La légende de Notre-Dame
L'Église du Québec et la JMJ de Toronto : une occasion ratée?
Le Vatican aurait commis une «injustice» historique en choisissant Toronto plutôt que Québec ou Montréal pour la tenue de la Journée mondiale de la jeunesse, et raté l'occasion de montrer que le christianisme n'a pas à emprunter l'uniformité anglo-américaine pour intéresser les jeunes d'aujourd'hui.
Au soutien de cette thèse, Jean-Marc Léger, ex-rédacteur au Devoir, invoquait, le 10 juillet, la diversité des cultures et des valeurs auxquelles l'Église catholique est d'ordinaire sensible, mais aussi la réplique donnée par Henri Bourassa à Mgr Bourne, primat de l'Église catholique d'Angleterre, lors du Congrès eucharistique international tenu à Montréal en 1910.
«Improvisée» par Bourassa à l'église Notre-Dame devant l'élite catholique du monde et la classe politique du pays, cette réplique aurait rivé son clou à l'archevêque de Westminster, qui avait invité les catholiques d'ici à passer à l'anglais en vue de convertir le reste du Canada à la «Sainte Église catholique».
Selon la légende, le fondateur du Devoir aurait donné un coup fatal à l'idée voulant que l'Église lie son sort à une langue, et qu'en Amérique il importait plus alors de répandre la vraie foi que de sauvegarder le français. Un siècle plus tard, le catholicisme domine le continent, mais au Québec, il serait, ironie de l'histoire, en perdition.
Qu'en est-il au juste? Dans une brochure intitulée Religion, Langue, Nationalité, Bourassa a publié à l'époque son fameux discours, celui de Mgr Bourne, une interview avec l'archevêque, et un autre article de sa plume paru peu avant: «Le catholicisme au Canada doit-il être français ou anglais?»
Le document comporte un «avertissement».
«D'aucuns ont cru voir dans le discours de Mgr Bourne et le mien un débat contradictoire, une sorte de dispute nationale, y écrit Bourassa. D'autres ont accepté l'interview de Sa Grandeur comme une explication complète et satisfaisante de son attitude. Ce sont là des opinions de surface. [É] Il n'y a pas, entre la thèse de Mgr Bourne et la mienne, la contradiction qu'on a cru y voir.»
Pas de «dispute»
Sur la thèse générale de l'archevêque de Westminster, il ne saurait y avoir de «dispute», estime le directeur du Devoir.
Ramener à l'Église la Grande-Bretagne, l'Empire britannique et toutes les nations «anglochtones», c'est pour Bourassa un idéal «grandiose» que tous les catholiques, en particulier ceux des pays de langue anglaise, doivent poursuivre.
Mais pour lui cette thèse souffre des exceptions, notamment au Canada où les «partisans de l'assimilation» pourraient trouver un appui dans le discours de l'archevêque.
En ce début du XXe siècle, Bourassa, pourtant défenseur de l'Irlande et d'autres petites nationalités opprimées en Europe, ne paraît guère inquiet des cultures tombées, en Asie et en Afrique, sous le joug britannique. Il fait néanmoins à l'archevêque anglais un rappel opportun: l'Église n'a pas à s'appuyer sur une nation plutôt que sur une autre, mais doit les «évangéliser toutes dans leur langue respective».
En fait, Bourne s'inquiète des immigrants de l'Ouest, qui emploieront tous l'anglais, mais risquent d'ignorer la «vraie» foi si les catholiques du Québec ne la propagent pas dans cette langue. Le prélat redoutait le zèle protestant: «Il ne vient pas un seul colon d'Angleterre en ce pays sans qu'on aille le rencontrer là même où il débarque, et tout est mis en oeuvre pour le tenir en relation avec les influences religieuses qu'il a connues dans son pays.»
À cela Bourassa ne voyait de solution que dans une immigration de catholiques anglophones, mais ceux-ci préféraient aller aux États-Unis. On connaît la suite. Comme maints Canadiens français, des Italiens y ont immigré aussi, de même que d'autres catholiques.
Ils y ont adopté l'anglais, aidés parfois en cela par leur clergé. Ils auront contribué à faire de l'Église catholique la première en importance dans la nouvelle puissance impériale.
Alors que plusieurs de ces immigrants ont perdu leur langue maternelle, mais conservé leur foi, Bourassa ne voyait de meilleure «sauvegarde de la foi» chez ses compatriotes que la langue dans laquelle, «pendant trois cents ans, ils ont adoré le Christ». Et l'orateur de Notre-Dame d'ajouter cette envolée, que peu de catholiques reprendraient de nos jours : «Oui, quand le Christ était attaqué par les Iroquois, quand le Christ était renié par les Anglais, quand le Christ était combattu par tout le monde, nous l'avons confessé et nous l'avons confessé dans notre langue.»
