Jean-François Roussel et Réjean Bisaillon au Devoir - Le troisième sexe et les Églises
La hiérarchie catholique est contre le mariage des homosexuels. L'Église unie du Canada leur propose une «cérémonie d'alliance», qui peut d'ailleurs être célébrée par une pasteure lesbienne. Les positions varient et évoluent d'une confession à l'autre.
Pourquoi? Quels arguments religieux sont invoqués pour ou contre le mariage de personnes du même sexe? Voici deux opinions sur ces questions: celle de Jean-François Roussel, professeur à la faculté de théologie de l'Université de Montréal, spécialiste de la masculinité et du dialogue inter-religieux; celle du théologien Réjean Bisaillon, auteur d'une thèse de doctorat intitulée La problématisation de l'homosexualité en théologie morale: vers une éthique gay et chrétienne.
Propos recueillis
par Stéphane Baillargeon
Les autres Églises
Le Devoir. Pourquoi l'Église catholique est-elle contre le mariage homosexuel?
Jean-François Roussel. On n'a pas affaire à une Église qui cite beaucoup la Bible, par exemple telle lettre de Paul aux Romains, tels passages de l'Ancien Testament concernant Sodome et Gomorrhe ou d'autres références. Pour cette Église, l'homosexualité serait contraire à la loi naturelle, au droit naturel, enraciné dans la biologie humaine. Plus précisément, pour l'Église, l'homosexualité fermerait la porte à ce qu'on appelle le don de la vie. On y accueille donc les gays et les lesbiennes avec respect et compassion, mais on critique leur comportement.
Le Devoir. Est-ce une position partagée au sein de la grande famille des Églises chrétiennes?
J.-F. R. Certaines Églises du sud des États-Unis, celles des évangélistes ou des baptistes notamment, adoptent des positions très radicales et conservatrices. Elles sont très minoritaires au Québec. L'Église unie du Canada offre l'exemple contraire. Elle a été la première, en 1988, à reconnaître la pleine dignité et la légitimité des homosexuels, qui peuvent même devenir pasteurs. Depuis, elle offre non pas un mariage homosexuel, mais une «cérémonie d'alliance» qui bénit les couples homosexuels. D'ailleurs, dans les Églises protestantes, le mariage n'est pas considéré comme un sacrement, mais comme une bénédiction. En même temps, en 1988, la plus haute instance de l'Église anglicane, la Conférence de Lambeth, a adopté une position assez proche de celle de l'Église catholique. En fait, cette institution — où les Églises nationales conservent leur autonomie — offre un modèle intermédiaire, mitoyen, en déplacement, en fonction des moeurs et des croyances des fidèles. Au Canada et aux États-Unis, les Églises anglicanes sont passablement libérales. Mais la question n'est pas réglée. Certains théologiens anglicans rejettent cette ouverture, sur la base d'arguments bibliques. D'autres proposent au contraire une lecture selon laquelle l'homosexualité peut être voulue par Dieu. N'empêche, dans tous les cas, dans toutes les Églises anglicanes, on est loin de la reconnaissance d'un mariage entre personnes du même sexe.
Le Devoir. Peut-on établir des liens historiques avec d'autres débats fondés sur la loi naturelle, celui entourant l'esclavagisme, par exemple, longtemps approuvé par l'Église et maintenant unanimement condamné?
J.-F. R. Le parallèle me semble plus juste avec la discrimination envers les femmes. Au début du XXe siècle, jusque dans les années 40, au Québec, l'Église catholique était défavorable au droit de vote des femmes. Là encore, on argumentait sur la base de la loi naturelle, le mariage étant considéré comme une institution naturelle qui serait fragilisée si on permettait aux femmes de voter différemment de leurs maris. Comme quoi la référence à la loi naturelle peut varier.
Le Devoir. Et pourquoi certains homosexuels tiennent-ils tant à se marier?
J.-F. R. L'institution est en crise et il est effectivement ironique de voir certains réclamer le droit d'y avoir accès. C'est comme vouloir un «buggy» alors que tout le monde opte pour une voiture. Mais je connais des homosexuels très croyants qui désirent s'intégrer à part entière dans une communauté religieuse. Ils veulent aussi pouvoir exprimer de manière symbolique leur relation amoureuse. C'est un rituel. L'humain a besoin de rituels.
Le combat de l'Église
Le Devoir. Que pensez-vous de la position de l'Église catholique, qui refuse le mariage aux homosexuels?
Réjean Bisaillon. Si je me situe dans la perspective des évêques catholiques, je ne peux pas faire autrement qu'être en accord avec cette position. J'en comprends la logique. D'ailleurs, je ne la juge pas anti-homosexuelle. J'y vois plutôt une fidélité à une certaine tradition, à la reconnaissance millénaire qui fait du mariage un sacrement unissant un homme et une femme. Personnellement, je suis plutôt en faveur de cette position. Je favorise une forme de contrat social pour lier les homosexuels. En termes religieux, on pourrait parler de bénédiction ou de reconnaissance des unions homosexuelles.
