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    Idées

    Pâques, mémoire des oubliés et hymne à la vie

    15 avril 2017 | Jean-Claude Ravet - Rédacteur en chef de «Relations» et auteur de «Le désert et l’oasis. Essais de résistance» (Nota Bene, 2016) | Éthique et religion
    Il ne suffit pas d’accroître la richesse commune pour qu’elle se répande équitablement, estime l'auteur.
    Photo: Louisa Gouliamaki Agence France-Presse Il ne suffit pas d’accroître la richesse commune pour qu’elle se répande équitablement, estime l'auteur.

    Il y a 50 ans, le 27 avril 1967, l’Exposition universelle de Montréal ouvrait ses portes : le Québec célébrait par là les acquis récents de la Révolution tranquille et son entrée fracassante dans la modernité, transformant l’île Notre-Dame en rendez-vous festif planétaire. Parmi les pavillons de l’Expo 67, il y eut, pour la première et seule fois de l’histoire des expositions universelles, un Pavillon chrétien — et non pas des pavillons catholique, protestant ou orthodoxe, comme parfois avant et après. Soulignons que l’un des artisans de cette initiative inédite, fruit du concile Vatican II, est le pionnier de l’oecuménisme au Québec, le père jésuite Irénée Beaubien — qui a célébré en janvier dernier son 101e anniversaire ! L’architecture du pavillon, conçue à la suite d’une profonde réflexion théologique, était telle que le visiteur devait nécessairement passer par un sous-sol, où il se heurtait à la faim, à la guerre, aux souffrances dans le monde, sans en éluder la complicité de chrétiens de toute confession, avant de pouvoir accéder à l’étage où étaient célébrées la résurrection du Christ et la victoire sur le mal (Gregory Baum, Le pavillon chrétien d’Expo 67, Relations, no 718, août 2007).

     

    Se rappelant cet événement, Guy Paiement — un théologien jésuite qui a oeuvré tout au long de sa vie auprès de groupes populaires — écrivait ceci : « Beaucoup trouvaient “déplacé” ce rappel de la misère au beau milieu de la griserie créée par la science et les techniques étalées un peu partout, gages d’espoir et de prospérité pour tous les peuples. Et pourtant, cet effort de pastorale représentait, au niveau des aspirations, un grand tournant : au lieu de vouloir régenter la société, les chrétiens acceptaient d’être présents à un événement — à un monde — qu’ils ne contrôlaient pas et ils sentaient le besoin de rappeler la présence douloureuse de millions d’êtres “oubliés” dans l’euphorie du développement des multinationales » (Vers une Église des oubliés ?, Relations, no 511, juin 1985).

     

    Cinquante ans plus tard, alors que l’euphorie a laissé place à la morosité et à l’impuissance devant les conséquences d’un « progrès » oublieux des pauvres et de la Terre, nous sommes à même de mesurer toute la pertinence de cette démarche chrétienne consistant à rendre visibles les « oubliés », les laissés-pour-compte, les exclus. À cet égard, les paroles de l’encyclique sociale Populorum progressio, dont on fête aussi le 50e anniversaire, n’ont pas pris une ride : « Il ne suffit pas d’accroître la richesse commune pour qu’elle se répande équitablement » ni « de promouvoir la technique pour que la Terre soit plus humaine à habiter ». Économie et technique peuvent en effet contribuer à la croissance des inégalités et à la mutilation de l’existence, nous en sommes plus que jamais conscients.

     

    Pâques comme mémoire subversive

     

    Pâques, qui est célébré ces jours-ci à travers le monde, nous le rappelle avec insistance. Si la fête pascale a pour nous, à juste titre, une odeur de printemps et de bourgeons et le goût de la vie qui éclôt en beauté et en tendresse, elle ne prend tout son sens qu’en tant qu’ébranlement de « la pierre du tombeau » — qui emmure chacun de nous dans la passivité, l’égoïsme, l’indifférence, l’esquive, la violence, la cupidité, la domination — et appel radical à ouvrir des chemins de liberté, de beauté et d’entraide, malgré l’injonction des maîtres, s’autoproclamant « bienfaiteurs », de suivre sans broncher les voies grandes ouvertes de la servilité et de la fatalité. Mémorial, chez les juifs, de leur libération de l’esclavage et, chez les chrétiens, de la résurrection du Crucifié, elle est indissociable de la mémoire de l’oppression et du combat pour la justice.

     

    On raconte dans un récit de la résurrection qu’un « messager » presse les apôtres, ahuris devant le tombeau vide, de retourner vite en « Galilée » — lieu privilégié de l’engagement de Jésus avec les exclus de son époque —, car là, Jésus les « précède » (Marc 16, 7). La résurrection renvoie sur les chemins des Galilée de notre temps, même s’il en coûte parfois d’être réprimé, torturé, exécuté, comme Jésus, qui a été crucifié par les pouvoirs en place pour avoir fait prendre conscience que toute loi, toute institution, doit être au service des êtres humains et non l’inverse et que la dignité de chacun, de chacune, est inaliénable, sans considération du rôle ou de la fonction qu’il joue, du rang qu’il occupe dans la société, ou de l’argent qu’il possède ; témoignant d’un Dieu de vie qui considère la compassion et le combat pour la justice sociale comme les plus beaux signes de la foi. Car « pour l’humain, quelque chose dans la vie est plus précieux que la vie — la raison de vivre » (Pierre Legendre).

     

    Pâques est ainsi la mémoire subversive de la multitude oubliée de saints, d’hérétiques, d’insoumis au service de la vie, écrasés par le désordre établi. Chant infini à la beauté et à la fragilité de la vie, et appel à en prendre soin, que ni les mensonges, ni la répression, ni même la mort n’arriveront jamais à faire taire.













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