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Résurrection

À Pâques, fête de l'espérance pour les chrétiens, l'occasion est toute trouvée pour réfléchir à une tendance lourde de notre société actuelle, celle qui consiste à glorifier une culture du désespoir. Pour faire simple, comme on dit couramment, disons que le trash donne le ton: dans les médias, où cela va quasiment de soi, dans la mode vestimentaire et, surtout, dans une façon de penser où la morbidité est souvent sous-jacente au discours affiché.

Nancy Huston, dans son essai intitulé Professeurs de désespoir, tente avec brio de remonter aux sources philosophiques de ce nihilisme. Or ce nihilisme pernicieux qui affecte l'Occident amplifie des courants déjà inquiétants dans une société comme le Québec, secoué par l'implosion de quelques-unes de ses institutions historiques fondamentales. N'y a-t-il pas d'abord une forme de désespoir à refuser de se reproduire, comme nous l'indique notre faible, si faible taux de natalité? N'est-il pas décourageant d'entendre tant de gens en âge de procréer faire l'éloge de la non-natalité? Ou ces autres, jeunes ou vieux, sans enfant, transformés en idolâtres des animaux de compagnie et qu'indisposent les cris et les pleurs des bébés dans les lieux publics? Déprimant encore, l'empressement de plusieurs à se faire les défenseurs irréfléchis de toutes les méthodes d'arrêt de vivre, l'euthanasie au premier chef. Une sorte d'esprit de débarras, comme si la prolongation de la maladie des proches leur était plus intolérable que la mort elle-même. La culture du désespoir, c'est aussi vouloir faire mourir les gens par impatience, cette forme tordue de l'angoisse.

***

La familiarité brutale, la vulgarité élevée au rang d'appartenance sociale et la grossièreté redéfinie comme contestation sont les signes extérieurs d'un nihilisme qui recouvre le champ culturel. Et ce n'est pas sous-estimer l'importance de visées commerciales dans ce courant (en d'autres termes, la recherche du plus large public) que de croire à des forces plus sourdes, plus profondément destructrices, explicatives de cette descente vers le désespoir. Pourquoi l'humour des Bougon est-il si efficace que deux millions de personnes s'y collent chaque semaine? Pourquoi ce succès populaire des humoristes de la scatologie et de la génitalité au détriment de l'humour intellectualisé de la charge politique et sociale? Pourquoi cette mode vestimentaire clochardisée dont raffolent entre autres les branchés argentés? Ces chandails troués, ces pantalons tachés, ces jupes effilochées vendues à des prix scandaleux sont les symboles de ce trash pollueur de l'esprit.

En effet, visiblement, les défenseurs et les adeptes de cette mode y trouvent du plaisir ou, du moins, une satisfaction. Y aurait-il un lien obligé entre cet univers et la désaffection à l'endroit de toute interrogation à caractère spirituel? Serait-il possible que l'on souhaite le triomphe du désespoir simplement parce que la perte de l'espérance est une souffrance trop intolérable? En effet, on n'arrive pas à croire que ces gens se déculpabilisent ainsi de ne pas être des pauvres, des rejetés sociaux, des marginaux, comme ces itinérants qui hantent nos rues, la main tendue pour recevoir l'obole.

***

La culture de la désespérance s'est glissée dans tous les interstices de notre vie quotidienne au point d'engourdir tout réflexe d'indignation. Est-il possible, par exemple, que nous nous laissions interpeller par des grandes gueules de tout acabit, que nous continuions à rire sans retenue, plébiscitant ainsi les destructeurs de la civilité, de la dignité, de la mémoire, ce ciment culturel sans lequel la barbarie surgit même là où on ne l'attend pas?

Comment expliquer cet attrait populaire pour les spectacles de tout genre où on fait l'éloge du glauque, de la laideur, du pervers, du vide? Pourquoi le suicide, geste ultime du désespoir, est-il présenté comme un acte de courage et que la volonté de vivre malgré les épreuves, aussi douloureuses soient-elles, provoque des rictus dubitatifs? Comment peut-on, sans protester, laisser de supposés responsables du service public de la télévision intituler une future émission estivale Qui a peur de Ben Laden?, banalisant ainsi l'icône du terrorisme qui empoisonne désormais nos vies?

Cette récupération du barbare se veut une provocation alors qu'elle serait plutôt une démonstration de l'absence de décence sans laquelle la vie ne vaut plus la peine d'être vécue. Oussama ben Laden pour faire rire et, pourquoi pas, Hitler, Pol Pot ou Milosevic. Cette pornographie culturelle n'est rien d'autre qu'un désir sans doute inconscient de protéger une vision nihiliste de l'action humaine, les propagandistes du désespoir se présentant souvent comme une sorte d'avant-garde sociale. Cela explique que tant de gens obsédés d'être de leur temps leur accordent crédibilité et intérêt. Comme si, à leurs yeux, la quête de l'espérance et du bonheur représentait des pièges à cons dépassés.

