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Vive les mariés !

Cette phrase, que l'on prononce peu au Québec, l'endroit où l'on se marie le moins en Amérique du Nord, je l'ai entendue à plusieurs reprises cet été en France, où l'on a assisté à une explosion de cérémonies matrimoniales. Parmi les couples d'amis, l'un avait reçu neuf invitations, un autre six, un troisième huit. Et non seulement on se marie, mais le taux de natalité est en hausse au point où l'on a parlé la semaine dernière, à la télé française, d'un mini-baby-boom. Bref, on a foi en l'avenir.

Assister à deux mariages successifs, civil et religieux, est une expérience qui remet en mémoire le caractère à la fois sacré et social de cette cérémonie qui consacre l'engagement des époux vis-à-vis eux-mêmes, cela va de soi, mais aussi face à la société. Pour les croyants, cet engagement est pris aussi envers Dieu, évidemment.

Donc, se marier n'est pas anodin ni dépourvu de sens, surtout à notre époque de prétendu non-conformisme. Prétendu, en effet, car l'éloge, voire l'apologie du non-mariage, de l'union qu'on assure libre, contient elle-même sa part de contraintes, de conformisme et de moralisation. Le «on fait ce qu'on veut» n'échappe pas à la démagogie ou, pire, à l'inconscience. Car, trop souvent, et personne n'en est à l'abri, on fait ce qu'il faut faire.

Et ce qu'il faut faire, trop souvent, c'est éviter de s'engager, par peur, par calcul, par égoïsme, par blessure aussi. En effet, l'apologie du non-mariage trouve ses chantres les plus bruyants parmi les désillusionnés, ceux qui ont cru à l'engagement définitif et qui ont déchanté (c'est le cas de le dire) après ce qu'ils considèrent à tort, souvent, comme des échecs (ruptures, affrontements, trahisons amoureuses). Ce sont également les enfants du divorce, ces vétérans blessés de la guerre des sexes qui ont la hantise de revivre la vie maritale de leurs parents baby-boomers. Pour eux, tout est préférable au mariage, qu'ils associent automatiquement au divorce. Ce sont, de plus, des stratèges qui rythment leurs coeurs en ayant repéré à l'avance la sortie de secours.

N'y a-t-il pas une différence plus que de nuances entre s'installer en ménage et se marier? Et si c'était la capacité de se projeter dans l'avenir, de refuser l'économie du risque et, lâchons le mot, d'espérer? On comprendra ici qu'il ne s'agit pas de dénigrer ou de dévaloriser le choix de très nombreux couples qui vivent à deux sans avoir passé par une reconnaissance sociale, mais plutôt de mettre en lumière le geste symbolique de ceux qui choisissent de s'unir devant Dieu ou devant les hommes, pour utiliser la formule consacrée.

Et si le faible taux de mariage de même que celui de la natalité qu'on retrouve au Québec exprimaient non pas l'affranchissement social que certains voudraient y voir, mais plutôt une difficulté à vivre la vie autrement qu'au quotidien, témoignaient d'un malaise face à l'avenir et permettaient de se bercer de l'illusion qu'on réinvente des codes sociaux?

Qui peut se vanter de se soustraire à tout engagement social, qui peut prétendre échapper à la reconnaissance de ses pairs, qui peut vivre sans structures symboliques? Bien sûr, la vie commune, sans passer à l'église ou devant l'officier civil, est le signe d'un engagement commun, mais celui-ci est réducteur en quelque sorte puisqu'il en restreint le champ à la vie intime. On s'aime, on décide de vivre ensemble et on va même jusqu'à percevoir le mariage comme un danger ou une menace. Certains ne sont pas loin de croire que le mariage est un antidote à l'amour.

D'ailleurs, le vocabulaire, même de ceux qui sont mariés, s'est modifié. Des couples, dûment mariés, font référence à leur chum ou à leur blonde plutôt qu'à leur mari ou à leur femme, le mot «conjoint» s'est substitué à celui d'«époux» pour empêcher l'interlocuteur de connaître le lien juridique qui unit les partenaires. Bien sûr, il y a de la rectitude politique derrière ces changements, mais n'y aurait-il pas surtout une énorme désillusion? À trop vouloir être réaliste, sceptique ou cynique, l'on s'éloigne de la dimension romantique, du rêve et de la sentimentalité qui constituent le sel de la vie amoureuse.

L'éloge du mariage n'infirme en rien la vérité de l'union sans reconnaissance sociale, on l'aura compris. Mais se marier n'est pas qu'une convention sociale. C'est affirmer devant la société tout entière que l'on croit à la pérennité de l'amour. De nos jours, cette affirmation semble quasi subversive du seul fait qu'elle porte une espérance.

denbombardier@earthlink.net
 
 
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