue, alors que le "quotidien de la rue Saint-Sacrement" balotte à tous vents à propos de cette lamentable affaire.

    Mon vécu d'immigrant et ma longue expérience de militant antiraciste m'ont permis de constater que le racisme et l'intolérance ne se trouvent pas toujours là où les zélateurs appointés les désignent...

    Je me demande par ailleurs, suite à vos propos, si ce n'est pas faire injure aux vertus que d'en prêter une à ces hyper-fonctionnaires et experts des techniques politico-juridiques que nous salarions involontairement pour saper les bases de notre société ?

    Les citoyens québécois souverainistes auront depuis longtemps tiré les conclusions qui s'imposent face à ce qui apparaît comme des atteintes délibérées et répétées à nos institutions et nos droits collectifs...

    Bien à vous

    Yves Claudé »

  • Maurice Gauvreau
    Inscrit
    samedi 4 mars 2006 23h15
    Cul-de-sac
    « Depuis quelques années des personnes commencent à constater comment notre charte des droits intégrée à la constitution, charte érigée en dogmes encore plus étouffants et plus emprisonnants que ceux dont nous pensions nous être libérés, nous conduit à grande vitesse dans un cul-de-sac. Nous avons confié à des juges la direction des consciences et de la société. Et puisque les chartes sont, à mon point de vue, la fine fleur de l'individualisme, la collision est inévitable.

    Toujours à mon point de vue, il continuera d'en être ainsi pendant un certain temps. Nous n'avons pas encore touché le fond du baril de l'individualisme bardé de droits. Il faudra encore d'autres aberrations comme celle qui vient de nous être imposée avant que, peut-être, la société commence à se demander qu'est-ce que l'homme, quel est cet "homme" dont les chartes parlent. Est-il une île ou un morceau de continent (selon la belle image d'un écrivain anglais).

    Au 18ième siècle sont apparus les adorateurs de la déesse Raison. Au 20ième siècle ce sont les adorateurs du dieu Droit qui ont pour l'instant le haut du pavé et qui permettent aux riches et aux puissant de légitimer leur statut. »

  • Roland Berger
    Abonné
    lundi 6 mars 2006 09h40
    Un déni de la culture québécoise
    « La décision de la Cour Suprême d'autoriser le kirpan dans les murs et la cour de récréation de l'école publique québécoise nie aux Québécois le droit de vivre leur culture et de la modifier selon leurs propres termes. Dans les années 1960-1970, les Québécois ont rejeté le catholicisme en bloc, au point qu'en 2008, leurs écoles publiques seront ENFIN aconfessionnelles. Dans leur culture de maintenant, tout signe rappelant le contrôle du religieux sur la profane les irritent. Les obliger à accepter un poignard comme signe d'une appartenance religieuse, c'est leur faire insulte, c'est leur dire qu'ils sont intolérants. Comme le dit avec justesse madame Bombardier, ils ont glissé dans la rectitude politique, oubliant de considérer que l'individu québécois, qu'il soit catholique, protestant ou sikhe fait montre d'intolérance en imposant leurs signes religieux à la majorité laïque. »

  • Stéphane Martineau
    Abonné
    lundi 6 mars 2006 11h22
    Le refus du politique
    « La chronique de Mme Bombardier pose fort bien le problème de notre société ivre de multiculturalisme et d'individualisme au point de nier tout droit collectif et toute forme d'«imposition culturelle» (sauf celle de la culture du marché ça va de soi...). Comment maintenir dans ces conditions un «lien social» ?

    Je me souviens de certains débats autour du rapatriement de la constitution et de l'enchâssement de la charte des droits au début des années '80. Certains nous mettaient en garde contre le «gouvernement des juges» et la tyrannie des droits individuels...C'est bien ce qui arrive aujourd'hui et nos policitiens qui ne voient plus en nous des citoyens mais des clientèles à courtiser s'en accomodent fort bien.
    Il y a vraiment péril en la demeure ! »

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