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La fin d'un long parcours

Le pontificat de Jean-Paul II aura été marqué de contrastes

Le «vieux pape» achève donc son long chemin de croix, au terme duquel s'impose le constat que Jean-Paul II aura été un véritable géant du dernier quart de siècle. La disparition de celui qu'on évaluait être la personne la plus connue de la planète mettra un terme au troisième pontificat le plus long de l'histoire de l'Église catholique et aussi à de nombreuses années de souffrances que le Polonais, premier pape non italien en plus de 450 ans, aura voulu ériger en exemple en refusant d'abdiquer devant de multiples ennuis de santé qui ont transformé celui qu'on appelait autrefois l'«athlète de Dieu» en un vieillard fortement diminué, quasi infirme au crépuscule de sa vie.

Né en Pologne en 1920 dans une famille modeste, Karol Wojtyla a connu une enfance marquée par les deuils (sa mère est morte quand il avait neuf ans) et une éducation très pieuse qu'il égayait en jouant au football. Il ne choisira d'entrer au séminaire qu'au début de la vingtaine, après avoir longuement songé à se lancer dans une carrière théâtrale, une véritable passion pour lui. Une fois ordonné prêtre, en 1946 (après des études clandestines à cause de l'occupation allemande), il connaît une ascension rapide au sein d'une Église polonaise aux rangs décimés par la guerre. À 38 ans, il est nommé évêque, puis archevêque en 1964, et finalement cardinal en 1967. Il participe au Concile Vatican II (1962-65).

C'est le décès soudain de Jean-Paul Ier après seulement 33 jours de règne en succession à Paul VI qui propulse Karol Wojtyla à la tête du milliard de fidèles de l'Église catholique, le 16 octobre 1978. La foule rassemblée place Saint-Pierre est surprise, les journalistes qui couvrent l'événement aussi: son élection n'avait été prévue par personne, mais elle met la Pologne entière (sauf le pouvoir) en liesse. Jean-Paul II devient donc le 264e pape de l'histoire: seuls Pierre et Pie IX auront été papes plus longtemps que lui.

Son règne aurait toutefois pu être beaucoup plus court: le 13 mai 1981, il est en effet victime d'un attentat, place Saint-Pierre. Le Turc Mehmet Ali Agça lui tire dessus à bout portant alors qu'il traverse la foule à bord d'une papemobile qui n'est pas encore équipée de vitres pare-balles. Le pape est grièvement blessé à l'abdomen ainsi qu'à la main gauche, mais il s'en sortira. Plus tard, il pardonnera à son agresseur.

Plus d'un quart de siècle de pontificat, donc. Mais au-delà de sa longévité, son séjour aura été autrement marqué par de multiples contrastes qui empêchent aujourd'hui d'en tirer un bilan unique. Sur certains sujets, Jean-Paul II a emporté l'adhésion générale mais, sur d'autres, les contestations ont été extrêmement vives. Il aura été un pape inclassable à plusieurs chapitres, tout à la fois progressiste et réactionnaire.

Quand il arrive à Rome, Karol Wojtyla dégage un sentiment de grande force et de dynamisme. Il est jeune, sportif, communique admirablement bien devant les foules, adore le contact rapproché avec les gens, parle aux médias, blague avec ses invités: en quelques semaines, les habitudes du Vatican changent beaucoup sous l'impulsion d'un pape qui arrive avec un fort bagage de vie. Jean-Paul II a en effet été comédien, poète, enseignant universitaire et philosophe avant d'être élu par le conclave. Il arrive précédé d'une solide réputation intellectuelle, armé d'une vaste culture et aussi d'un charisme que chacun reconnaîtra par la suite.

Mais au tournant des années 2000, cette image de moderniste s'amenuise considérablement: vieilli et épuisé, atteint de la maladie de Parkinson et d'une foule d'autres problèmes physiques, Jean-Paul II ne dégage alors plus qu'une impression d'immense fragilité qu'il camoufle derrière une volonté de fer.

Des prises de positions morales à contre-courant des moeurs modernes de l'Occident ont également provoqué beaucoup de tension au sein de l'Église pendant les dernières années de son pontificat: les épineuses questions de la place des femmes dans l'Église, du célibat des prêtres, de l'avortement, de la contraception et de l'homosexualité auront entre autres contribué à laisser de Jean-Paul II une image de réactionnaire qui lui a valu de sévères critiques.

