La société de consommation - Sommes-nous responsables des fléaux qui dévastent la planète ?
Photo : Agence Reuters
Un soldat dégage les débris de maisons détruites par les inondations dans le village de Wesenstein, près de Dresde, en Allemagne. Selon les experts, les bouleversements climatiques qu’on note depuis une trentaine d’années ne sont pas simplement
Suis-je le gardien de mon frère? disait-on avant le Déluge. Avec la crue qui noie l'Europe centrale, faut-il aujourd'hui se demander : Suis-je le gardien de la terre? Tel est le problème moral que pose aux habitants de l'Amérique du Nord un récent rapport du Programme des Nations unies pour l'environnement. Non seulement notre mode de vie entraîne-t-il un énorme gaspillage, mais le pétrole que nous brûlons inconsidérément serait à l'origine des inondations, sécheresses, vagues de chaleur ou de smog qui accablent plusieurs régions de la planète.
Rendue publique en plein milieu des désastres qui frappent des pays riches, cette rétrospective scientifique des progrès et des reculs en environnement va-t-elle secouer les consciences plus que n'ont su le faire les catastrophes «naturelles» associées aux pays sous-développés? Peut-être, encore que le virage proposé par l'ONU repose sur des concepts qui ne font pas partie de la pensée courante.
D'abord selon ces experts, les bouleversements climatiques qu'on note depuis une trentaine d'années ne sont pas simplement le fait de cycles naturels plus ou moins inévitables. Ils sont aussi un produit de l'activité humaine. Pourtant, se diront sans doute les consommateurs nord-américains, les crues d'Allemagne de 1845 ne pouvaient provenir de notre parc automobile ou de l'étalement de nos banlieues.
Dans un passé pas si lointain, tremblements de terre, épidémies et autres fléaux étaient attribués à la «colère divine». Seule une force surnaturelle était capable, croyait-on, de déchaîner les éléments. Aujourd'hui, qui impute à quelque divinité une secousse sismique ou une éruption volcanique? Toutefois, le lien entre l'activité humaine et certaines conséquences écologiques, s'il est établi dans des cas particuliers, n'est pas encore évident à l'échelle de la planète.
Ainsi, la responsabilité humaine est en cause quand un pétrolier délabré laisse échapper sa noire cargaison sur une côte de Bretagne ou de Colombie-Britannique. Mais l'automobiliste ne voit pas en quoi son véhicule pourrait avoir causé, même indirectement, la crue qui dévastera un musée à Prague. La pollution ne fait aucun doute, il est vrai, quand on ne peut plus se baigner dans un lac ou respirer certains jours au centre-ville. On montre alors du doigt telle ou telle industrie délinquante. Mais à qui imputer la crise du verglas au Québec, une sécheresse en Saskatchewan ou une inondation au Bangladesh?
Progrès annulés
Sous la pression des milieux écologistes, gouvernements et fabricants ont finalement imposé aux consommateurs des engins moins polluants. Mais, notent les experts de l'ONU, les automobilistes d'Amérique du Nord voyagent plus qu'il y a trente ans. Certains véhicules ne seraient pas, non plus, aussi écologiques qu'on le prétend. On a de la sorte, conclut la recherche, effacé une partie des progrès accomplis depuis trois décennies.
Par contre, selon les mêmes experts, les sociétés industrielles sont à même de corriger leur culture et de rendre leur consommation moins néfaste aux milieux naturels. Depuis longtemps d'aucuns rêvent de l'auto qui n'émettra plus de particules dangereuses pour la santé humaine ou pour l'équilibre de la nature. Mais l'industrie n'est pas rendue là. Ni nos sociétés. Au contraire, un formidable obstacle se dresse ici contre le changement.
En Amérique du Nord, l'économie repose largement sur la consommation automobile. Plus que jamais des régions se battent pour obtenir des usines de montage. Designers, ouvriers, vendeurs, garagistes, assureurs, nombre de secteurs d'emplois dépendent non seulement de cette technologie de transport, mais aussi de l'usage même abusif qu'on en fait. Allez dire aux gens de Sainte-Thérèse que leur usine devrait disparaître!
On peut certes imputer cette domination de l'auto aux campagnes persuasives des fabricants. Mais le consommateur lui-même a fait de la voiture privée non seulement son moyen de transport préféré mais le symbole primordial de sa liberté et de son succès. En outre, tout un milieu urbain s'est structuré en fonction de l'auto. La dispersion qui en résulte sur le territoire ne fait pas qu'ajouter au coût des services: elle rend plus difficile le recours à d'autres modes de transport.
Est-ce à dire qu'il faudra une crise spectaculaire pour que le public consommateur révise ses choix? Même là, certains réalités sont difficiles à regarder en face. Ainsi, les familles des victimes du 11 septembre sont invitées à intenter un procès aux princes saoudiens qui ont financé les islamistes radicaux. En toute logique, ces Américains devraient aussi poursuivre leur propre gouvernement, car Washington a longtemps armé et entraîné ces «fous d'Allah» devenus aujourd'hui incontrôlables.
