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    Des Idées en revues

    Malheureuse émergence de la mythologie crépusculaire

    25 juillet 2017 | Mathieu Belisle - L’auteur est professeur de littérature au collège Jean-de-Brébeuf et membre du comité de rédaction de «L’Inconvénient». | Éthique et religion
    «C'est par une fascination morbide pour l'appocalypse que nous contemplons les dystopies tel “1984”, d’Orwell, comme autant de scénarios vraisemblables ou imminents», écrit l'auteur du texte.
    Photo: Justin Sullivan / Getty Images / Agence France-Presse «C'est par une fascination morbide pour l'appocalypse que nous contemplons les dystopies tel “1984”, d’Orwell, comme autant de scénarios vraisemblables ou imminents», écrit l'auteur du texte.

    Chaque époque revendique un certain nombre de valeurs qui exercent sur les esprits un ascendant puissant, si puissant qu’aucune remise en question ni mise à l’épreuve des faits ne semble en mesure de briser leur empire ; comme si ces valeurs relevaient d’un ordre transcendant et composaient, dans le monde désenchanté qui est le nôtre, quelque chose comme une mythologie, avec ses héros et ses vilains, sa genèse et son eschatologie. Notre époque, c’est l’évidence, a hérité d’une mythologie progressiste, édifiée par l’humanisme renaissant et l’idéalisme des Lumières, nourrie par les grandes espérances et l’attente des lendemains qui chantent, une mythologie dont la puissance de séduction est demeurée à peu près intacte en dépit de tous les revers qu’elle a essuyés. Ne demeurons-nous pas convaincus de la supériorité de notre époque sur toutes les autres, comme si, malgré les horreurs et les injustices dont l’humanité continue de se rendre coupable, nous ne pouvions cesser de croire que le monde actuel est nécessairement un peu meilleur que le monde passé ? Il faut toutefois reconnaître la récente montée en puissance d’une autre mythologie, concurrente féroce de la première, faite non pas de rêves et d’espoir en un monde meilleur, mais de cauchemars et de dystopies. C’est la « mythologie crépusculaire ».

     

    J’entends par là un ensemble de discours dont la fonction essentielle est de formuler des diagnostics sur la condition de la culture, de la nation ou de la civilisation, et qui, sous le couvert de la rationalité, élaborent en réalité une topique croyante nourrie par des affects. Une telle mythologie est dominée par la nostalgie : pour elle, le meilleur n’est pas à venir, il est derrière nous, et il convient non pas d’accélérer la marche du monde, puisque cette marche le mène sur la voie de la perdition, mais de la ralentir, voire d’en inverser le cours, au nom d’un désir de retour qui ne dit pas toujours son nom. La mythologie crépusculaire a ses adeptes, ses chantres et ses prophètes, qui servent les avertissements les plus sévères, les prévisions les plus pessimistes, annonçant la fin de la littérature, de la France ou de la civilisation occidentale. Les plus raffinés d’entre eux, partisans de l’ironie généralisée, considèrent que la fin a déjà eu lieu, si bien que l’humanité ne peut plus rien faire d’autre que se parodier elle-même et les gens d’esprit se repaître de ce monde risible de l’Après.

     

    Une fascination paradoxale

     

    Certes, la hantise du crépuscule n’est pas neuve. Elle est aussi ancienne que la civilisation elle-même, elle est l’un de ses ingrédients essentiels, que les grandes religions, ce n’est pas un hasard, ont toutes pris soin d’intégrer dans leurs cosmogonies. […] La particularité de notre époque, s’il en est une, est de nourrir la hantise et les réflexes de défense alors que les conditions « objectives » d’existence n’ont jamais été aussi favorables, que les conflits se raréfient et l’espérance de vie augmente, que le filet social assure tant bien que mal à chacun la possibilité de recevoir une éducation et de faire des projets, de mener une carrière et d’élever une famille, que la constitution des États assure le respect des droits et libertés, bref que les raisons de sentir l’imminence du danger n’ont jamais été moins fortes. […]

     

    Le paradoxe de notre époque tient donc dans cette étrange contradiction : alors que les conditions semblent réunies pour nous permettre de nous épanouir et de jouir de la vie, nous cultivons une fascination morbide pour l’apocalypse, comme si nous avions besoin de maintenir coûte que coûte la menace. C’est pour répondre à une telle fascination que prospèrent les récits de survie dont nous nous abreuvons, ceux que nous retrouvons dans les films à grand déploiement et les jeux vidéo construits sur le principe de la lutte hobbesienne de tous contre tous, dans les dystopies que nous contemplons comme autant de scénarios vraisemblables, et peut-être même imminents (Soumission, de Houellebecq ; 1984, d’Orwell, revenu au sommet des palmarès), dans l’actualité pétrie de catastrophisme inlassablement relayée par les réseaux d’information, dans la menace sourde que laissent planer les changements climatiques, et ainsi de suite. Ces récits nous invitent à nous considérer comme des individus en sursis, à qui il est permis de durer encore un peu, à vivre « en attendant ».

     

    Si elle prétend servir une noble cause, la mythologie crépusculaire contribue aussi, et peut-être surtout, à nourrir les instincts les plus primitifs, en permettant aux plus riches de se soustraire à leurs devoirs en se ménageant un abri fiscal ou en s’achetant une île déserte, aux intellectuels de se complaire dans les fantasmes de destruction plutôt que de travailler à l’élaboration vivante de la culture, en nous accordant tous le droit de mener notre existence comme une affaire privée, de nous dévouer cyniquement à la seule cause qui nous paraît digne d’être servie – la nôtre –, sans comprendre que nous nous condamnons ainsi à passer à côté de la vie.

     

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    Des Idées en revues Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Inconvénient, été 2017, no 69.













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