Le Devoir. Quel est le lien entre le refus du mariage homosexuel et la condamnation de l'homosexualité?
R. B. Les Églises les plus ouvertes à l'homosexualité le sont aussi vis-à-vis d'autres questions. Il me semble donc illusoire de penser que l'Église catholique va progresser par rapport à la question de l'homosexualité, tant que le pas ne sera pas franchi par rapport à l'ordination des femmes et au mariage des prêtres. Jean Paul II a fermé la porte à la discussion concernant ces questions, qui constituent pourtant l'élément déclencheur d'une éventuelle révolution morale. En même temps, il faut nuancer les positions. Il faut distinguer entre le jugement officiel et institutionnel très sévère à l'égard de l'homosexualité et ce qui se passe au quotidien, où l'on observe une certaine reconnaissance de la valeur morale de l'union entre personnes de même sexe, par exemple de la part de certains théologiens pour qui la relation homosexuelle est préférable au papillonnage. Ainsi, il ne suffit pas de dire que l'Église condamne l'homosexualité.
Le Devoir. Comment l'Église catholique risque-t-elle réagir si elle perd son combat contre le mariage homosexuel, comme elle a perdu sa lutte contre la légalisation de l'avortement?
R. B. L'autorité de l'Église ne craint pas de perdre un combat. Au contraire. Sous le pontificat de Jean Paul II, l'institution est revenue à une critique de la société et des choix éthiques contemporains. L'Église ne se sent pas vraiment à contre-courant. Enfin, elle ne voit pas les choses ainsi. Elle se sent plutôt en position d'assurance. Elle tient à ses valeurs et elle les affirme. Elle pense que la société se dégrade en légalisant l'avortement, en choisissant certaines méthodes contraceptives. L'Église est très critique du monde actuel et pas seulement vis-à-vis l'homosexualité. Elle se voit comme porteuse du sens de l'être humain. Quand on a cette prétention depuis deux mille ans, on n'adopte pas facilement le rythme des autres.
Le Devoir. Si par miracle l'Église catholique changeait ses positions par rapport au mariage homosexuel, les gays et les lesbiennes la rejoindraient-ils pour autant?
R. B. La fréquentation ne changerait pas beaucoup. Nous sommes dans l'ère des religions à la carte. Nous utilisons l'Église pour certains services, à certaines périodes de notre existence. Je ne vois pas pourquoi les homosexuels seraient différents des autres fidèles. Ils utiliseraient fort probablement une Église catholique qui les accueillerait à bras ouverts de la même manière sporadique que les autres catholiques. Je veux dire qu'un couple homosexuel pourrait très bien se marier religieusement, catholiquement, et ne plus jamais remettre les pieds dans une église.
Pourquoi? Quels arguments religieux sont invoqués pour ou contre le mariage de personnes du même sexe? Voici deux opinions sur ces questions: celle de Jean-François Roussel, professeur à la faculté de théologie de l'Université de Montréal, spécialiste de la masculinité et du dialogue inter-religieux; celle du théologien Réjean Bisaillon, auteur d'une thèse de doctorat intitulée La problématisation de l'homosexualité en théologie morale: vers une éthique gay et chrétienne.
Propos recueillis
par Stéphane Baillargeon
Les autres Églises
Le Devoir. Pourquoi l'Église catholique est-elle contre le mariage homosexuel?
Jean-François Roussel. On n'a pas affaire à une Église qui cite beaucoup la Bible, par exemple telle lettre de Paul aux Romains, tels passages de l'Ancien Testament concernant Sodome et Gomorrhe ou d'autres références. Pour cette Église, l'homosexualité serait contraire à la loi naturelle, au droit naturel, enraciné dans la biologie humaine. Plus précisément, pour l'Église, l'homosexualité fermerait la porte à ce qu'on appelle le don de la vie. On y accueille donc les gays et les lesbiennes avec respect et compassion, mais on critique leur comportement.
Le Devoir. Est-ce une position partagée au sein de la grande famille des Églises chrétiennes?
J.-F. R. Certaines Églises du sud des États-Unis, celles des évangélistes ou des baptistes notamment, adoptent des positions très radicales et conservatrices. Elles sont très minoritaires au Québec. L'Église unie du Canada offre l'exemple contraire. Elle a été la première, en 1988, à reconnaître la pleine dignité et la légitimité des homosexuels, qui peuvent même devenir pasteurs. Depuis, elle offre non pas un mariage homosexuel, mais une «cérémonie d'alliance» qui bénit les couples homosexuels. D'ailleurs, dans les Églises protestantes, le mariage n'est pas considéré comme un sacrement, mais comme une bénédiction. En même temps, en 1988, la plus haute instance de l'Église anglicane, la Conférence de Lambeth, a adopté une position assez proche de celle de l'Église catholique. En fait, cette institution — où les Églises nationales conservent leur autonomie — offre un modèle intermédiaire, mitoyen, en déplacement, en fonction des moeurs et des croyances des fidèles. Au Canada et aux États-Unis, les Églises anglicanes sont passablement libérales. Mais la question n'est pas réglée. Certains théologiens anglicans rejettent cette ouverture, sur la base d'arguments bibliques. D'autres proposent au contraire une lecture selon laquelle l'homosexualité peut être voulue par Dieu. N'empêche, dans tous les cas, dans toutes les Églises anglicanes, on est loin de la reconnaissance d'un mariage entre personnes du même sexe.