Or, Riyad et Washington ne sont pas seuls à avoir soutenu ces organisations intégristes et leurs fanatiques, désormais répandus partout dans le monde. Quand un automobiliste s'arrête à la pompe, son gouvernement y prend des taxes, mais des régimes rétrogrades en tirent également des revenus. Chaque fois qu'une féministe fait le plein en Occident, une burqa emprisonne un peu plus une musulmane au Moyen-Orient.
Le rapport des Nations unies ne s'en prend pas qu'à l'automobile. Il met en cause la tendance notée aux États-Unis d'habiter des résidences de plus en plus spacieuses. On savait la mégalomanie des richissimes propriétaires de «mansion». Mais une classe moyenne de plus en plus fortunée s'adonne désormais à la vie de château. Bien que la taille des familles diminue, la grandeur des maisons augmente.
Rien là pour faire déborder le Danube, dira-t-on. Mais cette ponction sur les ressources forestières et énergétiques n'est pas négligeable: déboisement massif, alimentation au charbon ou même à l'hydroélectricité ne sont probablement pas neutres quant aux grands équilibres naturels.
La responsabilité de l'individu
On n'en est pas à une première contestation de la société de consommation. Mais cette fois, c'est le consommateur lui-même, non plus tel ou tel intérêt économique ou financier, qui est interpellé. Or, l'individu peut-il y changer quelque chose? «Principe de précaution» ou non, il n'est pas libre d'avoir ou pas une auto s'il demeure loin du transport en commun. Pourtant, il n'est pas tenu de voyager seul ou dans un véhicule qui brûle trop de pétrole.
Jusqu'à maintenant, rares sont les gens qui ont rompu avec les habitudes prédominantes. Covoiturage, auto partagée, taxis collectifs offrent une voie de solution. Mais les grands choix de société qui auront un impact substantiel sur la consommation d'énergie et sur le climat planétaire restent à faire.
Ces choix, en l'absence d'une crise, tarderont à se faire, à moins qu'un public mieux informé ne penche fortement vers une autre direction. Or, les médias, sans être fermés à ces enjeux, restent liés au modèle dominant. Pour un texte de réflexion ou quelques minutes de discussion, on ne compte plus les publicités offrant véhicules, résidences et autres produits sans égard aux besoins des consommateurs ou aux conséquences pour l'environnement.
L'idée d'un développement durable fondé sur le respect de l'environnement a connu un succès indéniable. Mais le consommateur, malgré son pouvoir d'achat, se sent encore impuissant face aux formes prises par la société de consommation. Quels moyens lui proposer d'exercer sa responsabilité comme citoyen de la planète?
«Penser globalement, agir localement», disait-on. Le défi maintenant ne serait plus seulement d'agir, mais de convertir son mode de vie.
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
Rendue publique en plein milieu des désastres qui frappent des pays riches, cette rétrospective scientifique des progrès et des reculs en environnement va-t-elle secouer les consciences plus que n'ont su le faire les catastrophes «naturelles» associées aux pays sous-développés? Peut-être, encore que le virage proposé par l'ONU repose sur des concepts qui ne font pas partie de la pensée courante.
D'abord selon ces experts, les bouleversements climatiques qu'on note depuis une trentaine d'années ne sont pas simplement le fait de cycles naturels plus ou moins inévitables. Ils sont aussi un produit de l'activité humaine. Pourtant, se diront sans doute les consommateurs nord-américains, les crues d'Allemagne de 1845 ne pouvaient provenir de notre parc automobile ou de l'étalement de nos banlieues.
Dans un passé pas si lointain, tremblements de terre, épidémies et autres fléaux étaient attribués à la «colère divine». Seule une force surnaturelle était capable, croyait-on, de déchaîner les éléments. Aujourd'hui, qui impute à quelque divinité une secousse sismique ou une éruption volcanique? Toutefois, le lien entre l'activité humaine et certaines conséquences écologiques, s'il est établi dans des cas particuliers, n'est pas encore évident à l'échelle de la planète.
Ainsi, la responsabilité humaine est en cause quand un pétrolier délabré laisse échapper sa noire cargaison sur une côte de Bretagne ou de Colombie-Britannique. Mais l'automobiliste ne voit pas en quoi son véhicule pourrait avoir causé, même indirectement, la crue qui dévastera un musée à Prague. La pollution ne fait aucun doute, il est vrai, quand on ne peut plus se baigner dans un lac ou respirer certains jours au centre-ville. On montre alors du doigt telle ou telle industrie délinquante. Mais à qui imputer la crise du verglas au Québec, une sécheresse en Saskatchewan ou une inondation au Bangladesh?
