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    Lire religieux

    L’effet Baum

    Le théologien nonagénaire incarne la noblesse du catholicisme de gauche au Québec

    Louis Cornellier
    15 mai 2017 | Louis Cornellier - Collaborateur | Éthique et religion | Chroniques

    « Je ne me considère pas comme un penseur important », écrit Gregory Baum en ouverture de son essai Et jamais l’huile ne tarit, dans lequel il expose son « parcours théologique ». Il a tort. Dans le paysage intellectuel québécois, ce théologien audacieux a joué un rôle indispensable depuis une trentaine d’années. Il n’a peut-être pas renouvelé en profondeur la pensée catholique internationale, mais sa contribution de « théologien pratique » de gauche a été précieuse. Baum n’a pas inventé la théologie de la libération, par exemple, mais il l’a intelligemment adaptée, dans Compassion et solidarité (Bellarmin, 1992), aux contextes canadien et québécois, nourrissant ainsi, en nos terres, un catholicisme de gauche très inspirant.

     

    Aujourd’hui âgé de 93 ans, « condamné à trois dialyses par semaine et à une surdité croissante », Baum continue, dit-il, de « mener, avec l’aide de Dieu, une vie intéressante, engagée et heureuse », habitée par « le paradoxe d’allier une vive inquiétude pour les autres et l’acceptation reconnaissante de la joie personnelle ». Le cheminement intellectuel qu’il raconte dans ce riche essai est passionnant.

     

    Bouleversements et engagements

     

    Né à Berlin en 1923 dans une riche famille d’origine juive mais de culture protestante, Baum fuit l’Allemagne de Hitler en 1939 et se retrouve en Grande-Bretagne. Interné dans ce pays en tant que ressortissant allemand, il est envoyé dans un camp au Québec, avant d’être libéré en 1942. Il vit ces bouleversements sans traumatisme. En 1946, détenteur d’une maîtrise en mathématiques d’une université américaine, il se convertit au catholicisme et entre peu de temps après chez les Augustins, puisque c’est sa lecture des Confessions qui l’a convaincu de faire le saut.

     

    Baum est ordonné prêtre en 1954, obtient un doctorat en théologie à Fribourg en 1956, revient au Canada en 1959, participe au Deuxième concile du Vatican et quitte la prêtrise en 1976, pour se marier avec une ex-religieuse, alors qu’il se sait homosexuel. Ses explications à cet égard s’avèrent plutôt décoiffantes. À partir de 1986, il enseigne les sciences religieuses à l’Université McGill, jusqu’à sa retraite en 1999, et collabore activement à la revue Relations, un engagement qui se poursuit toujours.

    L’Église n’est pas une oasis de salut dans un désert de perdition; le salut est offert partout dans le monde, par l’entremise des traditions religieuses, des cultures humanistes et de l’expérience commune de la solidarité. Le premier outil de la grâce, c’est la vie humaine.
    Gregory Baum
     

    Défenseur d’une « culture critique dans l’Église et dans la société » ainsi que partisan des « mouvements de changement social qui s’efforcent de réduire la souffrance humaine et de rendre la société plus agréable à Dieu », Baum, militant de Québec solidaire depuis sa fondation en 2006 et d’une souveraineté-association à la Lévesque, n’est pas un catholique reposant.

     

    Convaincu que « l’Église n’est pas une oasis de salut dans un désert de perdition » et que « le premier outil de la grâce, c’est la vie humaine », il adhère à la théologie de la kénose, selon laquelle Dieu se dépouille de sa toute-puissance dans la création pour laisser les hommes libres de contribuer à son oeuvre, et considère l’enfer non comme un lieu, mais comme « le dévoilement du potentiel d’autodestruction de l’être humain ».

     

    Pluralisme et radicalité

     

    Baum plaide aussi pour un pluralisme éthique et religieux sans relativisme (sa défense de l’oeuvre du controversé Tariq Ramadan ne laisse pas de surprendre) et fait de la lutte contre le « péché social », c’est-à-dire l’acceptation de structures ou de conditions sociales injustes, son combat principal. Quand il entend le pape François critiquer sans ménagement le capitalisme et reconnaître que le doute fait partie de la foi, le théologien applaudit.

     

    Admirateur des oeuvres de Maurice Blondel, du penseur de gauche non orthodoxe Karl Polanyi, des philosophes de l’École de Francfort — « difficiles à lire », admet-il — et de Fernand Dumont, qui, comme le pape François, préférait la Bonne Nouvelle à l’orthodoxie, Baum fait toujours de l’option préférentielle pour les pauvres, concept clé de la théologie de la libération née en 1968, sa boussole principale.

     

    Il y a eu, au Québec, et c’est ce qui fait l’importance de l’oeuvre, un effet Baum. Trop souvent, ici, le catholicisme est assimilé à une pensée ringarde, pépère et insignifiante. Par ses interventions solides et profondes dans le débat public, principalement dans les pages de Relations, Baum a témoigné, comme Jacques Grand’Maison avant lui, de la noblesse de la radicalité du message évangélique de justice et de dignité pour tous dans notre monde. C’est majeur.

    Et jamais l’huile ne tarit
    ★★★★
    Histoire de mon parcours théologique, Gregory Baum, traduit de l’anglais par Albert Beaudry, Fides, Montréal, 2017, 280 pages.












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