Cette rigidité morale envers la société s'appliquait aussi au sein de l'Église: le pape s'en est entre autres pris aux adeptes de la théologie de la libération en Amérique latine. Pour plusieurs, son pontificat a été celui de la restauration doctrinale et morale de l'Église après le flou causé par Vatican II.

Droits de l'homme

Pourtant, ce pape aura aussi été celui de l'engagement en faveur des droits de l'homme: jamais dans l'histoire de l'Église un pontife n'était-il allé aussi loin en ce sens. Sans relâche, Jean-Paul II harcèlera pendant plus d'un quart de siècle les pays fautifs de l'égalité, leur demandant de respecter ce qui, pour lui, est au coeur même de la vie et du message chrétien: la dignité de l'homme. Dictatures de droite comme de gauche y goûtent: en voyage au Chili en 1987 et à Cuba en 1998, il apostrophera directement Augusto Pinochet et Fidel Castro à ce sujet.

C'est toujours au nom de ce principe qu'il combattra le communisme au début de son pontificat. Pour le pape, un système qui ne met pas l'homme au centre de sa route ne peut pas être bon. Marqué par son expérience en Pologne avant d'arriver à Rome (il connaît très bien les rouages du système communiste), Jean-Paul II se servira de son pouvoir médiatique pour faire tomber le rideau de fer. Les historiens lui accordent ainsi un rôle incontestable dans la chute du bloc de l'Est. Trois voyages en Pologne pendant les années 80 — en guise de soutien notamment au syndicat Solidarnosc — symbolisent cet esprit de résistance.

Cette importance accordée au respect de l'homme amènera Jean-Paul II à critiquer aussi sévèrement les dérives du capitalisme sauvage que celles du communisme: politiquement aussi, le pape se révèle inclassable.

La paix

Dans ce champ politique, la recherche de la paix aura été un discours omniprésent tout au long de ce pontificat. Jean-Paul II lancera en effet une multitude d'appels à éviter la guerre et les conflits armés. Cet engagement s'est exprimé dès les premiers jours de son règne (pour un conflit entre l'Argentine et le Chili), puis s'est confirmé notamment lors des deux guerres en Irak (1991 et 2003) et pendant le conflit dans les Balkans, au début des années 90. Plusieurs appels au dialogue entre Israël et la Palestine ont aussi été lancés.

Une autre part importante de son héritage se trouve dans le travail colossal qu'il a fait pour réconcilier juifs et chrétiens: à ce sujet subsistera l'image du pape glissant une prière dans le mur des Lamentations, en 2000, un geste qui venait aussi illustrer la volonté de repentance de l'Église, exprimée pour le nouveau millénaire. Un tournant majeur dans l'histoire de l'Église.

Le pape aura aussi — avec moins de succès, par contre — tenté d'instaurer un dialogue oecuménique durable. Il est le premier pontife à avoir prêché dans un temple protestant, prié dans une synagogue et pénétré dans une mosquée. En 1986, à Assise, il a présidé une journée interreligieuse de prière pour la paix, à laquelle ont participé des représentants de toutes les grandes religions du monde.

Voyages

Pape globe-trotteur: cette image résume bien une part essentielle du pontificat de Karol Wojtyla. Avant lui, seul le pape Paul VI avait déjà pris l'avion, faisant neuf voyages en une quinzaine d'années. Jean-Paul II révolutionnera complètement la chose: en 26 ans, il fait une centaine de voyages dans quelque 130 pays du monde (il est venu au Canada en 1984, 1987 et 2002), contribuant ainsi à mondialiser l'Église et à la «rapprocher de ses fidèles». On estime qu'il a passé plus de 10 % de son temps papal sur la route.

Malgré les tensions qui secouent l'Église au cours des dernières années, les foules ont toujours été au rendez-vous, avec une pointe record de plus de quatre millions de personnes pour une messe aux Philippines, en 1995. Les messes célébrées en plein air donnaient d'ailleurs au pape l'occasion de tester son charisme et son sens du spectacle: en 1979, après son passage aux États-Unis, le magazine Time lance l'expression «John Paul II Superstar», qui restera longtemps associée à l'image de ce pape médiatique, polyglotte, politique, champion de la sainteté (plus de 1800 béatifications ou canonisations).

Un pape contrasté, acclamé et critiqué, moderne et traditionnel, un pape qui aura accepté de vieillir à la face du monde avant de s'éclipser au terme d'un long parcours mouvementé dont l'héritage sera longtemps débattu.
 
 
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