Progrès annulés
Sous la pression des milieux écologistes, gouvernements et fabricants ont finalement imposé aux consommateurs des engins moins polluants. Mais, notent les experts de l'ONU, les automobilistes d'Amérique du Nord voyagent plus qu'il y a trente ans. Certains véhicules ne seraient pas, non plus, aussi écologiques qu'on le prétend. On a de la sorte, conclut la recherche, effacé une partie des progrès accomplis depuis trois décennies.
Par contre, selon les mêmes experts, les sociétés industrielles sont à même de corriger leur culture et de rendre leur consommation moins néfaste aux milieux naturels. Depuis longtemps d'aucuns rêvent de l'auto qui n'émettra plus de particules dangereuses pour la santé humaine ou pour l'équilibre de la nature. Mais l'industrie n'est pas rendue là. Ni nos sociétés. Au contraire, un formidable obstacle se dresse ici contre le changement.
En Amérique du Nord, l'économie repose largement sur la consommation automobile. Plus que jamais des régions se battent pour obtenir des usines de montage. Designers, ouvriers, vendeurs, garagistes, assureurs, nombre de secteurs d'emplois dépendent non seulement de cette technologie de transport, mais aussi de l'usage même abusif qu'on en fait. Allez dire aux gens de Sainte-Thérèse que leur usine devrait disparaître!
On peut certes imputer cette domination de l'auto aux campagnes persuasives des fabricants. Mais le consommateur lui-même a fait de la voiture privée non seulement son moyen de transport préféré mais le symbole primordial de sa liberté et de son succès. En outre, tout un milieu urbain s'est structuré en fonction de l'auto. La dispersion qui en résulte sur le territoire ne fait pas qu'ajouter au coût des services: elle rend plus difficile le recours à d'autres modes de transport.
Est-ce à dire qu'il faudra une crise spectaculaire pour que le public consommateur révise ses choix? Même là, certains réalités sont difficiles à regarder en face. Ainsi, les familles des victimes du 11 septembre sont invitées à intenter un procès aux princes saoudiens qui ont financé les islamistes radicaux. En toute logique, ces Américains devraient aussi poursuivre leur propre gouvernement, car Washington a longtemps armé et entraîné ces «fous d'Allah» devenus aujourd'hui incontrôlables.
Or, Riyad et Washington ne sont pas seuls à avoir soutenu ces organisations intégristes et leurs fanatiques, désormais répandus partout dans le monde. Quand un automobiliste s'arrête à la pompe, son gouvernement y prend des taxes, mais des régimes rétrogrades en tirent également des revenus. Chaque fois qu'une féministe fait le plein en Occident, une burqa emprisonne un peu plus une musulmane au Moyen-Orient.
Le rapport des Nations unies ne s'en prend pas qu'à l'automobile. Il met en cause la tendance notée aux États-Unis d'habiter des résidences de plus en plus spacieuses. On savait la mégalomanie des richissimes propriétaires de «mansion». Mais une classe moyenne de plus en plus fortunée s'adonne désormais à la vie de château. Bien que la taille des familles diminue, la grandeur des maisons augmente.
Rien là pour faire déborder le Danube, dira-t-on. Mais cette ponction sur les ressources forestières et énergétiques n'est pas négligeable: déboisement massif, alimentation au charbon ou même à l'hydroélectricité ne sont probablement pas neutres quant aux grands équilibres naturels.
La responsabilité de l'individu
On n'en est pas à une première contestation de la société de consommation. Mais cette fois, c'est le consommateur lui-même, non plus tel ou tel intérêt économique ou financier, qui est interpellé. Or, l'individu peut-il y changer quelque chose? «Principe de précaution» ou non, il n'est pas libre d'avoir ou pas une auto s'il demeure loin du transport en commun. Pourtant, il n'est pas tenu de voyager seul ou dans un véhicule qui brûle trop de pétrole.
Jusqu'à maintenant, rares sont les gens qui ont rompu avec les habitudes prédominantes. Covoiturage, auto partagée, taxis collectifs offrent une voie de solution. Mais les grands choix de société qui auront un impact substantiel sur la consommation d'énergie et sur le climat planétaire restent à faire.
Ces choix, en l'absence d'une crise, tarderont à se faire, à moins qu'un public mieux informé ne penche fortement vers une autre direction. Or, les médias, sans être fermés à ces enjeux, restent liés au modèle dominant. Pour un texte de réflexion ou quelques minutes de discussion, on ne compte plus les publicités offrant véhicules, résidences et autres produits sans égard aux besoins des consommateurs ou aux conséquences pour l'environnement.
L'idée d'un développement durable fondé sur le respect de l'environnement a connu un succès indéniable. Mais le consommateur, malgré son pouvoir d'achat, se sent encore impuissant face aux formes prises par la société de consommation. Quels moyens lui proposer d'exercer sa responsabilité comme citoyen de la planète?
«Penser globalement, agir localement», disait-on. Le défi maintenant ne serait plus seulement d'agir, mais de convertir son mode de vie.
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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