Le Devoir. Peut-on établir des liens historiques avec d'autres débats fondés sur la loi naturelle, celui entourant l'esclavagisme, par exemple, longtemps approuvé par l'Église et maintenant unanimement condamné?
J.-F. R. Le parallèle me semble plus juste avec la discrimination envers les femmes. Au début du XXe siècle, jusque dans les années 40, au Québec, l'Église catholique était défavorable au droit de vote des femmes. Là encore, on argumentait sur la base de la loi naturelle, le mariage étant considéré comme une institution naturelle qui serait fragilisée si on permettait aux femmes de voter différemment de leurs maris. Comme quoi la référence à la loi naturelle peut varier.
Le Devoir. Et pourquoi certains homosexuels tiennent-ils tant à se marier?
J.-F. R. L'institution est en crise et il est effectivement ironique de voir certains réclamer le droit d'y avoir accès. C'est comme vouloir un «buggy» alors que tout le monde opte pour une voiture. Mais je connais des homosexuels très croyants qui désirent s'intégrer à part entière dans une communauté religieuse. Ils veulent aussi pouvoir exprimer de manière symbolique leur relation amoureuse. C'est un rituel. L'humain a besoin de rituels.
Le combat de l'Église
Le Devoir. Que pensez-vous de la position de l'Église catholique, qui refuse le mariage aux homosexuels?
Réjean Bisaillon. Si je me situe dans la perspective des évêques catholiques, je ne peux pas faire autrement qu'être en accord avec cette position. J'en comprends la logique. D'ailleurs, je ne la juge pas anti-homosexuelle. J'y vois plutôt une fidélité à une certaine tradition, à la reconnaissance millénaire qui fait du mariage un sacrement unissant un homme et une femme. Personnellement, je suis plutôt en faveur de cette position. Je favorise une forme de contrat social pour lier les homosexuels. En termes religieux, on pourrait parler de bénédiction ou de reconnaissance des unions homosexuelles.
Le Devoir. Quel est le lien entre le refus du mariage homosexuel et la condamnation de l'homosexualité?
R. B. Les Églises les plus ouvertes à l'homosexualité le sont aussi vis-à-vis d'autres questions. Il me semble donc illusoire de penser que l'Église catholique va progresser par rapport à la question de l'homosexualité, tant que le pas ne sera pas franchi par rapport à l'ordination des femmes et au mariage des prêtres. Jean Paul II a fermé la porte à la discussion concernant ces questions, qui constituent pourtant l'élément déclencheur d'une éventuelle révolution morale. En même temps, il faut nuancer les positions. Il faut distinguer entre le jugement officiel et institutionnel très sévère à l'égard de l'homosexualité et ce qui se passe au quotidien, où l'on observe une certaine reconnaissance de la valeur morale de l'union entre personnes de même sexe, par exemple de la part de certains théologiens pour qui la relation homosexuelle est préférable au papillonnage. Ainsi, il ne suffit pas de dire que l'Église condamne l'homosexualité.
Le Devoir. Comment l'Église catholique risque-t-elle réagir si elle perd son combat contre le mariage homosexuel, comme elle a perdu sa lutte contre la légalisation de l'avortement?
R. B. L'autorité de l'Église ne craint pas de perdre un combat. Au contraire. Sous le pontificat de Jean Paul II, l'institution est revenue à une critique de la société et des choix éthiques contemporains. L'Église ne se sent pas vraiment à contre-courant. Enfin, elle ne voit pas les choses ainsi. Elle se sent plutôt en position d'assurance. Elle tient à ses valeurs et elle les affirme. Elle pense que la société se dégrade en légalisant l'avortement, en choisissant certaines méthodes contraceptives. L'Église est très critique du monde actuel et pas seulement vis-à-vis l'homosexualité. Elle se voit comme porteuse du sens de l'être humain. Quand on a cette prétention depuis deux mille ans, on n'adopte pas facilement le rythme des autres.
Le Devoir. Si par miracle l'Église catholique changeait ses positions par rapport au mariage homosexuel, les gays et les lesbiennes la rejoindraient-ils pour autant?
R. B. La fréquentation ne changerait pas beaucoup. Nous sommes dans l'ère des religions à la carte. Nous utilisons l'Église pour certains services, à certaines périodes de notre existence. Je ne vois pas pourquoi les homosexuels seraient différents des autres fidèles. Ils utiliseraient fort probablement une Église catholique qui les accueillerait à bras ouverts de la même manière sporadique que les autres catholiques. Je veux dire qu'un couple homosexuel pourrait très bien se marier religieusement, catholiquement, et ne plus jamais remettre les pieds dans une église.
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