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    Idées

    Noël la nuit

    Noël, comme en la première nuit, dévoile l’expérience extraordinaire de l’existence quotidienne

    23 décembre 2017 | Jean-Claude Ravet - Rédacteur en chef de la revue Relations et auteur de «Le désert et l’oasis. Essais de résistance» (Nota Bene, 2016) | Éthique et religion
    Sous le voile de la nuit, dessaisis d’horizon, nous éprouvons le haut et le bas, jusqu’au vertige du vide, jusqu’à l’angoisse de la chute, estime l'auteur. 
    Photo: Juan Villalobos Getty Images Sous le voile de la nuit, dessaisis d’horizon, nous éprouvons le haut et le bas, jusqu’au vertige du vide, jusqu’à l’angoisse de la chute, estime l'auteur. 

    Noël, c’est la nuit. L’étoile l’atteste. Les bergers, l’adoration des mages, la louange des anges, tout se passe la nuit. Les lumières de Noël, la messe de minuit, le réveillon, tout de Noël aujourd’hui aussi le rappelle. Et pourtant, n’est-elle pas la grande oubliée de la fête ?

     

    Noël la nuit, Noël nocturne, Noël l’obscur. Vérité de Noël pour notre temps, peut-être plus que tout autre. Celle qui ébranle et ne laisse pas indemne. Celle qui libère et fait vivre, mais déchire aussi dans les douleurs de l’enfantement. Celle qui lézarde les geôles des certitudes, y creuse une brèche, une faille, une béance. Donne à naître. C’est la mémoire de la nuit.

     

    La nuit, les frontières du vivant s’estompent et se confondent. Les êtres avec les choses, la terre avec le ciel. Le visible et l’invisible. L’espace et la profondeur. Le monde et soi. Plus de prise sur rien, tout fuit. Le réel perd son évidence diurne. La vision, son assurance. La tête calculante, le contrôle. La marche se fait lente, hésitante, craintive, de peur de buter contre les choses, insaisissables mais là. Vivre, à ce moment, c’est tendre la main, tâter, caresser, appréhender, attendre, c’est aussi trébucher sur un sol devenu fuyant. Quémander humblement le sens. Vivre pauvre, dépendant de la Terre, lié intimement au monde.

     

    Sous le voile de la nuit, dessaisis d’horizon, nous éprouvons le haut et le bas, jusqu’au vertige du vide, jusqu’à l’angoisse de la chute. D’où le besoin parfois de crier pour rompre l’enchantement, écho du coeur qui bat. Ou encore de nous recueillir devant l’immensité qui nous embrasse en cet instant. Et dans l’apesanteur ainsi affleurent les souvenirs oubliés, les parts en nous enfouies, esquivées dans l’affairement du jour, les blessures anesthésiées encore suintantes, et la douleur qui vient comme une plainte distillant le pardon.

     

    La nuit, le silence enfin se fait entendre, et sa musique vivante. Les êtres sortis des rêves vivent et peuplent la nuit. Les voix du passé et de l’avenir s’immiscent dans le présent. Étrangetés familières exilées du règne sans partage du jour, de la raison conquérante pourchassant toute opacité, toutes traces de la nuit dans les moindres recoins des mots et de la vie — prétention à la maîtrise totale du monde. Sans ombres, l’autre surtout pas en soi. La nuit, l’autre est soi. Sans esquive. Sans l’effroi ni le dégoût. Baiser au lépreux. Apaisement des lâchetés, des évitements, des renoncements.

     

    Part nocturne de la vie

     

    La vérité ultime de la nuit, c’est garder présent à soi la part nocturne de la vie, sa face cachée. C’est apprendre à vivre avec un oeil sur l’autre rive, à l’affût des ombres qui nous font signe, en attente d’une barque furtive et d’un passeur aux mots de nuit qui nous y mènent en rêve. Savoir, aussi ne pas savoir et s’ouvrir, admiratif au mystère.

     

    Noël, comme en la première nuit, dévoile l’expérience extraordinaire de l’existence quotidienne. Rien d’étrange que les bergers, ces habitués de la nuit, aient entendu les premiers la louange des anges — jaillissant du ciel ou de la terre, ou du tréfonds d’eux-mêmes, qui saurait le dire ? — en l’honneur de l’enfant naissant. Tout comme eux, une voix émanant du silence, soudain, nous saisit. Une voix inconnue, mais qu’on croit reconnaître, telle une présence pressentie, désirée depuis toujours. Annonce d’une naissance qui libérera de toute servitude, de toute oppression, donnant à l’existence le goût de la vie — un goût d’éternité. Promesse de jeter les puissants à bas de leur trône et d’élever les humbles (Luc 1, 52).

     

    Le chant de Noël se fait bonne nouvelle, mise en marche joyeuse dans la nuit noire, appel au départ vers la naissance. L’indice de la quête : un bébé emmailloté dans une mangeoire. Dieu dépouillé de Dieu. Pauvre parmi les pauvres. Partageant le sort que les puissants leur réservent, le sort des humiliés, des rejetés, des exilés. Sans autre signe apparent que la vulnérabilité humaine. Dieu entre des mains aimantes, tétant la vie. Indice qui conduit inévitablement sur les chemins de traverse du monde. La marche ne peut être que longue et incertaine, puisque le but est le chemin qui s’ouvre sans fin à travers les combats, la prière, la solidarité, la souffrance, l’amour, les soins, et les cris atroces des innocents massacrés. Naissance, résistance, espérance.

     

    La vie reçue et donnée est un bonheur immense. Joie d’être attendu, accueilli. D’attendre et d’accueillir. Dette muée en don. Dévoilement d’une dignité déniée depuis trop longtemps. Amour plus fort que la mort sanglante. Que les armées des empires. Que les rires gras des nantis. Que l’anathème des prêtres bien-pensants et le jugement implacable des purs et des repus.

     

    Aux sans espoir, l’espérance est donnée, la nuit de Noël. La fragilité comme source de vie. Scandale pour les maîtres qui en faisaient des chaînes. Cadeau sans prix, venant d’en soi comme de Dieu. Beauté divine au coeur du monde. Joyeux Noël.













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