Ne faut-il pas envier les chrétiens qui ont foi en la Résurrection? Peu importe nos convictions, l'espérance ne demeure-t-elle pas la voie la plus humaine pour assurer le triomphe de la vie sur la mort?

denbombardier@videotron.ca
 
 
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  • Marc Hivon
    Inscrit
    samedi 26 mars 2005 12h51
    Je me souviens
    Comme monsieur Benoît Lacroix, dans son très beau texte intitulé Mille Étincelles, vous déplorez, madame Bombardier, le sort qu'on réserve à plusieurs de nos institutions historiques. Vous exprimez votre indignation devant un certain nihilisme qui n'est pas étranger à la perte de mémoire dont parle monsieur Lacroix, une mémoire qui, selon son propos, [...s'amincit dangereusement comme les glaces sur nos rivières...]

    Je vous lis toujours avec beaucoup d'intérêt, madame Bombardier. J'aimerais bien ici pouvoir vous consoler un tant soit peu et vous donner l'espérance que malgré l'énorme influence des médias et de plusieurs de leurs têtes d'affiche, les gens de ma génération (je viens tout juste d'avoir 48 ans...) ne sombreront pas tous dans cette « culture du désespoir ».

    Certains d'entre nous se souviennent encore...
    Entre autres, un « jeune » philosophe natif de Québec (il a très exactement mon âge), Jean Renaud, qui dans un de ses très beaux livres écrivait que [...seuls les barbares ne se souviennent de rien...]

    Signe des temps: on trouvera bien difficilement ses bouquins chez nos libraires...

    Marc Hivon

  • Raymond Beaugrand-Champagne
    Inscrit
    samedi 26 mars 2005 14h17
    Enfin, quelqu'un qui espère !
    Rarement lit-on des propos aussi intéressants que ceux de Denise Bombardier dans Le Devoir du 26-27 mars. Je tiens à l'appuyer et la remercier de tout ce qu'elle ose écrire dans ce trop bref article. Merci aussi pour la finale qui en irritera plusieurs.
    Puisse-t-elle continuer à proclamer haut et fort ses idées qui pourront peut-être faire réfléchir ceux et celles qui affichent leur inculture comme si cela pouvait servir les Québécois qui se meurent en grande partie dans l'insignifiance.

  • Jean-Philippe Delorme
    Abonné
    samedi 26 mars 2005 15h31
    Les limites du tolérable
    Dans notre contexte d'individualisme triomphant et de son inévitable corollaire: l'impuissance, n'y aurait-il pas, de la part de certains auteurs, décideurs, intellectuels, une recherche des limites du tolérable afin d'évaluer l'ampleur des moyens à prendre pour y remédier? On souhaiterait qu'un concert de voix s'élèvent pour dire avec vous: Ça suffit! Hélas! Force nous est de constater que nous n'aurions pas encore atteint ces limites. Effectivement, c'est assez décourageant. Mais, entre autres grâce à vous, je garde espoir! Merci.

  • Marie-France Legault
    Inscrit
    samedi 26 mars 2005 16h54
    Culture de mort!
    Je pense qu'au Québec la culture de MORT s'est installée. La vie au début comme à la fin n'est pas respectée. Les statistiques nous révèlent que 35,000 avortements sont pratiqués (par année)au Québec. Et les euthanasies sont aussi pratiquées en "douce"...
    Je me suis toujours demandée: pourquoi aller si LOIN....en Chine par exemple, pour adopter des enfants.Nous avons la clientèle sous la main. Pourquoi ne pas suggérer aux femmes de confier leur bébé en adoption, plutôt que de se faire avorter?
    Ce serait une solution efficace et à court terme, sans dépenser une fortune.

    Il y a aussi la MORT de certaines valeurs: fidélité, respect, justice, honnêteté. Une
    amie me disait: "les gens ne veulent pas de personnes honnêtes dans certains organismes, partis politiques et commerces".

    C'est à qui organiserait le plus de monde! (Les BOUGON nous
    révèlent cette propension...)Il y a même (dans cette émission) un PLAISIR particulièrement bien apprécié à VOIR l'autre se faire arnaquer...

    "Le plaisir de l'un c'est de voir l'autre se casser le coup" Félix Leclerc.

    Il paraît que dans une société il y a toujours le retour du balancier. Nous allons d'un extrême à l'autre. Difficile de se tenir toujours au milieu.

  • Robert Lachaine
    Abonné
    mardi 29 mars 2005 12h35
    Vivre et espérer
    Vivre suppose que l'on prenne le temps de goûter, d'apprécier, de penser, de rêver... Or, il semble qu'aujourd'hui on n'a guère le temps... On fuit... de peur de réaliser que l'autre ne nous aime pas vraiment, qu'on est en train de passer à côté de notre vie, de nos rêves, de nos projets... On fuit tout ce qui porte un questionnement qui nous aiderait pourtant à aller plus loin... et découvrir tout le beau qui est en nous! À force de courir, comme disait Charles Singer, on finit par s'essouffler... et on meurt!

