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    Un «Notre Père» qui libère

    Hier, dans toutes les églises de France, à l’occasion du premier dimanche de l’avent 2017, les fidèles ont prononcé, juste avant la communion, la nouvelle version du Notre Père.

     

    Non, il ne s’agit pas de celle qu’avait proposée Jacques Prévert, en 1946, dans son recueil Paroles. « Notre Père qui êtes aux cieux/Restez-y/et nous nous resterons sur la terre/qui est quelquefois si jolie », écrivait le spirituel poète. Il ne s’agit pas, non plus, de celle que formulait Georges Brassens, en 1961, dans La Marguerite, sur l’album Les trompettes de la Renommée. « Notre Père/Qui, j’espère/Êtes aux cieux/N’ayez cure/Des murmures/Malicieux », chantait l’anarchiste qui, dit-on, lisait les évangiles. Est-ce celle, alors, que nous sert Michel Rivard, en parlant du « gars d’en haut », sur la version acoustique de l’album Roi de rien ? On devine que non, quand on l’entend dire « donnons-nous notre pain quotidien/De l’ouvrage pour nos mains/De l’amour et du vin ».

     

    Dieu et la tentation

     

    La nouvelle version du Notre Père prononcée par les catholiques français, hier, ne s’inspire pas des variations composées par ces bardes sympathiques. Elle ne modifie que le sixième verset de la version utilisée depuis 1966. Au lieu de dire « ne nous soumets pas à la tentation », les fidèles sont désormais invités à dire « ne nous laisse pas entrer en tentation ». Tout le reste de la prière demeure intact. L’Église catholique du Québec, pour sa part, ne compte utiliser cette nouvelle version que dans un an, pour l’avent 2018.

     

    Ce changement s’imposait. Avant 1966, dans le Notre Père, on vouvoyait Dieu — « que votre nom soit sanctifié » — et on lui demandait de nous aider à résister aux égarements. « Et ne nous laissez pas succomber à la tentation », disait la formule. Après Vatican II, on passe au tutoiement de proximité — « que ton nom soit sanctifié » — et on implore Dieu de ne pas nous « soumettre » à la tentation.

     

    Il y a là, en toute logique catholique, un problème. La version de 1966 peut laisser entendre, en effet, même si ce n’est pas son intention, que Dieu lui-même pourrait nous inciter au péché. C’est la raison pour laquelle plusieurs théologiens, exégètes et fidèles ne l’ont jamais considérée comme acceptable.
     

    En 2013, le Vatican, par l’entremise de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, proposait, pour ce fameux verset litigieux, un retour à l’esprit de la version préconciliaire, en validant la formule « ne nous laisse pas entrer en tentation ». C’est celle que l’on prononce, depuis hier, en France, et, depuis la Pentecôte 2017, en Belgique et au Bénin, selon le quotidien français La Croix. Le changement, plus que bienvenu, ne devrait pas provoquer de réactions négatives. Quel croyant, en effet, pourrait imaginer Dieu en tentateur maléfique ?

     

    L’affaire a tout de même provoqué un couac, en France, quand le philosophe Raphaël Enthoven a affirmé que la décision de l’Église de gommer l’idée de soumission de la prière relevait de l’islamophobie. Ce mauvais débat s’est toutefois rapidement dégonflé. Son instigateur, revenu à la raison, a reconnu avoir erré et s’est confondu en excuses.

     

    La grande prière des petits

     

    Le Notre Père, qu’on retrouve dans les évangiles de Matthieu et de Luc, n’est pas une prière comme les autres. Il s’agit, comme le note l’historien Jean-Christian Petitfils dans son Jésus (Le livre de poche, 2013), de « l’unique prière communautaire enseignée par Jésus à ses disciples ». Il est donc normal que les croyants lui soient particulièrement attachés.

     

    Le Notre Père a suscité de grands et brillants commentaires. « Cette prière contient toutes les demandes possibles ; on ne peut pas concevoir de prière qui n’y soit déjà enfermée. Elle est à la prière comme le Christ à l’humanité », écrivait la géniale Simone Weil dans Le Notre Père, un texte de 1942, réédité ces jours-ci chez Novalis.

     

    Dans Prier autrement, aussi publié chez Novalis cette saison, le bibliste rebelle André Myre revient à son tour sur le Notre Père, pour le présenter comme la prière de ceux qui veulent « se libérer de l’emprise du système ». Jésus, explique Myre, n’est pas tant un homme de prière qu’un homme de combat, qui « a pris parti pour les pauvres en tant que pauvres » et qui voit la prière comme une invitation à l’action contre la misère du monde.

     

    « L’évangile est tensiogène », écrit Myre. Il n’est pas là pour dire que tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, bien au contraire. « Le Notre Père, clame le bibliste engagé, est la prière des petites gens, on n’a pas le droit de la leur voler. On n’a pas le droit de la prier si l’on est resté grand, si l’on est bien dans le monde tel qu’il fonctionne, si l’on pense que tout ne va pas si mal après tout, et que le système ne demande qu’à être perfectionné. »

     

    On ne devrait pas dire le Notre Père pour se soumettre à qui ou à quoi que ce soit, mais pour se libérer.













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