Bourassa fait l'éloge du modèle de société que l'Église et l'État ont forgé dans la province de Québec. Et il met l'Église d'Angleterre en garde contre la disparition d'une communauté qui a donné à l'Amérique du Nord «les trois-quarts du clergé» qui y sert les catholiques. «Nous ne sommes qu'une poignée, c'est vrai; mais, ajoute l'orateur, ce n'est pas à l'école du Christ que j'ai appris à compter le droit et les forces morales d'après le nombre et par les richesses.»
Et sans vouloir faire de politique à un congrès religieux, Bourassa n'en termine pas moins son discours par une prophétie qui détonne aujourd'hui. Il souhaite certes le triomphe au Canada de la tolérance entre toutes ses «races» (comme on appelait alors les groupes ethniques), mais «c'est dans l'unité de foi des catholiques canadiens, des Canadiens francais surtout, dit-il, que l'Empire britannique trouvera, dans l'avenir comme dans le passé, la garantie la plus certaine de sa puissance au Canada».
Questions
Un siècle après les visions impériales d'un Bourne et d'un Bourassa, la ville choisie en 2002 pour accueillir la JMJ aura paru importer bien peu, tout comme les langues qu'on y a parlées. D'autres questions se posent. La jeunesse présente à Toronto était-elle représentative du monde actuel? Et les jeunes venus du Québec reflétaient-ils leur Église? Plus d'un en doute.
Mais nul n'a osé soutenir que la vieille Église du Québec n'était plus capable d'accueillir une telle manifestation. Pourtant, si les Québécois ont gardé leur langue, la plupart ont «abandonné la religion». D'aucuns parlent du «désert» catholique du Québec, si grand est le contraste entre l'Église de 1910, qui mène en procession toute la société d'alors, et l'Église d'aujourd'hui, qui ferme ses temples.
Néanmoins, le sociologue Reginald Bibby écrit dans le Globe and Mail qu'ailleurs au pays l'Église a su renouer avec les jeunes, et qu'avec le temps, celle du Québec suivra cet exemple.
Les Québécois catholiques restent issus d'une minorité qui a résisté au protestantisme (même quand cette confession a voulu lui parler en français). Aujourd'hui, même quand ils ne pratiquent plus, ils appartiennent encore à la même culture.
Bibby n'est pas surpris d'en voir un certain nombre revenir à l'église pour leur mariage, le baptême d'un enfant ou pour des funérailles.
Ils y seraient même plus «engagés» si, à son avis, l'institution ecclésiale répondait à leurs véritables attentes.
La JMJ de Toronto a-t-elle été une manifestation de foi que l'Église du Québec aurait dû vouloir tenir chez elle? Sans vouloir contredire le pape et ses jeunes admirateurs, plusieurs pasteurs et croyants québécois estiment que non. La plupart ont déjà rompu avec un triomphalisme romain qui laissera probablement aussi peu de traces que le spectaculaire Congrès eucharistique de 1910.
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
Au soutien de cette thèse, Jean-Marc Léger, ex-rédacteur au Devoir, invoquait, le 10 juillet, la diversité des cultures et des valeurs auxquelles l'Église catholique est d'ordinaire sensible, mais aussi la réplique donnée par Henri Bourassa à Mgr Bourne, primat de l'Église catholique d'Angleterre, lors du Congrès eucharistique international tenu à Montréal en 1910.
«Improvisée» par Bourassa à l'église Notre-Dame devant l'élite catholique du monde et la classe politique du pays, cette réplique aurait rivé son clou à l'archevêque de Westminster, qui avait invité les catholiques d'ici à passer à l'anglais en vue de convertir le reste du Canada à la «Sainte Église catholique».
Selon la légende, le fondateur du Devoir aurait donné un coup fatal à l'idée voulant que l'Église lie son sort à une langue, et qu'en Amérique il importait plus alors de répandre la vraie foi que de sauvegarder le français. Un siècle plus tard, le catholicisme domine le continent, mais au Québec, il serait, ironie de l'histoire, en perdition.
Qu'en est-il au juste? Dans une brochure intitulée Religion, Langue, Nationalité, Bourassa a publié à l'époque son fameux discours, celui de Mgr Bourne, une interview avec l'archevêque, et un autre article de sa plume paru peu avant: «Le catholicisme au Canada doit-il être français ou anglais?»
Le document comporte un «avertissement».
«D'aucuns ont cru voir dans le discours de Mgr Bourne et le mien un débat contradictoire, une sorte de dispute nationale, y écrit Bourassa. D'autres ont accepté l'interview de Sa Grandeur comme une explication complète et satisfaisante de son attitude. Ce sont là des opinions de surface. [É] Il n'y a pas, entre la thèse de Mgr Bourne et la mienne, la contradiction qu'on a cru y voir.»
Pas de «dispute»
Sur la thèse générale de l'archevêque de Westminster, il ne saurait y avoir de «dispute», estime le directeur du Devoir.
Ramener à l'Église la Grande-Bretagne, l'Empire britannique et toutes les nations «anglochtones», c'est pour Bourassa un idéal «grandiose» que tous les catholiques, en particulier ceux des pays de langue anglaise, doivent poursuivre.