  • Hélène Bourgeois
    Abonnée
    mardi 29 mars 2005 21h25
    La Vie s'est manifestée
    Mme Bombardier,

    Je tiens à vous remercier pour vos propos éclairés. Oui la culture de la mort a bien la cote présentement et je ne crois pas hélas, trois fois hélas, que cela ira en s'améliorant. La police des idées, la nouvelle religion: l'individualisme, le cynisme, le nihilisme, la déprime collective, l'exaltation de la mort et l'allergie à l'Église dans une confusion de tout ce qui se nomme "religieux" règne depuis quelques décennies déjà et est occupée, avec la complicité des médias, d'endormir notre monde...de durcir et d'endormir nos coeurs, d'obscurcir notre intelligence. Depuis que les confessionnaux sont vides, les bureaux des psys n'ont jamais été aussi occupés ! Quelle soif l'Homme a de vivre en vérité et on lui présente que des chemins de mort, des mirages de bonheur ! Les marchands d'illusions ont bonne cote.

    Les prophètes de l'athéisme, les fossoyeurs de Dieu (les Nietzsche, les Sartre et les Freud de ce monde), ont voulu se débarrasser de Dieu en proclamant sa mort mais jamais on n'a entendu autant parler de "spiritualité" qu'aujourd'hui (dans une confusion des plus totales)! L'humain a horreur du vide. "Enlever l'Esprit Saint" disait Jésus "et sept autres esprits plus malins viendront prendre la place et cet homme s'en trouvera pire qu'avant". En creusant un tombeau pour Dieu on en a fait un pour l'Homme. Non ! dit Jésus à Lazare : « Deuro Exo ! (pardon pour mon latin...) Ici dehors ! » Je t'ai fait pour la vie. Le tombeau n'est pas ta place ! Il est le Dieu de la Vie le Dieu d'Abramam, d'Isaac et de Jacob. « Je suis le Dieu des vivants et non le Dieu des morts ».

    Étrange pour un peuple qui réclame sans cesse son identité non ? Il a rejeté ce qui faisait de lui son originalité: sa foi. Il a rejeté du revers de la main, avec mépris et de haut tout ce qui s'appelle religion catholique. L'amour n'est pas aimé ! Disait saint François dans les rues d'Assise. Le Québec est dans sa crise d'adolescence : rien à faire du vieux schnouk de Bon Dieu, dehors la Mère l'Église ! Nous sommes des grands (ne suis-je pas occupée à décrire Genèse 3 ?), nous sommes « libres »...enfin libérés du carcan de la religion... Libres ! Nous confondons liberté et libre-arbitre. On nous rabâche qu'une société évoluée est une société affranchie de tout carcan religieux...à mon humble avis, on n'a jamais autant régressé que dans les 30 dernières années. Je ne sais pas si, comme moi, vous avez remarqué l'état de notre monde, l'état de notre société, l'état de nos familles...les statistiques alarmantes du taux de suicide chez les jeunes, etc. Je ne crois pas qu'en étant finalement libérés de la « suprématie » de l'Église et de la religion qui prône la Vie avec un grand V, nous soyons devenus meilleurs ou que nous nous en portions mieux...

    Nous souffrons d'une grave maladie au Québec : l'amnésie spirituelle...la pire des scléroses.

    Merci aussi de rappeler à nos "libres-penseurs" la joie de la Résurrection. Trop longtemps l'esprit janséniste a dominé les rangs de l'Église et a nourri l'imaginaire collectif. Je ne suis pas sûre que nous en soyons encore sortis...

    Merci encore. J'aime beaucoup vous lire. Je me réjouis de voir qu'il y a encore un espace d'échange dans les pages du Devoir pour des questions fondamentales de la vie, d'éthique et de la religion...c'est cela la liberté d'expression. Merci au Devoir d'oser publier ces textes si décapants mais aussi rafraîchissants.

    Rassurez-vous, il reste des jeunes qui pensent tout bas, ce que vous dites tout haut (étant dans la mi-trentaine, je passe souvent pour un extra-terrestre ou une illuminée !). La preuve en est les 800 000 jeunes rassemblés autour d'un vieillard au coeur et à l'esprit jeune, JP II, à l'été 2002 pour les Journées Mondiales de la Jeunesse à Toronto. Aussi, je vous assure personnellement que la Résurrection est bien un fait réel vérifiable : jadis, je vivais, me nourrissais à plein ventre de cette culture de la mort (mode de vie, habillement, musique, cynisme...nommez-les !) mais j'ai un jour, par la seule grâce de Dieu, fait la Rencontre ultime avec la Vie sur mon chemin de Damas.

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