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    Idées

    Un adieu à Gregory Baum

    20 octobre 2017 | Jean-Claude Ravet - Rédacteur en chef de la revue «Relations» | Éthique et religion
    Gregory Baum est une figure majeure d’un christianisme social pour lequel les enjeux de société, de justice et de bien commun sont centraux, au même titre que la vie intérieure, la prière et le culte, estime l'auteur.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Gregory Baum est une figure majeure d’un christianisme social pour lequel les enjeux de société, de justice et de bien commun sont centraux, au même titre que la vie intérieure, la prière et le culte, estime l'auteur.

    Peu d’entre nous qui côtoyions Gregory Baum auraient pensé, il y a peu, qu’il nous quitterait si vite, tant il paraissait tenir la forme, malgré ses 94 ans et ses séances de dialyse trois fois par semaine. D’autant qu’il avait encore des projets d’écriture, après son autobiographie intellectuelle publiée cette année, Et jamais l’huile ne tarit (Fides). L’âge l’a rejoint d’un coup, sans préavis. Et la vieillesse s’est éclose dans la mort, si vite que nombre de personnes qui l’ont aimé n’auront pas eu la chance de lui faire leurs derniers adieux. Même si l’huile s’est bien tarie, le 18 octobre dernier, sa lumière ne nous quittera pas de sitôt.

     

    À l’instar d’Augustin d’Hippone, dont l’oeuvre l’aura profondément marqué — notamment ses Confessions, à la lecture desquelles, en 1946, il se convertit au catholicisme —, il a toujours été reconnaissant envers la grâce, ce don d’amour gratuit de Dieu, à son égard. Don qu’il a accueilli comme une dette à acquitter en se mettant résolument au service de la vie — opposant la compassion à l’exclusion, la justice à l’oppression — et en étant solidaire des exclus dont il a appris à reconnaître les multiples visages. N’en partageait-il pas déjà la condition, à 15 ans, quand il fuit l’Allemagne pour l’Angleterre, en 1939, devant la menace nazie ? Issu d’une famille d’origine juive assimilée au protestantisme au XIXe siècle, il échappait ainsi de peu au destin tragique de millions de juifs européens. Il fallait l’entendre parler des trois années passées dans un camp d’internement pour ressortissants allemands à Farnham, au Québec, où il fut transféré au déclenchement de la guerre, pour comprendre sa prodigieuse capacité de résilience.

     

    C’est dans un même climat de sérénité intérieure que Gregory Baum, toujours prêt à explorer les nouveaux chemins que la vie lui ouvrait, a bâti une oeuvre théologique inspirante et forte, en constante évolution. D’abord comme prêtre chez les Augustins, une communauté monastique où il était entré en 1947, puis comme laïc — après avoir renoncé à la prêtrise et à la vie religieuse, en 1974, en raison de désaccords avec l’éthique sexuelle promue par le Vatican, notamment sur l’homosexualité — aux côtés de sa conjointe, Shirley Flynn, décédée en 2007. Ainsi a-t-il oeuvré, dès les années 1950 et 1960 — en tant que théologien expert sur les questions oecuméniques au concile Vatican II — à établir des liens fraternels avec les Églises chrétiennes, puis avec le judaïsme, et enfin avec les autres religions. Ces ponts, il les bâtira par la suite aussi avec les non-croyants, au nom d’un Dieu transcendant, immanent à l’histoire, « divin complice » des combats pour la justice et la dignité.

     

    Dimension politique

     

    Divers événements favoriseront la découverte de la dimension politique de la foi qu’il vivra comme une véritable conversion dans les années 1970. Soulignons entre autres la déclaration de l’Assemblée des évêques latino-américains, réunis à Medellín en 1968, appelant, au nom de l’Évangile, à la solidarité avec les opprimés et leur combat pour la justice ; l’essor de la théologie de la libération ; ou encore sa rencontre avec la théologienne Rosemary Ruether, socialiste, alors qu’il étudiait la sociologie à la New School for Social Research à New York. Ouvrant les yeux sur les inégalités structurelles et les diverses formes d’oppression, il prend conscience que suivre l’Évangile exige de regarder la société et l’Église du point de vue des pauvres, des exclus, des sans-pouvoir, et de condamner toutes formes de domination, d’oppression et d’aliénation, comme Jésus l’avait fait. Le fait que seule une minorité suive cette voie n’était pas pour l’inquiéter. « Le renouveau créateur s’amorce dans les marges de la société : c’est là que se tenait Jésus », aimait-il à dire. Se sachant porté par une force qui le dépassait, il était non seulement confiant dans les multiples mouvements de résistance qui surgissent de la base, mais aussi ouvert à l’imprévu. Aussi vécut-il l’arrivée du pape François comme une source de réconfort et de joie, dans les dernières années de sa vie.

     

    Cet engagement en tant que penseur catholique de gauche, il le poursuivra au Québec quand, en 1986, il devient professeur à l’Université McGill, après une carrière de 27 ans à l’Université de Toronto, amorcée en 1959. Dès son arrivée, il intègre le comité de rédaction de Relations, où il restera 30 ans. Sa pensée prend alors un nouveau tournant au contact de la société et de la culture québécoises, qu’il apprend à connaître, embrassant même le projet d’indépendance — et ce, malgré son expérience négative du nationalisme allemand — au nom d’un projet de société plus juste et plus ouvert.

     

    Gregory Baum est une figure majeure d’un christianisme social pour lequel les enjeux de société, de justice et de bien commun sont centraux, au même titre que la vie intérieure, la prière, le culte. Ainsi continuera-t-il d’accompagner et d’inspirer ceux et celles qui s’engagent dans la longue marche solidaire vers « une société plus juste, plus fraternelle, plus authentiquement humaine ».













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