Mais pour lui cette thèse souffre des exceptions, notamment au Canada où les «partisans de l'assimilation» pourraient trouver un appui dans le discours de l'archevêque.
En ce début du XXe siècle, Bourassa, pourtant défenseur de l'Irlande et d'autres petites nationalités opprimées en Europe, ne paraît guère inquiet des cultures tombées, en Asie et en Afrique, sous le joug britannique. Il fait néanmoins à l'archevêque anglais un rappel opportun: l'Église n'a pas à s'appuyer sur une nation plutôt que sur une autre, mais doit les «évangéliser toutes dans leur langue respective».
En fait, Bourne s'inquiète des immigrants de l'Ouest, qui emploieront tous l'anglais, mais risquent d'ignorer la «vraie» foi si les catholiques du Québec ne la propagent pas dans cette langue. Le prélat redoutait le zèle protestant: «Il ne vient pas un seul colon d'Angleterre en ce pays sans qu'on aille le rencontrer là même où il débarque, et tout est mis en oeuvre pour le tenir en relation avec les influences religieuses qu'il a connues dans son pays.»
À cela Bourassa ne voyait de solution que dans une immigration de catholiques anglophones, mais ceux-ci préféraient aller aux États-Unis. On connaît la suite. Comme maints Canadiens français, des Italiens y ont immigré aussi, de même que d'autres catholiques.
Ils y ont adopté l'anglais, aidés parfois en cela par leur clergé. Ils auront contribué à faire de l'Église catholique la première en importance dans la nouvelle puissance impériale.
Alors que plusieurs de ces immigrants ont perdu leur langue maternelle, mais conservé leur foi, Bourassa ne voyait de meilleure «sauvegarde de la foi» chez ses compatriotes que la langue dans laquelle, «pendant trois cents ans, ils ont adoré le Christ». Et l'orateur de Notre-Dame d'ajouter cette envolée, que peu de catholiques reprendraient de nos jours : «Oui, quand le Christ était attaqué par les Iroquois, quand le Christ était renié par les Anglais, quand le Christ était combattu par tout le monde, nous l'avons confessé et nous l'avons confessé dans notre langue.»
Bourassa fait l'éloge du modèle de société que l'Église et l'État ont forgé dans la province de Québec. Et il met l'Église d'Angleterre en garde contre la disparition d'une communauté qui a donné à l'Amérique du Nord «les trois-quarts du clergé» qui y sert les catholiques. «Nous ne sommes qu'une poignée, c'est vrai; mais, ajoute l'orateur, ce n'est pas à l'école du Christ que j'ai appris à compter le droit et les forces morales d'après le nombre et par les richesses.»
Et sans vouloir faire de politique à un congrès religieux, Bourassa n'en termine pas moins son discours par une prophétie qui détonne aujourd'hui. Il souhaite certes le triomphe au Canada de la tolérance entre toutes ses «races» (comme on appelait alors les groupes ethniques), mais «c'est dans l'unité de foi des catholiques canadiens, des Canadiens francais surtout, dit-il, que l'Empire britannique trouvera, dans l'avenir comme dans le passé, la garantie la plus certaine de sa puissance au Canada».
Questions
Un siècle après les visions impériales d'un Bourne et d'un Bourassa, la ville choisie en 2002 pour accueillir la JMJ aura paru importer bien peu, tout comme les langues qu'on y a parlées. D'autres questions se posent. La jeunesse présente à Toronto était-elle représentative du monde actuel? Et les jeunes venus du Québec reflétaient-ils leur Église? Plus d'un en doute.
Mais nul n'a osé soutenir que la vieille Église du Québec n'était plus capable d'accueillir une telle manifestation. Pourtant, si les Québécois ont gardé leur langue, la plupart ont «abandonné la religion». D'aucuns parlent du «désert» catholique du Québec, si grand est le contraste entre l'Église de 1910, qui mène en procession toute la société d'alors, et l'Église d'aujourd'hui, qui ferme ses temples.
Néanmoins, le sociologue Reginald Bibby écrit dans le Globe and Mail qu'ailleurs au pays l'Église a su renouer avec les jeunes, et qu'avec le temps, celle du Québec suivra cet exemple.
Les Québécois catholiques restent issus d'une minorité qui a résisté au protestantisme (même quand cette confession a voulu lui parler en français). Aujourd'hui, même quand ils ne pratiquent plus, ils appartiennent encore à la même culture.
Bibby n'est pas surpris d'en voir un certain nombre revenir à l'église pour leur mariage, le baptême d'un enfant ou pour des funérailles.
Ils y seraient même plus «engagés» si, à son avis, l'institution ecclésiale répondait à leurs véritables attentes.
La JMJ de Toronto a-t-elle été une manifestation de foi que l'Église du Québec aurait dû vouloir tenir chez elle? Sans vouloir contredire le pape et ses jeunes admirateurs, plusieurs pasteurs et croyants québécois estiment que non. La plupart ont déjà rompu avec un triomphalisme romain qui laissera probablement aussi peu de traces que le spectaculaire Congrès eucharistique de 1910.
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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